Barberousse, le redoutable corsaire qui régnait en maître sur la Méditerranée

Aucun port ni navire espagnol du 16e siècle n'était à l'abri lorsque sillonnait les mers le féroce pirate Barbarossa, l'allié du puissant empire Ottoman.jeudi 10 octobre 2019

De Juan Pablo Sánchez
Le frère d'Hayreddin, Oruç, était le premier à être connu sous le nom de Barberousse. Son ...
Le frère d'Hayreddin, Oruç, était le premier à être connu sous le nom de Barberousse. Son surnom était « Père Oruç », Baba Oruç, que les italiens avaient naïvement traduit par barba rossa, ou barbe rousse, car en effet, Oruç avait une barbe rousse. Hayreddin hérita du surnom malgré les reflets brun doré de sa chevelure. Un chroniqueur espagnol nommé López de Gómara décrivait Barberousse de la manière suivante : « Il était d'humeur joyeuse lorsqu'il ne prenait pas d'embonpoint ; il avait de longs cils et sa vue se détériora dramatiquement en vieillissant. Il avait un cheveu sur la langue et parlait plusieurs langues, et il était très cruel, excessivement avare et aimait le luxe et la luxure. »
Photographie de AKG/ALBUM

Depuis son siège d'Alger, en Afrique du Nord, Hayreddin Barbaros dit Barberousse terrorisait la Méditerranée occidentale pendant la première moitié du 16e siècle. Téméraire, il multipliait les attaques, détournant les navires et saccageant les ports afin d'entasser dans ses galères moult trésors et bon nombre de prisonniers condamnés à l'esclavage. Outre ses qualités de guerrier, c'est grâce à son instinct politique qu'il a pu fonder un royaume prospère, allié de l'empire islamique de la dynastie ottomane, et défier l'un des plus puissants monarques de l'Europe chrétienne, l'empereur espagnol Charles V.

 

FRÈRES DE PIRATERIE

Né sur l'île grec de Lesbos d'un père renégat chrétien enrôlé dans l'armée ottomane, les origines de Barberousse étaient plutôt modestes. Oruç, son frère aîné, fut le premier à prendre la mer en quête d'aventure. L'histoire ne dit pas si Oruç s'enrôla dans l'illustre marine ottomane ou sur un navire marchand mais quoi qu'il en soit, son navire fut attaqué et saisi par l'ordre des Hospitaliers, un ordre militaire chrétien alors en garnison sur l'île de Rhodes, au large de l'actuelle Grèce. Oruç passa deux terribles années en tant qu'esclave sur l'une des galères des chevaliers jusqu'au jour où il s'échappa. Une fois son frère retrouvé, les deux hommes s'installèrent sur l'île de Djerba, au large de la Tunisie. L'endroit était un véritable repaire de pirates et ils rallièrent leurs rangs avec enthousiasme.

C'est alors que les deux frères se découvrirent un talent pour la piraterie. Grâce aux attaques qu'ils menèrent contre des navires chrétiens essentiellement espagnols, ils amassèrent un butin colossal et s'attirèrent par la même occasion l'attention de l'émir d'Alger, auquel ils finirent par joindre leurs forces. Bientôt, ils étaient à la tête d'une douzaine de navires dont ils se servaient pour lancer des attaques audacieuses contre les bastions espagnols de l'Afrique du Nord. C'est d'ailleurs au cours de l'une de ces batailles qu'Oruç perdit son bras à cause d'un tir d'arquebuse, une version primitive du mousquet.

 

UNE ANTRE POUR PIRATES

Un rêve s'était emparé d'Oruç, il voulait être plus qu'un simple pirate, il voulait régner sur son propre royaume nord-africain. Cette opportunité se présenta en 1516, date à laquelle l'émir d'Alger sollicita son aide pour expulser les soldats espagnols installés sur l'île-forteresse du Peñon d'Alger. Peu disposé à rater une telle opportunité, Oruç s'empressa d'établir son règne dans la ville d'Alger après avoir disposé de l'émir, mort noyé lors de son bain quotidien. Par la suite, Oruç se proclama sultan, ce qui fit la joie de son frère et d'un nombre croissant de sympathisants.

Oruç ne s'arrêta pas en si bon chemin et s'empara des villes algériennes de Ténès et Tlemcen qui lui offrirent le puissant royaume dont il rêvait tant, capable de se dresser contre l'autorité du roi Charles, à quelques encablures de l'Espagne. La réaction espagnole ne se fit pas attendre. En 1518, une flotte quitta le port d'Oran alors sous contrôle espagnol et déversa un flot de soldats qui mirent à sac la ville de Tlemcen. Contraint à la fuite, Oruç alla se réfugier dans une chèvrerie où il fut découvert par un soldat espagnol qui le transperça de sa lance avant de lui couper la tête.

 

L'ASCENSION DE BARBEROUSSE

À Alger, c'est son frère Barberousse qui récupéra sa place de leader. Face au regain d'autorité de l'Espagne, Barberousse fit montre de ses compétences de politicien et alla chercher l'aide de Soliman le Magnifique, le sultan musulman du vaste Empire ottoman dont les pouvoirs se concentraient à Constantinople, l'actuelle ville turque d'Istanbul. Soliman dépêcha 2 000 soldats du corps d'élite de l'armée ottomane, les janissaires. En échange, Alger devint un nouveau sandjak ottoman, une sorte de district, ce qui permit à Barberousse de poursuivre ses activités de pirate tout en conquérant de nouvelles places fortes. Néanmoins, il ne s'était toujours pas débarrassé de la principale menace qui demeurait à sa porte : le Peñon d'Alger toujours occupé par les Espagnols. En 1529, il décida de bombarder la garnison jusqu'à sa reddition pour ensuite battre son commandant jusqu'à ce que mort s'ensuive. 

