Un dédale de tunnels révèle le passé méconnu de Jérusalem

Des fouilles dans le sous-sol de la Ville sainte mettent au jour des trésors antiques. Mais elles attisent des tensions séculaires.

De Andrew Lawler
Photographie De Simon Norfolk
Sous l'église du Saint-Sépulcre, dans le quartier chrétien de Jérusalem, le père Samuel Aghoyan examine une ...
Sous l'église du Saint-Sépulcre, dans le quartier chrétien de Jérusalem, le père Samuel Aghoyan examine une carrière qui servait de cimetière aux juifs à l'époque de Jésus. Un affleurement rocheux voisin est vénéré comme étant le Golgotha, la colline où le Christ a été crucifié.
Photographie de Simon Norfolk

Ce grand reportage a initialement été publié dans le numéro 243 du magazine National Geographic

« Baisse toi ! » C’est le leitmotiv de Joe Uziel. Je peine à suivre le rythme de l’archéologue israélien, dont le corps frêle se glisse à travers un tunnel étroit et tortueux. Nous n’avons que la lumière de nos smartphones pour nous guider, et je me penche pour que mon vieux casque de sécurité ne racle pas la pierre au-dessus de ma tête. Soudain, Joe Uziel s’immobilise : « Je vais te montrer quelque chose de cool. »

Le passage étriqué se trouve sous une arête rocheuse qui s’avance vers le sud depuis la vieille ville de Jérusalem. L’étroite crête est le site de la Jérusalem primitive. Elle est désormais encombrée de maisons – occupées surtout par des Palestiniens. Et elle dissimule un labyrinthe souterrain de cavités naturelles, de canaux construits par les Cananéens, de tunnels dus aux Judéens et de carrières, œuvres des Romains. Je suis Joe Uziel dans un espace récemment creusé. La lumière de son portable me désigne un cylindre pâle et tronqué. « C’est une colonne byzantine, explique-t-il en s’accroupissant pour déplacer un sac de sable grumeleux, sous lequel se révèle une surface blanche et lisse. Et voici une partie du sol en marbre. » (À lire aussi : Jérusalem : découverte controversée d'une rue construite par Ponce Pilate)

Pour découvrir une rue qui a servi de voie principale vers le Temple juif il y a 2 000 ans, des archéologues et ingénieurs israéliens percent sous un quartier palestinien ce qui ressemble à un tunnel de métro. Selon les résidents, les fouilles ont endommagé les maisons en surface.
Photographie de Simon Norfolk

Nous sommes dans une église du 5e siècle, bâtie pour marquer le lieu où Jésus aurait rendu la vue à un aveugle, près de la piscine de Siloé. Puis ce sanctuaire fut délaissé, la toiture s’effondra et, pour finir, le bâtiment rejoignit le vaste royaume souterrain de la ville. 

L’église est la dernière complication en date que rencontre l’un des projets archéologiques les plus coûteux et controversés du monde. Il s’agit d’exhumer une rue vieille de 2000 ans, longue de 600 m, qui conduisait les pèlerins, les marchands et les autres visiteurs vers l’une des merveilles de la Palestine antique : le Temple juif. Étouffé sous les débris lors de la destruction de la ville par les forces romaines, en l’an 70, ce chemin monumental n’était plus visible.

« À cause de l’église, nous devons changer de direction, explique Joe Uziel. On ne sait jamais à quoi s’attendre. » Il est déjà tombé sur des bains rituels juifs, sur un édifice romain tardif et sur les fondations d’un ancien palais islamique. Il faut cartographier et étudier chaque site, puis aménager un détour ou un chemin traversant.

À la fin du 19e siècle, des archéologues britanniques ont déjà tracé un passage à travers l’église. Creuser des tunnels était alors habituel. Mais aujourd’hui, sauf cas particuliers, la pratique est jugée dangereuse et non scientifique. Ici, cependant, il est exclu de creuser vers le bas depuis la surface. Car des habitations se trouvent à quelques mètres au-dessus des vestiges. Deux équipes d’ingénieurs et ouvriers se relaient donc seize heures par jour pour forer à l’horizontale, sous le dos de la crête. À mesure qu’ils avancent, Joe Uziel et son équipe récupèrent poteries, monnaies et autres objets.

