Kubilai Khan a réussi là où Genghis Khan avait échoué : conquérir la Chine

En menant la marche des troupes mongoles sur la Chine, Kubilai Khan a réalisé le rêve de son grand-père : régner sur l’un des plus grands empires de l’Histoire.

Monday, September 14, 2020,
De Veronica Walker
Ce portrait de Kubilai Khan a été peint après sa mort en 1924, il est aujourd'hui ...

Ce portrait de Kubilai Khan a été peint après sa mort en 1924, il est aujourd'hui exposé au musée national du Palais de Taipei, à Taïwan.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

En 1259, à la mort du quatrième Grand Khan mongol, Möngke, son frère Kubilai n'avait aucun doute quant à l'identité de son digne successeur. Alors que Möngke avait étendu le règne mongol vers l'ouest à la Syrie, Kubilai avait démontré ses brillantes qualités de général en conquérant une vaste partie de ce qui est aujourd'hui le sud-ouest de la Chine ainsi que l'actuel Vietnam. Il avait prouvé son courage, mais il n'était pas seul à convoiter le poste suprême.

Ce casque de guerrier mongol a été récupéré comme trophée au cours de l'une des deux tentatives d'invasion du Japon par Kubilai Khan.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

La nouvelle ne mit pas longtemps à arriver aux oreilles de Kubilai : un autre de ses frères, Ariq Böke, souhaitait lui aussi se proclamer empereur. Alors âgé de 45 ans, Kubilai s'empressa de regagner sa résidence de la ville de Shangdu, à laquelle le poète Samuel Taylor Coleridge donnera plus tard le nom de Xanadu dans son célèbre poème « Kubla Khan », afin d'établir un plan.

Kubilai savait que celui qui hériterait du pouvoir de Möngke allait devoir faire preuve de formidables compétences diplomatiques et militaires pour réussir à unir une vaste mosaïque de territoires allant du nord de la Chine à la Russie en passant par la Perse. Afin d'éliminer la menace que représentait Ariq Böke pour son accession au trône, Kubilai opta pour un rituel saisissant qui lui donnerait une légitimité inébranlable. Après avoir consulté ses conseillers, son choix se porta sur le Yi Jing, un système antique de divination chinoise puisant ses racines dans le Confucianisme et le Taoïsme. Le rite solennel révéla que Kubilai rencontrerait un immense succès à condition de persévérer sur la bonne voie.

Le fait que Kubilai ait choisi une coutume chinoise plutôt que mongole illustre parfaitement le dilemme auquel il allait se heurter tout au long de sa vie. Il était guidé par le rêve inachevé de son grand-père, le redoutable conquérant Genghis Khan, qui était d'étendre le règne mongol à l'ensemble de la Chine. Kubilai savait que soumettre la Chine était une chose, mais que la diriger en serait une autre. Il lui faudrait gagner la confiance de ses nouveaux sujets chinois tout en conservant la loyauté du peuple mongol, un équilibre délicat.

Cette statue à l'effigie de Genghis Khan, le grand-père de Kubilai, est exposée à Oulan-Bator, capitale de la Mongolie. Ghenghis a fondé l'Empire mongol et initié la conquête de la Chine.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Le rituel du Yi Ching associé à un savant mélange de piété et de politique a porté ses fruits : Kubilai s'est emparé du pouvoir en tant que Kubilai Khan, il a vaincu son frère quatre ans plus tard puis s'est imposé comme unique souverain du plus grand empire contigu de l'histoire de l'Humanité, s'étalant de l'océan Pacifique à la mer Noire.

 

TU DEVIENDRAS KHAN

En 1206, Genghis Khan unissait les tribus de la steppe mongole et orientait leurs ambitions guerrières bien au-delà de leurs frontières. À sa mort en 1277, seules la dynastie Jin et une poignée de territoires d'Asie Centrale avaient échappé à leur soif de conquête.

En mongol, khan signifie « celui qui commande », on retrouve également la graphie khagan, pour le Grand Khan. À la mort de Genghis, c'est son fils Ögödei qui lui succède en tant que second khagan, dont le propre fils, Güyük, sera le troisième à recevoir ce titre. En 1251, c'est au tour de Möngke, fils de Tolui, un autre fils de Genghis, d'accéder au pouvoir.

