Rapide et fatale : comment la Peste Noire a dévasté l'Europe au 14e siècle

Environ un Européen sur trois a été victime de la peste noire. Dans le monde médiéval, la peste avait un taux de mortalité de 100 %.

Friday, April 24, 2020,
De Antoni Virgili
Ce tableau de 1562, « Le triomphe de la mort », de Pieter Bruegel l'Ancien, illustre ...

Ce tableau de 1562, « Le triomphe de la mort », de Pieter Bruegel l'Ancien, illustre la profonde impression laissée dans l'imaginaire européen par les épidémies et les guerres qui ont ravagé la société.

Photographie de ORONOZ/ALBUM

En 1347, un voilier amarré dans un port méditerranéen a libéré sans le savoir l'un des agents pathogènes les plus meurtriers de l'Histoire. A bord, en plus de sa cargaison et des passagers se trouvaient des petits clandestins : des rats noirs infestés de puces porteurs de la peste bubonique. Ce scénario s'est répété plusieurs fois dans les ports de toute l'Europe, et chaque fois les mêmes conséquences : maladie, souffrance et mort à une échelle cataclysmique. Les années 1347-1351 ont éprouvé l'Europe, en prise à la pire pandémie de son Histoire : au moins un tiers de la population européenne est morte des suites de ce que l'on a plus tard appelé la peste noire.

Un ange et Saint Roch, protecteur des pestiférés. Sculpture du XVIe siècle.

Photographie de ERICH LESSING/ALBUM

L'Europe médiévale était à la merci de nombreuses maladies infectieuses, dont la dysenterie, la grippe, la rougeole et la lèpre, particulièrement redoutée. Mais c'est la peste qui a le plus marqué les cœurs du sceau de la terreur. Au plus haut de l'épidémie, la peste s'est propagée plus rapidement, plus largement et plus brutalement qu'aucune autre maladie jusqu'alors. 

Cette épidémie a fondamentalement modifié la vie sociale, économique et religieuse des survivants, marquant la conscience collective de tout le continent. Elle a surpris ses victimes à une vitesse alarmante et de manière incurable. Aucun n'était en sécurité alors que la peste touchait indifféremment paysans et princes. Il n'est pas étonnant que les chroniqueurs médiévaux aient souvent pris un ton dramatique, voire apocalyptique.

De nombreuses explications aux épidémies de peste ont été proposées, la plupart revêtaient un voile religieux ou superstitieux. Les plus proches de la réalité scientifique se référaient à la médecine grecque classique, attribuant la maladie aux miasmes : l'infection invisible dans l'air émanait de la matière en décomposition et était absorbée par le corps soit par la respiration soit par contact avec la peau. Certains récits attribuaient la peste à la conjonction de certaines planètes, des éclipses ou l'observation d'une comète. D'autres citaient des phénomènes naturels : éruptions volcaniques et tremblements sismiques libérant des gaz mortels. Ces explications avaient généralement une justification sous-jacente : la colère divine s'abattant sur les Hommes. 

 

SIGNES ET SYMPTÔMES

Ce n'est que pendant la troisième pandémie de peste que les hypothèses d'origines surnaturelles ont été définitivement rejetées. Les chercheurs ont pu identifier l'agent pathogène responsable de la maladie et, en 1894, deux bactériologistes - le Japonais Kitasato Shibasaburo et le Français Alexandre Yersin - ont découvert simultanément le bacille de la peste, bactérie de forme allongée dite « en bâtonnet ».

Baptisée Yersinia pestis, la bactérie était transportée par les puces proliférant sur les rats et autres petits rongeurs. Les bacilles se multiplient dans l'intestin de la puce. Quand elle mord son hôte, elle régurgite les bacilles dans le corps de ce dernier, l'infectant. Normalement, cela se produit dans un cycle fermé entre les puces et les rongeurs. 

Mais si les conditions sont réunies, la bactérie se propage à un rythme tel qu'elle tue ses hôtes rongeurs, forçant les puces à trouver des nouveaux hôtes - les Hommes. En tant que telle, la peste est une zoonose, une maladie qui passe des animaux aux Hommes. L'infection s'est propagée facilement parce que les rats étaient attirés par l'activité humaine, et particulièrement par les vivres conservés dans les granges, les moulins et les maisons.

La période d'incubation était très longue, oscillant entre 16 et 23 jours avant l'apparition des premiers symptômes. La mort, elle, frappait trois à cinq jours plus tard. Les proches du mort mettaient ensuite quelques jours à comprendre la cause du décès, et le temps qu'ils prennent pleinement conscience du danger, il était trop tard. 

Les nodules du système lymphatique des patients étaient touchés, provoquant des gonflements de l'aine et des aisselles. Ces premiers symptômes s'accompagnaient de vomissements, de maux de tête et d'une fièvre très élevée qui faisait trembler les malades, pouvant même devenir délirantes.