En 1534 Barberousse orchestra une attaque sur la ville de Fondi, près de Naples, avec un seul objectif en tête : capturer la ravissante Giulia Gonzaga et la ramener à Soliman pour qu'elle rejoigne son harem. Prévenue par ses serviteurs, la jeune femme échappa de justesse aux 2 000 hommes guidés jusqu'à sa demeure par un traître local et s'enfonça dans la nuit à cheval, accompagnée d'un écuyer. Frustré par cet échec, Barberousse ordonna le massacre des habitants de Fondi.
Photographie de PHILIP MOULD/ART ARCHIVE

Le nom de Barberousse commençait à résonner de part et d'autre du monde musulman. Des corsaires chevronnés comme Sinan le Juif et Ali Caraman affluèrent à Alger, attirés par la possible fortune qu'ils pourraient y bâtir. Mais les combats de Barberousse relevaient autant de piraterie que de politique. Lorsque sur ordre de Charles V, l'amiral génois Andrea Doria déferla sur les ports de la Grèce ottomane, Soliman se tourna vers Barberousse qui lui apporta rapidement son aide. Afin d'impressionner le sultan, il chargea ses navires des biens les plus luxueux : tigres, lions, chameaux, soie, drap d'or, argent et calices en or sans oublier les 200 femmes réduites à l'esclavage qu'il destinait au harem d'Istanbul. La joie de Soliman fut telle qu'il nomma Barberousse amiral en chef de la flotte ottomane. (À lire : Cet atlas très rare a sauvé la vie du pirate Bartholomew Sharpe.)

Barberousse avait désormais sous ses ordres plus de cent galères et galiotes - ou demi-galères - et en profita pour lancer une importante campagne navale tout autour de la Méditerranée. Après avoir récupéré les ports grecs, la flotte de Barberousse sema le chaos sur la côte italienne allant même jusqu'à menacer Rome où le pape Clément VI alors au crépuscule de sa vie avait été lâchement abandonné par ses cardinaux qui, dans leur fuite, avaient jugé bon de dilapider le trésor papal. À Naples, Barberousse et ses hommes tentèrent de capturer la séduisante Giulia Gonzaga qui échappa de justesse à leur attaque. Mais ces raids n'avaient pour seule ambition que de dissimuler l'objectif réel de Barberousse, Tunis ; une stratégie victorieuse qui aboutit en 1534 à la conquête du port de la ville par surprise.

 

LA REVANCHE DE BARBEROUSSE

Le succès de Barberousse ne dura toutefois pas. L'année suivante, Charles V lança une grande expédition militaire qui réussit à reprendre Tunis des mains de Barberousse après un siège d’une semaine ponctué de féroces affrontements. À Alger, Barberousse n’était nullement intimidé et préparait déjà sa revanche. Il mit le cap sur la Méditerranée occidentale et à l'approche de l'île espagnole de Minorque, ses navires hissèrent des pavillons espagnols qu'ils avaient volé l'année précédente. Grâce à cette ruse, il entra dans le port sans être inquiété et lorsque la maigre garnison s'aperçut de la supercherie, elle se lança dans une tentative inespérée de défense mais n'eut d'autre choix que de rendre les armes quelques jours plus tard, face à la promesse que leurs vies et leurs biens seraient épargnés. En bon pirate sanguinaire, Barberousse viola sa promesse et pilla la ville sans oublier d'emporter avec lui des centaines d'esclaves destinés à la revente.

Au cours des années qui suivirent, Barberousse qui avait à présent 150 navires sous sa gouverne, multiplia les raids le long du littoral chrétien de la Méditerranée. En 1538, alors qu'il était pris au piège dans le port ottoman de Préveza, en Grèce, il parvint à repousser une flotte plus puissante dirigée par Andrea Doria. En 1541, il déjoua la grande expédition menée par Charles V en personne contre Alger.

 

UN HÉROS MUSULMAN

Depuis l'Italie, Barberousse mit les voiles pour les ports français de Marseille et Toulon où il fut accueilli avec tous les honneurs en raison de l'alliance formée entre la France et l'Empire ottoman, deux royaumes unis par leur rivalité commune contre Charles V. Barberousse quitta la France pour longer le littoral espagnol et piller telle ou telle autre ville.

L'année de la retraite arriva finalement en 1545 pour Barberousse qui se retira à Istanbul où il allait passer la dernière année de sa vie à dicter paisiblement ses mémoires. Il mourra le 4 juillet 1546 et fut enterré à Istanbul, dans le Barbaros Türbesi ou mausolée de Barberousse qui fut érigé par l'illustre Mimar Sinan. Il est toujours visible aujourd'hui dans l'actuel quartier de Besiktas, sur la rive européenne du Bosphore. De nombreuses années durant, aucun navire turc ne quitta le port d'Istanbul sans saluer la tombe du navigateur le plus craint du pays et dont l'épitaphe indique : « Ci-gît le conquérant d'Alger et de Tunis, fidèle musulman soldat d'Allah, Capitan Khair-ed-Deen [Barberousse], puisse Allah lui accorder sa protection. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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