Les styles artistiques de toute l'Asie ont commencé à fusionner sous la dynastie Yuan. Cette boucle de ceinture en jade réalisée pendant cette période présente des motifs floraux typiques de l'Asie Centrale ainsi qu'un dragon chinois, elle est exposée au musée de Shanghai.

Photographie de DANITA DELIMONT/AGE FOTOSTOCK

Kubilai, l'un des frères de Möngke, naît en 1215. Leur mère, Sorgaqtani, est de confession chrétienne nestorienne. En tant que femme de Tolui, elle excelle dans l'art de la politique dynastique et assure à Möngke sa succession dans la fonction de quatrième khagan en 1251. Elle joue également un rôle crucial dans l'éducation de Kubilai.

Sorgaqtani veille à ce que Kubilai soit formé selon les traditions mongoles. Elle encourage par ailleurs la tolérance d'autres religions, notamment l'islam, et emploie des tuteurs chinois afin que Kubilai apprenne les traditions locales ainsi que les fondements du bouddhisme et du taoïsme. La dimension culturelle de son éducation permettra plus tard à Kubilai de comprendre à quel point il est essentiel de tolérer les traditions et la foi d'une région conquise.

Pour ce qui est de son instinct guerrier, Kubilai se montre le digne petit fils de Genghis Khan. Lorsque Möngke devient khagan en 1251, Kubilai participe à l'expansion territoriale voulue par son frère et met en application une méthode mongole éprouvée, la brutalité extrême.

TENSIONS ET TRIOMPHE

Après avoir été proclamé khagan en 1260, Kubilai devait régler de manière décisive la prétention au trône de son frère Ariq Böke avant de reprendre ses campagnes. Les tensions internes devenaient autant une menace que les ennemis extérieurs de l'Empire. Malgré la solennité et la puissance associées au titre de khagan, l'accession au pouvoir de Kubilai marque le début d'un morcellement du territoire mongol en différents khanats :  la Horde d'or sur la Volga, le khanat de Djaghataï en Asie Centrale, l'Ilkhanat de Perse en Iran et les territoires chinois gouvernés par Kubilai en personne.

En 1267, trois ans après la défaite d'Ariq Böke, Kubilai reprit ses campagnes militaires contre la dynastie Song dans le sud de la Chine. À la tête d'un territoire densément peuplé ne comptant pas moins de 50 millions d'habitants, les Song du Sud avaient développé une culture novatrice à l'origine des premières expériences typographiques, bien avant que les techniques d'imprimerie n'atteignent l'Europe. Une économie florissante alimentait l'essor de leurs villes, dont certaines comptaient plus d'un million d'habitants. Aux yeux de Kubilai, il était grand temps de s'emparer du territoire des Song.

Les troupes de Kubilai traversent un pont flottant pour assiéger la forteresse O-Chou des Song du Sud. Cette illustration du 16e siècle a été créée à la cour de l'empereur moghol Akbar le Grand, dans la ville de Lahore. Bibliothèque impériale du palais du Golestan, Téhéran.

Photographie de WERNER FORMAN/GTRES

Depuis plusieurs années déjà, les Song résistaient aux tentatives d'invasion mongole. Ces derniers pouvaient compter sur des commandants expérimentés et un équipement militaire de qualité, comme des engins de siège et de la poudre à canon. Lorsque Kubilai déterra la hache de guerre, il ne faisait aucun doute que la fin était proche.

La guerre fut longue et sanglante. Connaissant la rapidité de la cavalerie mongole qui faisait la force de Kubilai sur terrain ouvert, les Song se retirèrent dans des positions lourdement fortifiées. S'ensuivirent des sièges interminables auxquels Kubilai tenta de mettre fin en lançant des assauts maritimes visant à entraver l'approvisionnement de l'ennemi, une tactique risquée pour un commandant aux racines profondément ancrées dans la culture des steppes.