Des soldats israéliens visitent le cardo maximus (grand-rue romaine) de Jérusalem. La fresque murale représente la rue telle qu’elle pouvait être à l’époque byzantine, au 6e siècle – excepté le petit garçon avec la casquette de base-ball (en bas, à droite).
Photographie de Simon Norfolk

Dans les tunnels, les ouvriers sont confrontés à un sol instable. Des effondrements ont déjà eu lieu. Des habitants vivant au-dessus se plaignent des dommages causés à leurs maisons.

L’ambitieux projet, financé en grande partie par une organisation de colons juifs, est mené dans un secteur très sensible, à Jérusalem-Est, la zone de la ville annexée par Israël en 1967. La plupart des pays du monde la considèrent comme un territoire occupé (selon le droit international, la majorité des fouilles dans la zone sont illégales).

C’est en ce lieu, appelé Wadi Hilweh par les Palestiniens et Cité de David par les juifs, que le roi David fonda la première capitale des Israélites.

Joe Uziel me ramène en arrière par le passage étroit, et nous émergeons dans une partie déjà achevée du nouveau tunnel. Au contraire du puits britannique, sombre et humide, celui-ci a un blindage en acier étincelant. D’anciennes marches de calcaire brillent au loin. « Certaines de ces pierres semblent quasi intactes, s’émerveille l’archéologue, en gravissant le large escalier. C’était la rue principale de la Jérusalem romaine primitive. Les pèlerins se purifiaient dans la piscine, avant de se rendre au Temple. »

La voie n’a pas existé longtemps. Des monnaies déterrées là suggèrent que la construction de l’escalier monumental a été supervisée, vers l’an 30 de notre ère, par un célèbre Gentil – un préfet romain plus connu pour avoir ordonné la crucifixion de Jésus : Ponce Pilate.

« La vérité germera de la terre », disent les Psaumes. Mais quelle vérité ? Voilà la question qui hante Jérusalem. Dans une ville au cœur des trois grandes religions monothéistes, planter une bêche dans le sol peut avoir des effets immédiats et de grande portée. Il est peu d’endroits sur Terre où une fouille archéologique risque aussi rapidement de déclencher une émeute, voire une guerre régionale, ou de mettre le monde entier sur les nerfs.

En 1996, le gouvernement israélien a ouvert une nouvelle sortie dans un passage souterrain, le long d’une partie du mur des Lamentations, dans le quartier musulman de la Vieille Ville. Les violentes manifestations qui se sont ensuivies dans toute la région ont fait 120 morts.

Par la suite, les querelles sur la question de savoir qui devrait contrôler ce qui se trouve sous l’esplanade sacrée – le site que les juifs appellent Har HaBayit (mont du Temple), et les Arabes, Haram al-Charif (Noble Sanctuaire) – ont contribué à saborder l’accord de paix d’Oslo. Plus récemment, pendant la construction du Musée de la tolérance, à Jérusalem, le chantier a essuyé des coups de feu, parce que des tombes musulmanes avaient été détruites.

« L’archéologie à Jérusalem est si sensible qu’elle touche non seulement la communauté scientifique, mais aussi le monde politique et le grand public », reconnaît Yuval Baruch, chef du bureau à Jérusalem de l’Autorité des antiquités d’Israël (AAI). Or la ville est devenue l’un des sites archéologiques les plus affairés du monde, avec une centaine de fouilles par an.

Pour le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, ces fouilles incessantes s’inscrivent dans le cadre d’une campagne visant à recouvrir 1400 ans d’héritage musulman sous des découvertes juives. « Ici, l’archéologie n’est pas seulement une question de connaissances scientifiques, c’est une science politique », ajoute Yusuf Natsheh, directeur de l’archéologie au Waqf islamique de Jérusalem, la fondation religieuse qui supervise les lieux saints musulmans de la ville.

