Peuples non-contactés : en marge du monde

Ils sont encore quelques milliers d’individus à vivre en dehors de la civilisation moderne. Qui sont ces peuples non-contactés dont l’isolement est une question de survie ?

Indiens non contactés vus du ciel lors d'une expédition du gouvernement brésilien. Brésil mai 2008. Les ...

Indiens non contactés vus du ciel lors d'une expédition du gouvernement brésilien. Brésil mai 2008. Les hommes se sont peints avec de la teinture rouge, de l'urucum, probablement en signe d'agression en réponse au premier survol de l'avion. La teinture est fabriquée à partir des graines moulues d'un fruit similaire au marronnier d'Inde. 

Photographie de G. Miranda/FUNAI/Survival

Aux antipodes de notre mode de vie globalisée et hyperconnectée, certains groupes humains demeurent coupés du monde. Un retrait volontaire et vital. Non immunisés contre les maladies, les peuples isolés sont les populations les plus vulnérables de la planète. Si insaisissables et fantomatiques qu’il y a encore quelques décennies on doutait que de telles tribus puissent encore exister sur Terre. Depuis, des ONG et d’autres communautés autochtones ont joué les porte-parole par procuration, sensibilisant l’opinion mondiale à la contribution unique de ces tribus à la diversité humaine et suscitant des lois garantissant leurs droits. Mais leur protection reste un défi quotidien. État des lieux avec Fiore Longo, anthropologue et directrice du bureau français de l’ONG Survival, spécialisée dans la défense des droits des peuples autochtones.

Fiore Longo, anthropologue et directrice du bureau français de l'ONG Survival.

Photographie de Survival International

Combien existe-t-il de peuples non-contactés et où se trouvent-ils ?

La plus grande concentration de ces peuples se trouve en Amazonie, dans la vallée du Javari, à la frontière entre le Brésil et le Pérou. Il y a aussi plusieurs tribus isolées dans la région de Río Puré, en Colombie, et il y en aurait deux en Bolivie, l’une dans la réserve de biosphère de Pilón Lajas et l’autre dans le parc national de Madidi. Au Venezuela, il existe peut-être des groupes isolés de Yanomami, de Hoti et de Piaroa, mais pas un peuple au sens strict du terme. La grande majorité de ces tribus amazoniennes est localisée au Brésil, qui recense des signes de 114 d’entre elles.

(À lire : Amazonie : le coronavirus se rapproche dangereusement des tribus isolées)

En dehors de l’Amazonie, il y a les Ayoreo, dans la forêt du Chaco, au Paraguay. Et hors de l’Amérique latine, on trouve les Sentinelles, qui sont les plus isolés du monde, sur North Sentinel, dans les îles Andaman. Ils ont fait la une des journaux il y a près de deux ans quand ils ont tué un missionnaire américain qui voulait les évangéliser. Il existe aussi des rumeurs sur l’existence de plusieurs tribus non contactées dans la province indonésienne de Papouasie occidentale, mais elles ne sont pas confirmées. Souvent les communautés autochtones qui repèrent ces groupes ne divulguent pas où ils se trouvent, car c’est la meilleure manière de les protéger. Les contacts forcés avec eux ont entraîné par le passé un taux de mortalité de 20 à 90 %. Certains peuples ont même été complètement anéantis.

 

Que sait-on de ces peuples, quels traits communs partagent-ils ?

Ce sont des petits groupes. En moyenne, ils se composent de quelques dizaines de personnes. Au Brésil, il y a même un peuple réduit à un seul représentant, surnommé « l’homme du trou », en référence à un endroit où il se cachait et où il attrapait des animaux. Ce sont en général des chasseurs-cueilleurs et aussi, pour certains, des pêcheurs. Tous dépendent à 100 % de leur territoire pour vivre. Ils ont une connaissance encyclopédique de ce dernier. Il est aussi important de souligner qu’ils ne sont pas des reliques primitives d’un passé révolu. Ils changent. En Amazonie, il y a des exemples de groupes sortis brièvement de la forêt pour s’emparer de haches et de casseroles. Des photos des Sentinelles ont aussi montré qu’ils utilisaient du fer pour fabriquer des pointes de flèches. Ils l’ont probablement récupéré sur des bateaux qui ont fait naufrage près de leur île.

La tribu des Sentinelles, qui vit sur l’île de North Sentinel dans l’archipel Andaman, est récalcitrante à tout contact avec des étrangers. Cette photographie a été publiée pour la première fois dans le numéro de juillet 1975 de National Geographic.