En Chine, l'utilisation de papier-monnaie a été introduite au 9e siècle, ci-dessus un exemplaire de 1297. Kubilai Khan a souhaité conserver ce système en autorisant notamment la conversion des billets Song en monnaie de la dynastie Yuan.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Il faudra attendre 1273 pour voir la persévérance mongole provoquer la chute de la ville fortifiée de Xiangyang. Petit à petit, la riche dynastie des Song du Sud commença à s'effondrer sur le plan politique jusqu'à finalement tomber aux mains de Kubilai Khan en 1279. Pour la première fois depuis des siècles, la Chine était unifiée.

 

UNE ÈRE NOUVELLE

Fort d'un nombre toujours plus grand de terres Song conquises, Kubilai Khan décide de fonder une nouvelle dynastie chinoise. En 1271, il se proclame empereur de la dynastie Yuan, un nom tiré d'une phrase du Yi Jing, « da zai qian yuan », signifiant « Grande est la primauté du Ciel » en français. Grâce à son éducation et l'appui de ses conseillers mongols, Kubilai sait qu'il lui faut à tout pris embrasser la culture chinoise. Il adopte ainsi ses codes vestimentaires et ses coutumes, intègre ses méthodes de gouvernance et de gestion, et forme une équipe de conseillers locaux qui l'aident à administrer le pays.

Le plus important d'entre eux porte le nom de Liu Bingzhong. Au début du règne de Kubilai, Liu persuade le khagan de transférer la capitale mongole de Karakorum à Shangdu, anticipant ainsi la saveur graduellement chinoise que prendrait la dynastie mongole. Construite à la fois à des fins politiques et commerciales, ses somptueux édifices ont forcé l'admiration de l'explorateur vénitien Marco Polo lors de sa rencontre avec Kubilai. (À lire : L'odyssée de Marco Polo est l'un des premiers best-sellers de l'histoire.)

À l'époque de la visite de Marco Polo, au milieu des années 1270, Shangdu avait déjà été reléguée au rôle de palais d'été. Pour ancrer davantage l'empire en territoire chinois, la capitale avait été déplacée à Dadu, l'actuelle Pékin, également sur conseil de Liu. Marco Polo est devenu célèbre pour avoir servi à la cour de Kubilai, un événement qui démontre l'ouverture d'esprit du khagan aux cultures étrangères. Que ce soit dans ses échecs militaires, comme ses deux invasions ratées du Japon en 1274 et 1281, ou dans ses succès avec la conquête du Vietnam et de la Birmanie, la fin du règne de Kubilai repose essentiellement sur du personnel militaire non mongol et des conseillers étrangers.

La hiérarchie de la dynastie Yuan n'en était pas moins inflexible : les Mongols occupaient le sommet de la pyramide, suivis par les Centre-Asiatiques et enfin les Chinois. Malgré la place de conseiller accordée par Kubilai à certains Chinois, les nobles chinois n'appréciaient pas de se voir refuser les plus hauts rangs du gouvernement Yuan et contestaient l'abolition des examens impériaux qui privait les éléments les plus brillants de la société chinoise d'accéder aux fonctions bureaucratiques et de gravir l'échelle sociale. Quant aux Mongols, ils s'agaçaient de voir la Chine occuper une place toujours plus centrale dans la structure du pouvoir impérial dictée par Kubilai.

À sa mort en 1294 à l'âge de 79 ans, Kubilai avait déjà choisi son successeur : son petit-fils Temür. Il ordonna que son corps soit déposé aux côtés de celui de son grand-père, Genghis, à Burkhan Khaldun, une montagne du nord-est de la Mongolie. Malgré ses années passées en Chine, le cœur de Kubilai a toujours appartenu à la steppe mongole.

La conquête de la Chine, où il fonda la dynastie Yuan, est entrée dans l'histoire comme étant son plus grand exploit, un exploit qu'il n'aurait jamais pu réaliser s'il n'avait pas adopté les coutumes chinoises et ne s'était pas éloigné de l'aristocratie mongole qui considérait les Chinois comme inférieurs. Cette tension entre l'élite mongole et ses sujets, notamment les Chinois, a joué un rôle majeur dans la perte d'équilibre du règne mongol. Même si l'empire laissé par Kubilai à sa mort était relativement stable et prospère, il ne lui survivrait pas plus d'un siècle.

 

Spécialisée en archéologie et en histoire de l'Asie du Sud-Est, Veronica Walker est chercheuse postdoctorale à l'université d'Helsinki, en Finlande.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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