Yuval Baruch nie catégoriquement tout parti pris dans la nature des fouilles. Qu’elle concerne l’époque cananéenne ou croisée, chacune est menée scientifiquement, insiste-t-il. Il ne fait aucun doute que les archéologues israéliens sont parmi les mieux formés au monde. Pourtant, il ne fait aucun doute non plus que l’archéologie est utilisée comme une arme politique dans le conflit israélo-palestinien – les Israéliens ayant l’avantage de contrôler tous les permis de fouilles dans Jérusalem et autour.

Les Freger, une famille canadienne, célèbrent la bat-mitsva d’Adyson, leur fille, dans une salle souterraine, près du mur des Lamentations – l’un des sites les plus sacrés du judaïsme. La salle voûtée, bâtie par les musulmans au 14e siècle, a été transformée en espace événementiel juif.
Photographie de Simon Norfolk

La politique, la religion et l’archéologie y sont depuis longtemps étroitement liées. L’impératrice byzantine Hélène présida à la démolition d’un temple romain, vers l’an 327. « Elle ouvrit la terre, dispersa la poussière et trouva trois croix en morceaux », dit une source presque contemporaine. La mère de Constantin le Grand déclara que l’une d’elles était la pièce de bois sur laquelle Jésus avait été crucifié. Peu après, on construisit sur le site l’église du Saint-Sépulcre.

Quelque 1 500 ans plus tard, l’académicien et homme politique français Louis-Félicien-Joseph Caignart de Saulcy organisa la première fouille archéologique de la ville, suscitant un nouvel engouement. En 1863, il mit au jour un complexe de tombes très élaborées. Les résidents juifs étaient furieux et recouvraient pendant la nuit ce que les ouvriers avaient exhumé durant le jour. De Saulcy transporta au Louvre un ancien sarcophage contenant les restes de ce qu’il prétendait être l’une des premières reines juives. D’autres explorateurs européens suivirent, en quête de leurs propres trésors bibliques.

En 1867, les Britanniques dépêchèrent un jeune Gallois pour sonder les entrailles de Jérusalem. Charles Warren engagea des équipes locales pour creuser des puits et des tunnels profonds. Cela empêchait les fonctionnaires ottomans, qui contrôlaient alors Jérusalem, de jeter des regards indiscrets sur son travail. Les exploits étonnants de Warren et ses cartes d’une remarquable précision demeurent un sujet d’émerveillement. Mais un autre héritage pourrait alimenter de façon durable la méfiance des musulmans de la ville à l’égard des archéologues.

Un siècle plus tard, en 1967, lors de la guerre des Six-Jours, Israël s’est emparé de Jérusalem Est, y compris de la Vieille Ville. Les archéologues juifs ont ensuite lancé d’importantes fouilles scientifiques, qui sont devenues un élément central des efforts du jeune pays pour attester ses racines anciennes et les célébrer. Ils ont mis au jour des villas de l’élite juive du 1er siècle, décorées d’élégantes mosaïques et de murs peints. Ils ont aussi exhumé les vestiges depuis longtemps ensevelis de l’église de la Néa (ou Sainte-Marie-la-Neuve). Bâtie au 6e siècle, elle était considérée comme la plus importante après le Saint-Sépulcre. Les ruines d’un énorme complexe édifié par les premiers souverains musulmans furent également découvertes.

Concert dans la grotte de Sédécias. La carrière a fourni des pierres de construction pendant des millénaires. Selon la légende, le roi judéen Sédécias s’est enfui par là au 6e siècle av. J.-C., et Salomon aurait tiré de cette carrière des matériaux pour bâtir le Premier Temple juif.
Photographie de Simon Norfolk

Des engins de chantier ont rapidement creusé une vaste fosse, sans surveillance archéologique officielle. « Le temps que nous en ayons vent et que nous arrêtions les travaux, les dégâts étaient énormes », affirme Jon Seligman, de l’AAI, alors responsable de l’archéologie de Jérusalem. Ce que réfute Nazmi Al-Jubeh, historien palestinien et archéologue à l’université de Bir Zeit: « Rien n’a été détruit. J’étais sur place, je surveillais les fouilles pour m’assurer qu’elles n’exposaient pas les couches archéologiques. Avant qu’ils n’interviennent, j’avais ordonné: “Khalas! [Ça suffit!]”»

