Kilwa, la cité tanzanienne qui contrôlait le commerce de l'or médiéval

Au 13e siècle, le sultanat de Kilwa avait la mainmise sur le commerce d’or extrait des mines zimbabwéennes, attisant la convoitise de l'Europe... et du reste du monde connu.

Monday, September 7, 2020,
De María José Noain
Les ruines du Husuni Kubwa, le palais fortifié de Kilwa, en Tanzanie, surplombent l'océan Indien. La résidence ...

Les ruines du Husuni Kubwa, le palais fortifié de Kilwa, en Tanzanie, surplombent l'océan Indien. La résidence du sultan du 14e siècle comptait plus d'une centaine de pièces.

Photographie de ALAMY/ACI

Des ruines spectaculaires se dressent sur l'île de Kilwa Kisiwani, à près de deux kilomètres de la côte tanzanienne. Les vestiges d'un palais et d'une grande mosquée, construits en partie en pierre corail, rappellent l'époque où le commerce de l'or en Afrique de l'Est passait par cette petite île.

À son apogée médiévale, Kilwa était le principal port des villes commerciales côtières qui se sont formées le long de ce qui est devenu la côte swahili. Le swahili est dérivé d'un mot arabe signifiant « habitant de la côte » et a plus tard désigné la langue régionale.

Les riverains, descendants du peuple bantou, ont mélangé leur langue maternelle avec des mots persans et arabes. Les coutumes arabes et perses se reflètent également dans l'architecture, l'art et la culture swahilis. 

Les liens entre la côte swahili et le monde islamique joueront plus tard dans les vues colonialistes européennes du 19e siècle sur des sites comme Kilwa. Convaincus de « l'infériorité » des Africains par rapport aux non-Africains, les savants européens, comme l'explorateur britannique Richard Burton, qui a visité Kilwa en 1859, pensaient que la culture africaine indigène était incapable de développer des villes construites en pierre. Kilwa, affirmaient-ils, devait être l'œuvre d'étrangers.

Pièce de monnaie frappée à Kilwa par le sultan Sulaiman Ibn Al-Hasan au 14e siècle. British Museum, Londres.

Photographie de SCALA, FLORENCE

Des découvertes archéologiques récentes ont montré que la réalité était plus complexe. Kilwa et d'autres villes commerçantes de la côte swahilie sont issues d'un mélange d'influences complexe, partant de la base solide des traditions locales est-africaines.

 

UNE CHRONIQUE EST-AFRICAINE

La première fouille archéologique significative menée à Kilwa a duré de 1958 à 1965. Elle a été dirigée par l'archéologue britannique Neville Chittick, qui a permis de renverser la théorie colonialiste des « étrangers bâtisseurs ».

Chittick, par ses travaux, a conclu que la majorité de la population de Kilwa était africaine. Une partie de l'élite était originaire des terres islamiques de l'autre côté de l'océan Indien, mais Chittick a mis au jour des preuves suggérant que les dirigeants de l'île ne venaient pas directement de ces terres. Ils appartenaient à des familles afro-arabes établies depuis des générations en Afrique.

Pour établir la chronologie de l'histoire de Kilwa, Chittick s'est fortement appuyé sur la Chronique de Kilwa, une chronique historique, sorte de généalogie médiévale des rois de la cité compilée pour le sultan de Zanzibar Saïd Bargash. Ce texte, ainsi que les artefacts mis au jour sur le site de fouilles, comme des pièces de monnaie et des éléments de poterie, ont permis à Chittick et plus tard à des universitaires de reconstituer l'histoire riche et complexe de Kilwa.

 

L'AVÈNEMENT DE LA CULTURE SWAHILI

L'île de Kilwa a été colonisée dès le 4e siècle. Au 8e siècle, la culture swahili a commencé à prendre forme et a uni la côte africaine de la Somalie au Mozambique. Les petits commerçants swahilis ont commencé à nourrir de plus grandes ambitions commerciales. Alors que les commerçants musulmans ont commencé à affluer vers la région, l'Islam a peu à peu séduit un nombre croissant de fidèles. La première mosquée de Kilwa aurait été édifiée en 800 après J.-C environ.

La montée en puissance de Kilwa a commencé avec la fondation du sultanat de Kilwa. Le fondateur dynastique était, selon la Chronique de Kilwa, un aventurier du 11e siècle, Ali ibn al-Hassan Shirazi, dont le nom suggère qu'il était originaire de Shiraz, en Perse. Conformément à la vision de Chittick, les historiens pensent maintenant qu'il est probablement né dans une famille africaine établie, qui avait des racines persanes. 

