2022 : les prémices d'une nouvelle Guerre froide ?

L’accroissement des tensions avec la Russie fait craindre une nouvelle polarisation du monde.

De Erin Blakemore
Publication 25 mars 2022, 10:18 CET
Teacher And Children Crouching Under Table

Bien que les États-Unis et l’Union soviétique fussent en toute théorie en paix durant la Guerre froide, la période fut marquée par des tensions paroxystiques due à leur course à l’armement nucléaire. Pour de nombreux Américains (comme ces écoliers et leur professeure s’abritant sous une table dans une école du New Jersey), les exercices de simulation de bombardement faisaient partie du quotidien.

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En 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale peine à trouver sa conclusion, les dirigeants alliés des « Trois Grands » (États-Unis, Union soviétique et Royaume-Uni) se rencontrent dans la ville allemande de Potsdam pour parvenir à un compromis qui doit mettre fin à la guerre la plus meurtrière qu’ait connu le monde. Ces grandes puissances décident de partager l’Allemagne en zones occupées, de reconnaître un gouvernement pro-soviétique en Pologne et de diviser le Vietnam, autant de décisions qui façonnent l’ordre mondial d’après-guerre. Ces négociations doivent permettre de forger une paix durable. Mais en l’espace de 18 mois s’installe une Guerre froide qui durera plus de quatre décennies.

À Potsdam se produit un événement particulièrement important qui ne fait l’objet d’aucune note ni d’aucune déclaration officielle. À la fin de la conférence, le président américain Harry Truman prend à part son homologue soviétique Joseph Staline pour lui faire une annonce détonante : les États-Unis viennent tout juste de tester avec succès une arme à la « force destructrice hors du commun ». Il s’agit d’une arme nucléaire capable d’anéantir des villes entières, de l’armement le plus dangereux et le plus puissant jamais vu.

Il ne faut ensuite que quelques semaines aux États-Unis pour employer l’arme atomique et forcer le Japon à se rendre. Avec cette arme dévastatrice et éprouvée dans son arsenal, les États-Unis prennent soudain le dessus parmi les puissances qui s’étaient alliées lors de la guerre. S’ensuit une lutte périlleuse pour la suprématie entre deux superpuissances, les États-Unis et l’URSS, qui a duré jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique en 1991.

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Au dos d’une photographie prise lors de la conférence de Potsdam, en 1945, le président américain Harry Truman se remémore une conversation avec Joseph Staline dont on considère souvent qu’elle constitue la première salve de la Guerre froide. On peut y lire : « Dans laquelle je dis à Staline que nous allons lâcher l’explosif le plus puissant jamais fabriqué sur les Japonais. Il a souri et dit qu’il appréciait que je le prévienne – mais il ne savait pas de quoi je parlais : de la Bombe Atomique ! »

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Staline, Truman et le premier ministre britannique Clement Attlee étaient présents à la conférence de Potsdam en 1945. En tant que dirigeants des « Trois Grands » (les nations ayant menées les forces alliées à la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale), ils allaient décider du sort du monde d’après-guerre.

Bien que les deux nations soient en toute théorie en paix, la période se caractérise par une course à l’armement agressive et coûteuse ; par des guerres par procuration sanglantes en Amérique latine, en Afrique et en Asie ; et par l’engrenage d’une compétition visant à l’hégémonie entre un bloc capitaliste dominé par les États-Unis et un bloc communiste dominé par l’Union soviétique. La Guerre froide a duré près d’un demi-siècle.

Retour sur l’origine, l’escalade et les conséquences d’une forme de guerre qui, selon certains analystes, serait de retour.

 

QU'EST-CE QUE LA GUERRE FROIDE ?

L’emploi du terme « guerre froide » remonte en fait à la France des années 1930. Le terme désigne alors les rapports de plus en plus tendus entre les pays d’Europe. En 1945, peu après le bombardement d'Hiroshima et de Nagaski par les Américains, l’écrivain britannique George Orwell emploie l’expression dans un essai explorant les conséquences de ce bombardement atomique sur les relations internationales.

Les bombes atomiques ont tué plus de 100 000 Japonais et laissé entrevoir une puissance de destruction si terrifiante qu’Orwell prédit que cela découragera à l’avenir les guerres ouvertes entre grandes puissances et que l’on verra apparaître « un État à la fois impossible à conquérir et en « guerre froide » permanente avec ses voisins. »

Cette « paix qui n’est pas la paix » prédite par George Orwell devient réalité à mesure que poussent les graines de la méfiance entre les anciens alliés.

 

COMMENT A-T-ELLE COMMENCÉ ?