La glande lymphatique enflammée était largement connue sous le nom de bubon, donnant naissance au terme de peste bubonique. Mais ce n'était que la forme la plus courante de la peste noire - deux autres variantes de la peste étaient également à l'œuvre. La peste septicémique infectait le sang de la victime, provoquant des taches visiblement noires sous la peau, ce qui a sans doute donné son nom à la peste noire. La peste pulmonaire affectait quant à elle le système respiratoire, faisant tousser la victime - ce qui facilitait d'autant l'infection par projection de gouttelettes. Dans le monde médiéval, les pestes septicémique et pneumonique avaient un taux de mortalité de 100 %.

DES PLAISIRS TERRESTRES À LA DAMNATION ÉTERNELLE - Avant l'arrivée de l'épidémie, une fresque représentant le Jugement dernier a été peinte à Pise. Ces images avaient plus de force encore lorsque la peste noire a dévasté la ville italienne.

Photographie de ERICH LESSING / ALBUM

 

UNE PROPAGATION RAPIDE

En Europe, la peste noire est apparue pour la première fois dans le bassin méditerranéen et s'est propagée aux quatre coins du continent en quelques années seulement. Mais le point de départ de l'épidémie était vraisemblablement le port de Caffa, l'actuelle Feodosiya, en Crimée. En 1346, Caffa était un important carrefour commercial géré par des marchands génois. Cette année-là, la cité fut assiégée par l'armée mongole, qui comptait un nombre croissant de pestiférés.

Alors que la maladie se propageait, les Mongols auraient selon certains écrits délibérément jeté des cadavres infestés par-dessus les murs. Il est cependant plus probable que les bactéries soient entrées dans la ville par le biais de rats infestés de puces se faufilant entre les lignes de siège. Une fois l'épidémie de peste constatée, les marchands génois ont paniqué et ont fui, emportant la maladie avec eux en Italie.

La ville de Prague était la capitale du royaume de Bohême, où l'épidémie mortelle est arrivée par voie terrestre depuis la Bavière, sa voisine du sud.

Photographie de RAINER MIRAU/AGE FOTOSTOCK

Les historiens et les scientifiques se sont demandés comment la peste noire avait pu à ce point se propager sur une si vaste zone en si peu de temps. Certains ont suggéré que la variante principale de la peste était pneumonique plutôt que bubonique car la transmission aéroportée aurait favorisé une propagation rapide. Cependant, la peste pulmonaire tue si rapidement - en quelques heures - qu'elle se propage en fait lentement car l'hôte vit rarement assez longtemps pour infecter de nombreuses personnes.

La plupart des preuves indiquent que la peste noire est la principale souche bubonique de la peste, largement répandue par les rats infestés de puces sur les bateaux. À une époque de commerce maritime croissant, les denrées et les marchandises étaient transportées sur des distances toujours plus grandes d'un pays à l'autre, et les rats et les puces dont ils étaient porteurs voyageaient avec eux - parcourant un peu moins de 40 km par jour. 

Le flux incessant de trafic maritime, fluvial et routier entre les carrefours commerciaux a permis la propagation de la peste sur d'énormes distances. Les grandes villes commerciales ont été infectées en premier, et de là la peste a irradié vers les villes et villages voisins, d'où elle s'est propagée jusque dans les campagnes. La propagation rapide a également été favorisée par les déplacements des pèlerins médiévaux, faisant des lieux saints de nouveaux épicentres de l'épidémie.

Un ange pointe du doigt un pécheur, victime (non représentée) de la peste dans une peinture du XVe siècle.

Photographie de PRISMA/ALBUM

Même sans tous ces facteurs, la peste aurait sans doute avancé sur plus de 1,5 km par jour dans les terres. Dans les régions très froides et sèches, l'épidémie a ralenti jusqu'à être endiguée, ce qui explique pourquoi l'Islande et la Finlande comptaient parmi les rares endroits où la peste a fait peu de ravages. 

 

LE BILAN 

Le nombre de décès causés par la peste noire reste l'objet de vifs débats. La plupart des spécialistes estiment que la population européenne était alors estimée à environ 75 millions de personnes avant l'épidémie ; on ne comptait plus que 50 millions de personnes en 1351. Certains chercheurs pensent que le nombre de morts pourrait être encore plus élevé.

Cette forte baisse est due à la fois à l'épidémie elle-même et à la dégradation sociale généralisée qu'elle a entraîné. Même après la fin de l'épidémie, des résurgences de la maladie ont perturbé la reprise démographique de l'Europe. Ce n'est que vers le XVIe siècle que la croissance démographique européenne a commencé à se renforcer.

Les effets de la catastrophe étaient visibles dans tous les domaines de la vie. Dans les décennies qui ont suivi la pandémie, les salaires ont grimpé en raison de la pénurie de travailleurs. De vastes étendues de terres agricoles autrefois productives se sont transformées en pâturages, et des villages entiers étaient abandonnés - environ un millier rien qu'en Angleterre. Il y a eu un important exode rural vers des villes revigorées par l'énergie commerciale. Les paysans restés à la campagne ont souvent pu faire leurs les terres inutilisées, augmentant le pouvoir de la paysannerie foncière et stimulant l'économie rurale.

Pour nombre d'historiens, la peste noire a ouvert la voie à une nouvelle vague d'opportunités, de nouvelles formes de créativité et de richesse sont apparues. Sur ces bases a fleuri la Renaissance, marquant les débuts de l'Europe moderne.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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