La police israélienne a ensuite transporté ailleurs les tonnes de terre issues de la fosse. En 2004, un projet de tamisage, financé sur fonds privés, a commencé à effectuer le tri sur le site et, jusqu’à présent, a récupéré plus d’un demi-million d’artefacts.

Par un matin d’hiver bruineux, je me rends à l’entrée des tunnels du mur des Lamentations, juste à côté de la place qui fourmille d’hommes en chapeaux et manteaux noirs. L’intérieur offre à la vue un fouillis de salles de réception souterraines, d’aires de prière et de chantiers de fouilles. Au fond de la salle, à côté d’une synagogue en verre et en acier bâtie à l’intérieur d’une école religieuse islamique du Moyen Âge, on découvre des latrines romaines et un petit théâtre récemment mis au jour. C’est le premier déniché dans la Jérusalem antique. Il fut construit dans le cadre du renouveau de la ville, dénommée alors Aelia Capitolina, au 2e siècle. C’est là que je rencontre Shlomit WekslerBdolah. « Venez, venez. Je dois redescendre », me lance l’archéologue de l’AAI, en dévalant l’escalier à l’odeur de bois fraîchement scié. En dessous, dans la chambre humide, trois jeunes Arabes en tee-shirts déplacent avec nonchalance une pierre de deux tonnes, suspendue à des chaînes de fer.

L’archéologue m’explique qu’on la déloge pour que les touristes puissent accéder à ce qu’elle estime être d’anciennes salles de banquet officielles, bâties sous le règne d’Hérode le Grand. L’archéologue s’excuse : un ingénieur l’appelle d’en haut. Suit une longue discussion. Il veut ôter une section de plâtre afin d’aménager un escalier en métal pour les touristes. « C’est du plâtre de l’époque romaine, très inhabituel », me confie Weksler-Bdolah. Voici le genre de débats que l’on entend souvent sous les rues de Jérusalem: que doit-on conserver ? que doit-on sacrifier ?

Des enfants jouent au débouché du tunnel d’Ézéchias, qui apporte l’eau jusqu’à ce bassin depuis la source du Gihon (à 533 m de là), la principale source de la Jérusalem antique. Ézéchias aurait fait creuser le tunnel pour sécuriser les ressources en eau de la ville.
Photographie de Simon Norfolk

Certaines fouilles avaient toutefois un caractère strictement religieux. Seules quelques portions du mur des Lamentations (vestige de l’esplanade du temple d’Hérode le Grand et site le plus sacré du judaïsme où les juifs peuvent prier) sont en surface. Après la guerre des Six Jours, le ministère des Religions a commencé à en exposer toute la longueur, en faisant creuser des tunnels.

Long de près de 490 m, le mur a été recouvert sur plus de la moitié de sa longueur par des bâtiments postérieurs. Pendant près de deux décennies, les services archéologiques n’ont guère supervisé les travaux du tunnel. Des données inédites ont alors été perdues, déplore l’archéologue israélien Dan Bahat, qui s’est battu avec succès pour que des archéologues contrôlent les fouilles. Les travaux ont aussi alimenté les soupçons des musulmans, pour qui le véritable objectif d’Israël était de pénétrer dans le mur pour accéder à l’esplanade sacrée.

Les soupçons se sont confirmés un matin de l’été 1981. Les gardes du Waqf ont surpris un éminent rabbin en train d’abattre un mur datant de l’époque des Croisés, qui obturait une porte ancienne, sous l’Esplanade. Le rabbin croyait que l’Arche perdue était cachée sous le Dôme du Rocher, l’un des sanctuaires les plus anciens et sacrés de l’islam. Menahem Begin, le Premier ministre israélien, a ordonné en toute hâte que la porte soit scellée, avant que le conflit ne se transforme en crise internationale majeure.