Photographie de RAGHUBIR SINGH, NAT GEO IMAGE COLLECTION

Enfin il ne faut pas croire que ces personnes n’ont jamais eu de contact avec des populations voisines par le passé. En Amazonie en particulier, plusieurs de ces peuples isolés sont des groupes qui se sont séparés autrefois de plus grandes tribus qui ont été exterminées. Il ne serait pas surprenant qu’ils gardent la mémoire collective de la violence génocidaire du contact avec les Blancs. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle les Sentinelles défendent si farouchement leur territoire. Ils savent probablement ce qui s’est passé avec les autres peuples des îles Andaman, comme les Grands Andamanais. Ces derniers étaient cinq mille dans les années 1850, mais ils ont été victimes des maladies et des déplacements forcés et ils ne sont plus que cinquante-six aujourd’hui.

 

Comment ces populations sont-elles protégées ?

Dans les îles Andaman, le gouvernement indien a une politique de non-contact vis-à-vis des Sentinelles, avec des patrouilles autour de leur territoire. L’Amérique latine a adopté un certain nombre de lois pour protéger ses tribus isolées. Mais, en pratique, les gouvernements ne les appliquent pas ou diluent leur portée. Ainsi, en théorie, la Colombie est à l’avant-garde. Depuis 2018, un décret prévoit l’intangibilité du territoire des peuples non-contactés. Or, seules deux tribus sont recensées officiellement, les Yuri et les Passé, alors que les associations locales estiment qu’il y en aurait seize. L’État n’a pas intérêt à les reconnaître en raison des implications territoriales. Le Brésil dispose d’une agence qui s’occupe de ces peuples au sein même du gouvernement, la Funai mais elle est affaiblie depuis l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Ses effectifs et son budget ont été réduits, au point que ses agents n’ont parfois pas les moyens de payer l’essence pour aller contrôler que les territoires autochtones sont respectés.

Des Indiens non contactés au Brésil vus du ciel lors d'une expédition du gouvernement brésilien en 2010. Des hommes peints avec de la teinture végétale rouge et noire observent l'avion du gouvernement brésilien.

Photographie de G. Miranda/FUNAI/Survival

Quelles sont les principales menaces qui pèsent aujourd’hui sur eux ?

En Amazonie, les menaces les plus graves sont celles représentées par les bûcherons, l’industrie agro-alimentaire et les orpailleurs, auxquelles s’ajoute aujourd’hui le risque de contamination par la COVID-19. On a constaté une hausse des activités illégales dans les terres des peuples non-contactés pendant la crise sanitaire. Elles ont profité du fait que l’attention médiatique était focalisée sur le coronavirus. La déforestation ne concerne pas que les tribus amazoniennes. Dans la forêt du Chaco, au Paraguay, elle avance aussi à un rythme terrible, le plus rapide au monde selon une étude de l’université du Maryland publié en 2013.

Il existe une autre menace dont on parle moins : la volonté d’invasion des missionnaires évangéliques. Or, la tentative d’intrusion chez les Sentinelles n’est rien par rapport à ce qui se passe en Amérique latine. Le gouvernement brésilien est proche des évangélistes. Il y a quelques mois, Bolsonaro a même nommé l’un d’eux à la tête de l’unité qui s’occupe des peuples non-contactés au sein de la Funai (ndlr : sa nomination a été annulée par un tribunal fédéral brésilien en mai en raison d’un « conflit d’intérêt évident », mais la Cour supérieure de justice du pays a cassé cette décision en juin). C’est un acte génocidaire envers eux, car le contact c’est la mort. Ricardo Lopez Dias est lié à la très controversée « New Tribes Mission ». Rebaptisée depuis peu « Ethnos 360 », cette organisation extrémiste américaine a pour objectif de convertir ces peuples. Elle organisait des chasses aux Ayoreo au Paraguay dans les années 1960 et 1980 pour y parvenir. Récemment, au Brésil, elle a acquis un hélicoptère avec le but avoué d’atteindre les peuples isolés. En Colombie, des associations locales signalent aussi la présence de missionnaires évangéliques qui tentent de pénétrer dans la zone où vivent les Yuri et les Passé. Ils sont très durs à contenir car ils n’arrivent pas à cinquante, mais à trois ou quatre en se cachant dans une immense forêt.

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