Les poèmes érotiques d'Ovide lui ont-ils fermé les portes de Rome ?

Ses poèmes scandaleux mêlant dieux et mortels lui ont valu l'adoration de nombreux Romains. Mais ce faisant, Ovide s'est attiré les foudres d'Auguste, qui le fit bannir pour des raisons encore méconnues.

De Esteban Berché
Publication 1 déc. 2020, 10:23 CET, Mise à jour 1 déc. 2020, 15:30 CET
Ovide, buste en marbre du premier siècle. Musée des Offices, Florence

Ovide, buste en marbre du premier siècle. Musée des Offices, Florence

Photographie de White Images/Scala, Florence

Le poète Publius Ovidius Naso, plus connu sous le nom d'Ovide, s'essaya à l'écriture de sa propre épitaphe avant sa mort en l'an 17. Dans une série de poèmes qu'il composa au crépuscule de sa vie, il demanda que ces quelques lignes soient inscrites sur le lieu de son éternel repos :

Moi qui gis ici, chantre des tendres amours,
moi, le poète Ovide, mon talent m'a perdu
Mais toi, passant, ne refuse pas, si tu as jamais aimé,
de dire : « Que les os d'Ovide reposent doucement ! »
(Tristes III, 3, 73-76)

Aujourd'hui célèbre pour ses Métamorphoses, fascinante réécriture des mythes grecs et romains, Ovide était à l'époque connu pour sa poésie amoureuse aussi passionnée que controversée, notamment Amores (Les Amours) et Ars amatoria (L'Art d'aimer). Ces réflexions poétiques ouvertes sur les mœurs sexuelles romaines l'ont couvert de gloire mais l'ont également mené à sa perte.

La publication de son œuvre maîtresse lui fit perdre les grâces impériales et il n'eut d'autre choix que de quitter Rome pour s'exiler à Tomis, une ville portuaire de la mer Noire. C'est là, à la périphérie de l'Empire, que le poète allait s'ennuyer de sa Rome bien-aimée et implorer sa réhabilitation.

L'empereur Auguste sur un aureus (denier d'or) du 1er siècle. Musée d'État de Berlin.

Photographie de BPK/Scala, Florence

D'après son propre témoignage, Ovide fut condamné à l'exil à cause d'une « erreur » qui avait provoqué la fureur de l'empereur Auguste. Le poète se disait heureux d'avoir échappé à l'exécution pour cette offense mais ne divulgua jamais les détails spécifiques de sa maladresse. Depuis des siècles, les spécialistes s'interrogent en vain sur les raisons qui ont poussé l'empereur à prendre cette décision.

 

LES DÉBUTS

Ovide naquit en 43 avant notre ère à Sulmo, l'actuelle Sulmona, à 160 kilomètres à l'est de Rome. Ses lettres ainsi que sa Tristia (Les Tristes), un recueil de poèmes en cinq volumes écrit en exile, offrent aux historiens pléthore d'informations bibliographiques.

Il se décrivait lui-même comme un poète inné depuis le plus jeune âge : « Mais les mots venaient d'eux-mêmes se plier à la mesure et faisaient des vers de tout ce que j'écrivais, » (Tristes, IV, 10, vers 24 - 26). Après un bref séjour de voyage et d'étude à Athènes, il tourna le dos à la politique et partit pour Rome afin d'y devenir poète. Il tomba sous le charme de la cité et en retour elle s'éprit d'amour pour sa poésie.

Achevée en 16 avant notre ère, Amores fut la première œuvre majeure d'Ovide, un recueil de poèmes relatant une histoire d'amour avec une jeune femme prénommée Corinne. Pour son premier ouvrage de poésie, Ovide adopta un ton urbain et ironique. Un célèbre poème dans lequel est dépeint un après-midi torride d'ébats amoureux s'achève sur ces quelques lignes :

Est-il besoin que je dise le reste ?
Épuisés de fatigue, nous nous endormîmes dans les bras l'un de l'autre.
Oh ! puissé-je souvent faire ainsi ma méridienne !
(Les Amours, Élégie V)

D'aucuns pensent que le poète se serait inspiré d'une femme bien réelle pour sa Corinne : l'auteur du 5e siècle Sidoine Apollinaire l'identifie comme Julia Caesaris filia, fille de l'empereur Auguste, et lui prête une aventure amoureuse avec Ovide. Pour Sidoine, la cause de l'exil du poète n'était autre que cette relation scandaleuse, mais d'autres historiens ont plus tard réfuté cette théorie. La plupart des commentateurs considèrent désormais que Corinne est un personnage fictif.

Après ses débuts littéraires, Ovid enchaîna les succès. Son œuvre Heroides (Les Héroïdes) est une suite de monologues dramatiques centrés sur les femmes de la mythologie, notamment Didon, Médée et Ariane, qui se lamentent des mauvais traitements de leurs amants.

 

LE GOÛT DU RISQUE

Divisée en trois livres et achevée en l'an 2, son œuvre Ars amatoria fit sensation. Dans les deux premiers livres, l'auteur enseigne aux hommes comment séduire les femmes et entretenir leur amour. Il leur explique que l'absence est source d'affection et que l'âge d'une femme n'entre pas dans les choses à lui demander pour la séduire. Le livre trois s'adresse aux femmes et leur suggère qu'il n'est peut-être pas si malavisé de rendre son amant jaloux. (À lire : Les vestales, protectrices du feu sacré de Rome.)

Ovide rencontra un réel succès littéraire. Le manuel offrait à son jeune public des conseils pratiques sous la forme d'un ouvrage didactique formel. Cependant, malgré son succès, Ovide nourrissait l'ambition d'un lectorat plus érudit.