Pendant la guerre, l’URSS a payé le plus lourd tribut militaire et civil (avec 24 millions de morts) tout en ayant libéré une grande partie de l’Europe de l’Est du joug nazi. Joseph Staline est mécontent du partage de l’Europe qu’on lui propose et qui, selon lui, ne reflète pas la contribution de son pays.

Aux États-Unis, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le « long télégramme de 1946 », le diplomate George Kennan fait part de la méfiance grandissante de l’URSS. Il met en garde : l’Union soviétique est illogique, manque de confiance en elle et ne coopérera pas avec l’Occident sur le long terme. À la suite de cela, Washington met en place une politique d’« endiguement » pour prévenir la propagation de l’idéologie et de l’influence soviétiques.

Un camion de fabrication américaine est descendu d’un cargo dans le port du Pirée, en Grèce. Cherchant à contenir l’influence soviétique dans le monde, les États-Unis se sont engagés en 1947 à soutenir le gouvernement royaliste grec dans sa guerre civile contre les forces pro-communistes.

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Très vite, les États-Unis ont l’occasion de démontrer l’efficacité de leur nouvelle politique. En 1947, le Royaume-Uni annonce retirer son aide à la Grèce et la Turquie qui connaissent alors des soulèvements communistes. Harry Truman saute sur l’occasion et demande des fonds au Congrès afin de venir en aide aux deux pays. C’est le début de la doctrine Truman, le principe selon lequel les États-Unis doivent soutenir financièrement les pays ou les peuples menacés par les forces soviétiques ou par une insurrection communiste. Pour Joseph Staline, c’est le premier coup d’une guerre fantôme.

Le terme « Guerre froide » devient par la suite un raccourci pour décrire la lutte idéologique entre le capitalisme à l’Ouest et le communisme à l’Est. Le journaliste américain Walter Lippmann popularise l’expression dans une série d’articles publiés en 1947 alors que les nations sont en train de choisir leur camp.

 

POURQUOI L'OTAN A ÉTÉ CRÉÉ

Les États-Unis ne sont pas les seuls à s’inquiéter des efforts que Staline fait pour élargir l’influence soviétique vers l’ouest et faire passer de nouveaux États sous le joug communiste. En 1948, l’URSS soutient un coup d’État communiste en Tchécoslovaquie et organise le blocus de Berlin, alors divisée en zones d’occupation contrôlées par les communistes à l’est et par les capitalistes à l’ouest.

Pour faire front uni, les États-Unis et leurs alliés forment une alliance transatlantique de défense mutuelle : l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Le 4 avril 1949, les États-Unis, le Canada, la Belgique, le Danemark, la France, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal et le Royaume-Uni signent un traité convenant qu’une « attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles […] sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties. »

En mai 1955, la délégation soviétique arrive en Pologne pour conclure le pacte de Varsovie, un accord de défense mutuelle entre huit pays communistes d’Europe de l’Est qui se voulait l’équivalent de l’OTAN.

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L’URSS réagit en créant sa propre alliance de défense. Signé en 1955, le pacte de Varsovie inclut l’Union soviétique ainsi que sept États satellites comme la Pologne et l’Allemagne de l’Est, renforçant ainsi la frontière idéologique et militaire entre Europe de l’Est et Europe de l’Ouest à laquelle Winston Churchill attribua le nom de « rideau de fer » lors d’un discours prononcé en 1946.

 

AVONS-NOUS PLUSIEURS FOIS FRÔLÉ LA GUERRE NUCLÉAIRE ?

Face-à-face de part et d’autre du rideau de fer, les États-Unis et l’URSS s’engagent dans une course à l’armement et injectent des milliers de milliards de dollars et de roubles dans leurs arsenaux nucléaires.

Au début de cette course à l’armement, les États-Unis ont un avantage. Mais une fois l’URSS parée de son propre arsenal nucléaire, les deux camps se retrouvent dans l’impasse de la « destruction mutuelle assurée », de l’« équilibre de la terreur » : si l’une des deux parties est attaquée, l’autre répliquera, et les deux blocs subiront un déchaînement apocalyptique.

Les deux pays orientent leurs défenses anti-missiles l’un vers l’autre et, en 1962, la crise des missiles de Cuba, plus que tout autre événement de la Guerre froide, précipite les deux nations au bord du gouffre. Cette année-là, les États-Unis détectent des sites de lancement de missiles et des armes soviétiques à Cuba, à peine 150 kilomètres au sud de la Floride. Exigeant leur retrait, John F. Kennedy déclare qu’une frappe sur le territoire américaine déclencherait une frappe nucléaire immédiate sur l’URSS.

En 1962, John Fitzgerald Kennedy, ici à l’écran dans un grand magasin, annonce un blocus maritime de Cuba lors de la crise des missiles. Le monde n’a jamais été aussi près de la guerre nucléaire que lors de cet épisode majeur de la Guerre froide.