En 1996, les juifs israéliens se sont indignés à leur tour. Le Waqf avait modifié l’un des plus saisissants espaces souterrains de la ville – les « écuries de Salomon », un énorme hall à colonnes situé sous l’extrémité sud-est de l’Esplanade. D’un entrepôt poussiéreux était née la grande mosquée Al-Marwani. Trois ans plus tard, le bureau du Premier ministre israélien a accepté la demande du Waqf d’ouvrir une nouvelle sortie pour la sécurité des foules (Israël est responsable de la sécurité sur l’Esplanade), mais a omis de prévenir l’Autorité des antiquités d’Israël.

Un mur de photographies cache un ancien parking, où des archéologues ont mis au jour une empreinte de sceau d’argile en rapport avec le roi biblique Josias. Pour certains, c’est une preuve supplémentaire des anciennes racines juives de Jérusalem.
Photographie de Simon Norfolk

Un siècle et demi de découvertes sous la ville ont bouleversé d’anciennes croyances. À l’heure actuelle, beaucoup d’archéologues réfutent la description biblique d’une Jérusalem resplendissante, capitale du grand empire du roi Salomon. Nulle découverte archéologique relative à son époque ne mentionne le célèbre monarque. La Jérusalem primitive était plus probablement une petite ville fortifiée sur une colline.

L’irruption de l’islam, au 7e siècle, n’a pas non plus provoqué un brusque départ des chrétiens, comme les historiens l’ont longtemps supposé. Nombre de fouilles montrent que la vie des résidents chrétiens a alors peu changé. Mais les fouilles ont exhumé des empreintes de sceaux d’argile portant les noms de courtisans cités dans la Bible – ce qui a tendance à accréditer leur existence. Les travaux archéologiques corroborent aussi l’affirmation de l’impératrice Hélène selon laquelle Jésus fut crucifié et enterré sur le site où s’élève aujourd’hui l’église du Saint-Sépulcre. Et l’archéologue Eilat Mazar, de l’université hébraïque de Jérusalem, affirme même avoir découvert le palais du roi David, le premier souverain israélite de Jérusalem.

Un samedi matin tranquille, jour du shabbat, je tombe sur elle alors qu’elle déambule dans le parc déserté de la Cité de David. Sur le bord nord est de l’étroite crête rocheuse, elle a fouillé un bâtiment aux murs épais, à côté d’une colossale structure de pierre en gradins soutenant l’escarpement. D’après les poteries trouvées là, Eilat Mazar date le bâtiment d’environ 1000 av. J.-C. – la date attribuée d’ordinaire à la prise de contrôle de la Jérusalem jébuséenne par les Israélites.

Eilat Mazar m’invite à descendre les marches menant à une passerelle métallique qui domine le fameux site. Elle se penche par-dessus la rampe et me désigne les vestiges, en contrebas : « C’est l’œuvre d’un roi visionnaire, qui a édifié quelque chose de grand et d’impressionnant avec beaucoup d’habileté. » À l’en croire, ce roi ne peut être que David. «Tout correspond à ce qu’en dit la Bible. »

Les médias du monde entier ont évoqué cette découverte, en 2005. La plupart des confrères d’Eilat Mazar restent toutefois dubitatifs. Pour la datation, elle s’appuie beaucoup sur les poteries, au détriment de méthodes plus modernes, tel le radiocarbone. De nombreux archéologues trouvent aussi que sa lecture littérale de la Bible est biaisée. Même le panneau accroché à la passerelle ajoute un point d’interrogation : « Les ruines du palais du roi David ? »

« Je fais confiance aux faits, réplique Eilat Mazar, un tantinet irritée, quand je lui soumets les objections des autres universitaires. Ce que croient les gens, c’est une autre histoire. » Elle a hâte de creuser vers le nord, où elle estime que se trouve enseveli le célèbre palais de Salomon, fils du roi David. « Je suis sûre qu’il est là, certifie-t-elle. C’est là que nous devons fouiller ! »

Elle prépare une demande de permis de fouilles pour le site. Reste à savoir si l’AAI lui accordera l’autorisation. « Aujourd’hui, si vous creusez, vous avez besoin de données tangibles. Pas seulement de monnaies ou de poteries, mais aussi des résultats obtenus grâce à la physique et à la biologie, argumente Yuval Baruch, de l’AAI. Eilat Mazar refuse ces règles. »