Aux prémices de la carrière d'Ovide, les cercles littéraires romains étaient gouvernés par deux auteurs majeurs : Virgile et Horace. Virgile avait écrit L'Énéide, l'épopée nationale relatant le périple d'Énée le prince troyen et mythique fondateur de Rome, alors qu'Horace était célébré pour ses Satires. Ces deux hommes ont à eux seuls incarner la noblesse des lettres romaines sous l'empereur Auguste.

Déjà âgé d'une quarantaine d'années lorsqu'il acheva L'Art d'aimer, Ovide n'avait ni fastueuse richesse ni amis bien placés. Certes, son mécène lui était fidèle, mais le cénacle littéraire auquel il s'était associé ne comptait que des écrivains mineurs face aux géants qu'étaient Virgile et Horace.

 

LES MÉTAMORPHOSES

Déterminé à écrire un chef-d'œuvre du gabarit de L'Énéide, Ovide se lança dans les Métamorphoses. « Inspiré par mon génie, je vais chanter les êtres et les corps qui ont été revêtus de formes nouvelles, et qui ont subi des changements divers, » écrivait-il en ouverture de l'ouvrage (Les Métamorphoses, Invocation, I, 1-4). Il informait ses lecteurs que le thème de la transformation allait influencer jusqu'à la forme même de son long poème pour retracer « sans interruption la suite de tant de merveilles depuis les premiers âges du monde jusqu'à nos jours. »

Sol en mosaïque du 4e siècle à Constanta (ancienne Tomis), à l'origine dans un entrepôt de pêche.

Photographie de JOAQUÍN BÉRCHEZ

L'œuvre fut couronnée de succès à l'époque et devint l'un des ouvrages les plus influents de la littérature occidentale, à l'origine de nombreux travaux en art, en musique et au théâtre. Amour, luxure, terreur et châtiments divins déclenchent une série de transformations déconcertantes dans la réécriture que fit Ovide des histoires de 250 dieux et mortels.

Les marins sont transformés en dauphins. Le baiser du sculpteur Pygmalion transforme une statue en jeune femme. Pour avoir épié la déesse Diane dans son bain, le chasseur Actéon est transformé en cerf pour être dévoré par ses chiens. Dans l'un des plus célèbres passages des Métamorphoses, la nymphe Daphné refuse les avances d'Apollon et se voit transformée en laurier : « Ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s'attachent à la terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et en conserve tout l'éclat. » (Les Métamorphoses, Daphné, I, 452-567).

 

LA COLÈRE D'AUGUSTE

À cinquante ans, Ovide avait atteint le summum de sa popularité. Son style sans pareil l'avait propulsé aux cimes de la poésie romaine et c'est à cet instant précis, pendant qu'il était au plus haut, que le destin frappa. En l'an 8, alors que le poète récoltait les honneurs pour ses Métamorphoses, l'empereur Auguste décida de l'envoyer en exil.

Ovide vécut le restant de ses jours à Tomis. Ses requêtes auprès de l'empereur ne furent jamais entendues. À la mort d'Auguste en 14 de notre ère, Ovide tenta d'obtenir sa réhabilitation auprès de son successeur Tibère, mais le nouvel empereur était insensible aux éternelles supplications du poète et de sa femme Fabia. Le maître de la poésie amoureuse romaine trouva la mort en l'an 17, bien loin de la cité où il s'était fait un nom et qu'il avait tant aimée.

Cette peinture à l'huile de 1859 par Eugène Delacroix représente la désolation du poète, banni de Rome.

Photographie de National Gallery, Londres/Scala, Florence

Les spécialistes de la période n'ont toujours pas cerné l'ensemble des raisons pour lesquelles Auguste prononça l'exil du poète. Ovide attribua ce châtiment à « carmen et error », « un poème et une erreur ». La plupart des historiens s'accordent à dire que le « poème » en question était Ars amatoria, dont l'insouciante indifférence à l'égard des normes sociales allait à l'encontre de la nouvelle moralité impériale dont Auguste se faisait le défenseur. En tant que prêtre suprême, l'empereur était le gardien des lois et coutumes (curator legum et morum) et soucieux de restaurer les normes sociales traditionnelles.

En l'an 8, année de la relégation d'Ovide, L'Art d'aimer avait plus de cinq ans. Selon le consensus admis par les historiens, le poème n'aurait été qu'une preuve supplémentaire du caractère indésirable d'Ovide aux yeux de l'empereur, la cause secondaire de son exil. La véritable raison à l'origine de cette décision était l'erreur évoquée par le poète à plusieurs reprises dans ses ultimes écrits. En parcourant ses textes à la recherche d'indices, les universitaires ont pu dégager plusieurs pistes quant à la nature de cette « error ». Le poète n'évoque jamais la cause de son exil en des termes précis, si ce n'est le fait qu'elle était le fruit inattendu d'une erreur idiote.

 

POURQUOI ?

Au fil du temps, de nombreuses hypothèses ont vu le jour. Dans son livre The Mystery of Ovid’s Exile paru en 1964, l'historien américain John C. Thibault analyse les textes du Moyen Âge qui spéculent sur l'erreur d'Ovide. D'après certaines théories parmi les plus dramatiques, Ovide aurait eu connaissance d'une liaison incestueuse entre Auguste et sa fille Julia, ou alors c'est Ovide lui-même qui aurait eu une aventure avec Livia, la femme de l'empereur.

Quant à Peter Green, Britannique du 20e siècle spécialiste de l'œuvre ovidienne, il suggère que l'erreur était non pas morale, mais bien politique. À l'époque, la question de la succession d'Auguste était un sujet délicat. Si Ovide s'était montré indiscret à propos de certaines factions politiques, ses bavardages associés à l'érotisme de sa poésie auraient pu suffire à sceller son destin.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
 

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