PHOTOGRAPHIE DE Ralph Crane

Deux semaines durant, le temps d’âpres négociations, la menace imminente d’une guerre nucléaire plane. Finalement, l’URSS accepte de démanteler ses bases cubaines à condition que les États-Unis n’envahissent pas l’île. En coulisses, les États-Unis acceptent aussi de retirer des missiles nucléaires installés en Turquie et en Italie ; et ce n’est qu’en 1987 que le public prendra connaissance de cet accord.

Néanmoins, les arsenaux nucléaires des deux camps continuent de se démultiplier. À la fin des années 1980, on estime que les États-Unis possèdent 23 000 ogives nucléaires et que l’Union soviétique en possède 39 000.

 

LES CONFLITS INDIRECTS

Au cours des quarante ans qu’aura duré la Guerre froide, les États-Unis et l’URSS se seront affrontés plusieurs fois par États interposés lors de guerres par procuration. Lors de la guerre de Corée, de la guerre du Vietnam et d’autres conflits armés, les deux superpuissances financent des camps antagonistes ou se battent directement contre des milices communistes ou capitalistes. Les deux camps financent des révolutions, des insurrections et des assassinats politiques en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient.

Les États-Unis et l’Union soviétique cherchent également à établir leur domination sur le plan technologique, notamment par le biais d’une course à l’espace qui durera 20 ans. C’est l’URSS qui marque le premier point en 1957 avec le lancement de Spoutnik 1, premier satellite artificiel mis en orbite, tandis que les États-Unis sont les premiers à envoyer un homme sur la Lune en 1969. Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que les deux nations commenceront à coopérer lors de missions conjointes.

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Après les années 1950, les États-Unis et l’URSS se sont lancés dans une course à l’espace ajoutant ainsi un terrain de conquête supplémentaire dans la guerre froide qu’ils se livraient sur le plan de la préparation militaire. Spoutnik, premier satellite artificiel mis en orbite.

PHOTOGRAPHIE DE Mark Thiessen, Nat Geo Image Collection
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Un astronaute américain prépare une expérience sur la Lune.

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LA FIN DE LA GUERRE FROIDE

Arrivé au milieu des années 1980, la vie par-delà le rideau de fer a bien changé. Les soulèvements démocratiques infusent dans les nations du bloc soviétique et l’URSS elle-même est en proie au chaos économique et politique. Les deux nations façonnent alors une relation plus ouverte et signent même un traité nucléaire en 1987 visant à supprimer une classe particulièrement dangereuse de missiles sol-sol de leur arsenal respectif.

En 1991, le bloc soviétique s’est en grande partie délité à la faveur des révolutions démocratiques et le pacte de Varsovie est dissous. Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l’URSS, ouvre son pays à l’Occident et engage des réformes économiques coupant l’herbe sous le pied aux institutions dépendant des biens nationalisés. En décembre 1991, l’URSS est disloquée et les républiques qui la constituaient retrouvent leur souveraineté.

 

ET MAINTENANT ?

L’URSS n’existe plus et les arsenaux nucléaires ont drastiquement diminué grâce aux traités de non-prolifération signés par Washington et Moscou dans les années 1980 et 1990. Ces dernières décennies, les États-Unis et la Russie ont coopéré sur un certain nombre de théâtres à l’échelle planétaire, notamment en Afghanistan et dans la lutte contre le terrorisme.

Mais la Guerre froide a encore une influence sur la géopolitique actuelle. Les deux pays ont toujours des intérêts géopolitiques divergents, d’importants budgets de défense et des bases militaires dans le monde entier. L’OTAN exerce encore un pouvoir politique et compte désormais 30 États membres. L’alliance s’étend désormais jusqu’aux frontières russes et inclut d’anciens États soviétiques et d’anciens membres du pacte de Varsovie comme la Pologne ou les États baltes. Depuis les années 1990, la Russie voit l’expansion de l’OTAN vers l’est comme une menace pour sa sécurité.

Les tensions entre la Russie et l’Occident ont atteint un paroxysme inédit au mois de février après l’invasion de l’Ukraine, qui avait d’ailleurs présenté sa candidature pour rejoindre l’OTAN en 2008 avant que le président Ianoukovytch ne mette ce projet au rebut deux ans plus tard. Pour certains commentateurs, la crise actuelle est l’aube d’une nouvelle Guerre froide.

Est-on déjà en train de mener une Guerre froide du 21e siècle ? Le temps le dira. En effet, bien que l’accord de Potsdam ait, selon certains historiens, préparé le terrain à une rivalité durable, il est possible que nous ne nous apercevions pas qu’une nouvelle Guerre froide vient de débuter avant qu’elle n’apparaisse dans le rétroviseur de l’Histoire.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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