Selon Arafat Hamad, assis parmi les ruines de sa cuisine extérieure, le bâtiment s’est écroulé quand les archéologues israéliens ont creusé un tunnel sous sa maison. Lui et ses voisins palestiniens déplorent des dommages considérables.
Photographie de Simon Norfolk

De l’autre côté de la rue, face au palais que Mazar suppose être celui de David, Yuval Gadot incarne les nouvelles règles. L’archéologue de l’université de Tel-Aviv dirige la plus vaste fouille récente dans la ville : une énorme fosse à ciel ouvert a remplacé un ancien parking. Là gît une grande partie des 2600 dernières années de la cité – depuis les premiers ateliers islamiques et une villa romaine, jusqu’aux impressionnants édifices de l’âge du fer, antérieurs à la destruction de Babylone, en 586 av. J.-C.

Une bonne part du travail s’effectue dans des laboratoires hors site, où des spécialistes analysent tout – les anciens parasites dans les lieux d’aisance islamiques comme les complexes bijoux en or datant de la colonisation grecque. Bientôt, les fouilles ouvriront au public, sous un nouveau grand centre d’accueil pour les hordes croissantes de touristes. Gadot, Mazar et Uziel ont contribué à faire de ce qui fut un paisible village arabe l’une des attractions les plus populaires d’Israël, dans une ville classée parmi les destinations touristiques les plus en vogue du monde. Et, la nuit, leurs sites archéologiques servent de toile de fond à des spectacles laser. « C’est ici que tout a commencé et c’est ici que l’histoire se perpétue, tonitrue le narrateur, au milieu de lumières colorées et d’une musique qui va crescendo. Le retour à Sion ! »

Derrière ce spectacle et ces recherches, on trouve la Fondation de la Cité de David. Créée dans les années 1980 pour établir une forte présence juive, elle a financé l’essentiel des fouilles récentes sur ce site. En juin dernier, l’ambassadeur américain a donné le premier coup de marteau contre un mur destiné à disparaître, inaugurant le premier tronçon du tunnel d’Uziel. Lorsque je rencontre le vice-président de la fondation, Doron Spielman, il déborde d’optimisme.

« Si les dix prochaines années sont à l’image des dix dernières, s’enthousiasme-t-il, ce sera le premier site archéologique du monde.» Spielman s’attend à ce que le nombre de visiteurs quadruple, pour atteindre 2 millions par an d’ici une décennie : « Il y a une fascination pour un peuple qui existe depuis des milliers d’années, poursuit-il. Ce n’est pas comme un site akkadien. Les gens dont l’histoire a commencé ici sont encore là. » Ce qui constitue une manne pour tous, estime Spielman: « Les gens achètent leurs glaces et leurs boissons dans les magasins arabes. Et c’est extrêmement sécurisé, ce qui profite à la fois aux Arabes et aux juifs. »

Et l’impact des résidents juifs, qui représentent aujourd’hui 10 % de la population et vivent en grande partie dans des complexes clôturés, où patrouillent des gardes armés ? « Voyez là un modèle de coexistence, dit Spielman. Les gens vivront ensemble au sein d’un site archéologique actif offrant beaucoup d’opportunités. »

Dans la mosquée souterraine Al-Marwani, des musulmans attendent le début de la prière du vendredi. En 1999, une nouvelle entrée y a été percée au bulldozer, faisant craindre des dégâts aux strates historiques de l’esplanade sacrée.
Photographie de Simon Norfolk

Le son de cloche est différent chez Abd Yusuf, un commerçant local au physique de catcheur, assis au milieu de bibelots évoquant Jérusalem : « Les affaires vont très mal ! Nous avions tellement de touristes, mais, maintenant, plus personne ne vient. Ils rameutent tous les touristes vers leurs magasins » – allusion aux concessions de la Cité de David. Il montre du doigt des fissures dans son mur. « J’ai dû remplacer ma porte trois fois parce que la terre bouge, là-dessous. »