Sous cette impulsion, Kilwa a commencé à rivaliser avec le carrefour commercial prééminent de Mogadiscio, plus au nord, en Somalie. De plus en plus riches grâce au commerce de l'ivoire et des carapaces de tortues, les dirigeants de Kilwa ont commencé à commercialiser la plus convoitée et la plus lucrative des ressources : l'or.

Provenant de l'intérieur de l'Afrique australe, l'or était traditionnellement échangé aux abords du port de Sofala, situé dans l'actuel Mozambique. À compter du règne des Shirazi, Kilwa a commencé à étendre son influence pour contrôler Sofala en tant qu'avant-poste sud.

Un fragment de céramique peinte de Kilwa.

Photographie de ALAMY/ACI

À partir de la fin des années 1200, une autre dynastie afro-arabe, celle des Mahdali, a repris le sultanat de Kilwa. La consolidation du pouvoir économique s'est poursuivie jusqu'à ce que tout le commerce de l'or en Afrique de l'Est soit sous le contrôle de Kilwa.

Les boutres, les voiliers caractéristiques de l'Afrique de l'Est, partaient de Kilwa et de Sofala chargés d'or, de céréales, de bois et d'ivoire. Ils ont été poussés par les vents de mousson à travers l'océan Indien vers l'Inde et la Chine, vers l'Arabie et la Perse. La dépendance croissante de l'Europe pour les devises fortes a également stimulé la demande d'or swahili.

En retour, Kilwa importait du coton, de la céramique, de la porcelaine chinoise et de la soie. Au fur et à mesure de son enrichissement, la ville a commencé à frapper sa propre monnaie. Des structures élaborées ont vu le jour autour de la ville, construites en utilisant la pierre corail distinctive de l'île.

Collecté sur les récifs locaux à marée basse, le corail était travaillé en blocs alors qu'il était encore malléable, puis cimenté avec du mortier. Les murs intérieurs étaient lissés, plâtrés et parfois décorés avec des fragments colorés incrustés de céramique émaillée ou de porcelaine chinoise, ce qui a permis aux archéologues de les dater. 

La salle de prière de la grande mosquée de Kilwa est construite en partie en pierre corail. Commencée au 11e siècle, c'est la plus ancienne mosquée connue d'Afrique de l'Est.

Photographie de NIGEL PAVITT/ALAMY/ACI

La Grande Mosquée, dont l'édification a commencé au 11e siècle, a été agrandie et embellie du 12e au 15e siècles. Le palais tentaculaire de Husuni Kubwa, datant du 14e siècle, combinait les rôles de fort, de château et d'entrepôt.

Les caractéristiques architecturales du palais rappellent celles de l'Irak abbasside, une splendeur cosmopolite qui faisait forte impression aux visiteurs. Selon les récits historiques, l'explorateur chinois Zheng He s'est rendu dans le sultanat de Kilwa et sur la côte swahili entre 1405 et 1433 lors d'un de ses sept célèbres voyages. Lorsque l'explorateur musulman du 14e siècle, Ibn Battuta, a visité Kilwa, il l'a quant à lui décrite comme « l'une des plus belles villes du monde ». (À lire : Sur les traces d’Ibn Battûta : la Tanzanie)

 

LA FIN DU SULTANAT

Au début du 16e siècle, le Portugal cherchait à coloniser les régions riches le long de la côte swahili. En 1505, Francisco de Almeida occupa Kilwa, mettant fin au sultanat. Dans les années qui ont suivi, le Portugal s'empara des pans de l'Afrique de l'est et de l'ouest pour contrôler les routes commerciales lucratives de l'océan Indien. Dans leur nouvelle colonie de Kilwa, les Portugais ont construit Gereza, un fort militaire pour protéger le port. Une de ses tours est toujours debout. 

Au début des années 1700, les colonies portugaises furent envahies par le Sultanat d'Oman, qui occupa rapidement la côte est-africaine. Cela n'a pas suffi à redonner à Kilwa sa gloire passée. La ville a été abandonnée au milieu du 19e siècle, mais l'intérêt archéologique a redonné à l'île un véritable attrait. Classées au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1981, les ruines de Kilwa témoignent aujourd'hui encore de l'épanouissement de la culture afro-arabe.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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