Juste en haut de la rue, je rends visite à Sahar Abbasi, une professeure d’anglais. Elle est aussi directrice adjointe du Centre d’information Wadi Hilweh, une organisation palestinienne sise derrière une modeste vitrine. « Les fouilles posent de nombreux problèmes, dit-elle. Nos maisons sont endommagées et détruites. » Quarante maisons ont été touchées, dont la moitié gravement, estime-t-elle. Cinq familles ont été expulsées de logements jugés dangereux. « S’ils ne peuvent pas nous contrôler d’en haut, ajoute Abbasi, ils commencent à nous contrôler d’en bas. »

Dans une ruelle étroite, au-dessus du tunnel creusé par Joe Uziel, Arafat Hamad, coiffeur à la retraite, m’accueille dans sa cour parsemée de citronniers. « J’ai bâti cette maison en 1964, avec d’épaisses fondations en béton. Mais regardez ce qui s’est passé ces deux dernières années. » Il montre de larges fissures, qui s’insinuent juste sous les fenêtres du rez-de-chaussée.

Sur le côté de la maison, Arafat Hamad me désigne des tas de décombres : « Un soir d’août dernier, nous étions assis sous le porche, lorsque la maison a commencé à trembler. Nous pouvions les entendre travailler en dessous avec des engins de chantier. En posant la main sur le sol, nous sentions les vibrations. Nous nous sommes enfuis chez des voisins, puis avons entendu un bruit, et nous avons vu un nuage de poussière s’élever là où se trouvait notre cuisine extérieure. »

De ce point de vue donnant sur la place du mur des Lamentations, on voit le Dôme du Rocher, un sanctuaire islamique du 7e siècle. Grâce à des casques de réalité virtuelle, les touristes peuvent se plonger dans la Jérusalem juive du 1er siècle.
Photographie de Simon Norfolk

De l’autre côté de la rue, Miriam Bashir, la voisine de Hamad, accepte de me montrer les dommages causés à ses murs intérieurs : « Les fissures ont commencé il y a trois ans, mais elles sont devenues plus évidentes au cours de la dernière année et demie. » Quand je prends congé, devant son portail, elle me sourit : « J’aimerais que vous racontiez notre histoire de manière claire et honnête. Nous sommes des gens pacifiques. Nous vivons ici et nous y resterons malgré les dégâts. »

Quand j’en ai parlé avec Doron Spielman, il a rejeté les inquiétudes des résidents arabes : « Oui, nous travaillons sous les maisons des gens, ce qui n’est pas un problème si le travail est effectué correctement, et c’est le cas. »

Trois jours après ma visite aux Palestiniens, Spielman m’a envoyé un courriel glacial. Je ne devais en aucun cas servir de porte-voix aux « revendications de groupes d’intérêts particuliers, anti-israéliens et à motivation politique », m’avertissait-il. Il me demandait de fournir par écrit le détail de toute « réclamation pernicieuse » avant publication. Mes tentatives répétées de lui reparler, ainsi qu’à d’autres fonctionnaires de la Cité de David, se sont soldées par le silence.

Yusuf Natsheh, l’archéologue du Waqf islamique de Jérusalem, n’est pas si réticent. Les fouilles et les tentatives de déplacement des Palestiniens sont intimement liées, estime-t-il : « L’archéologie ne devrait pas être un outil qui sert à justifier l’occupation. »

Ce qui se trouve sous Jérusalem révèle que l’histoire de la ville est trop riche et compliquée pour correspondre à un seul récit, qu’il soit juif, chrétien ou musulman. Hélène n’a pas réussi à effacer son passé païen, tout comme les Romains ont échoué à anéantir la capitale rebelle judéenne et les musulmans à gommer toutes les traces de l’occupation des Croisés. Les vestiges du passé feront inévitablement surface, remettant en question toute histoire conçue en fonction d’un programme étroitement politique ou religieux.

 « Tous ceux qui ont régné sur Jérusalem ont agi à l’identique : ils ont construit leur tour et hissé leur drapeau, dit Weksler-Bdolah en riant. Mais je pense que la ville est plus forte que tous ceux qui essaient de la contrôler. Nul ne peut effacer complètement ce qui l’a précédé. »

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