Quand la sécheresse dévoile des vestiges

Avec les sols à sec et la baisse des cours d’eau, la sécheresse peut devenir l’alliée des archéologues. Cet été, de nombreux vestiges ont été découverts.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Publication 20 sept. 2022, 15:01 CEST
Vue aérienne du tumulus en cours de fouille à Vix, en Bourgogne; celui-ci, bien circulaire, est constitué ...

Vue aérienne du tumulus en cours de fouille à Vix, en Bourgogne; celui-ci, bien circulaire, est constitué d’un mélange de pierres et de terre ; les zones sans pierres correspondent à des fosses d’extraction de matériaux antiques.

PHOTOGRAPHIE DE Denis Gliksman, Inrap

Navires nazis, cité gauloise, dolmens espagnols… Avec la sécheresse historique qu’a connue la planète cet été, de nombreux vestiges ont refait surface, ou sont devenus plus visibles. Le changement climatique, qui renforce l'intensité et la durée des sécheresses, est-il le meilleur allié des archéologues ? « Cela dépend des milieux » nuance Jean-Paul Demoule, archéologue et professeur émérite à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Première situation : dans les champs, les sols à sec peuvent révéler les contours d'une ville ancienne. Comment l'expliquer ?  Lors de sécheresses, les racines des plantes vont chercher l'humidité, plus présente là où des trous ont été creusés.  Celles qui peuvent avoir accès à ces oasis de fraîcheur en sous-sol sont donc plus vertes en surface.

Cet été, dans le village de Vix, en Bourgogne, la sécheresse a ainsi fait apparaître des formes étonnantes dans un champ de luzerne. Au milieu de l’herbe jaune et desséchée, une longue ligne verte a émergé, entourée de cercles de la même couleur. Ces formes vertes trahissent l’ancienne présence d’une palissade et d’un fossé. De quoi mieux comprendre l’architecture de ce site, célèbre parmi les spécialistes depuis 1953, année de la découverte du vase de Vix. Ce récipient en bronze daté d’environ 530 ans av. J.-C.reposait dans la tombe d’une princesse celte. 2 500 ans plus tard, le manque d’eau a précisé les contours de sa ville fortifiée sur 50 hectares.

« Cela ne fonctionne qu’avec des plantes serrées, comme le blé ou la luzerne. Autrement, avec des plantes espacées comme le maïs, on ne voit plus les formes se dessiner. C’est imprécis, comme de trop gros pixels » précise le chercheur. Le phénomène s’est déjà produit lors de sécheresses précédentes. En 1976, alors que les températures s’affolaient et que l’eau manquait, le rythme des découvertes archéologiques s’est accéléré. Le centre d’Alet, à Saint Malo, avait mis au jour une cinquantaine de sites. Les années sans sécheresse, il n’en découvrait qu’une vingtaine.

Les trous de poteaux d’une maison néolithique (vers -5800 avant notre ère) apparaissent en plus haut et en plus verts sur un champ de blé à Cuiry-lès-Chaudardes, Aisne, pendant la sécheresse de 1976.

PHOTOGRAPHIE DE Anick Coudart

Cette absence d'eau a bien sûr d’autres conséquences : la baisse du niveau des fleuves, des rivières et des lacs. Aux États-Unis, des traces de pas de dinosaures vieilles d’environ 113 millions d’années ont refait surface. Elles attendaient dans le lit d’une rivière au Texas. « Comme elles étaient immergées, il n’y a pas eu besoin d’enlever les sédiments qui auraient pu les boucher et les rendre invisibles, ce qui arrive fréquemment hors des cours d'eau. Dans ce cas, il faut alors procéder à des fouilles pour les découvrir » commente Jean-Paul Demoule. Ces traces pourraient notamment appartenir à l’acrocanthosaure, un carnivore qui mesurait jusqu’à 5m de haut.

Autre témoin du passé révélé par la baisse du niveau des eaux : les dolmens de Guadalperal, en Espagne, engloutis voilà près de soixante ans lors de la construction d’un barrage. « L’archéologue allemand Hugo Obermaier a découvert puis travaillé sur ces structures dans les années 1920.

L’étude de ces dolmens s’est poursuivie jusque dans les années 1960, quand ils étaient encore émergés » explique Enrique Cerrillo, l'un des archéologues chargés de les étudier. Les sécheresses à répétition ont remis ces vestiges au goût du jour. En 2019, les dolmens de Guadalperal émergent, mais les conditions ne sont alors pas réunies pour des fouilles. En 2021 et 2022, la sécheresse frappe à nouveau. « Le ministère de la Culture nous a mandatés l'été dernier pour travailler sur ces vestiges. Aujourd’hui, c'est incroyable de profiter de cette opportunité. Nous allons pouvoir continuer à développer les connaissances, ce qui est le but de tout archéologue » souligne Enrique Cerrillo. Des secrets de ces 140 mégalithes de granit érigés il y a près de 5 000 ans devraient bientôt être rendus publics.

En raison du faible niveau d'eau du réservoir de Valdecañas, les dolmens de Guadalperal sont entièrement visibles.

PHOTOGRAPHIE DE Pleonr, CC BY-SA 4.0

Cette baisse du niveau des eaux a aussi révélé les « Hungerstein » ou « pierres de la faim ». Si les spécialistes les connaissent (certaines d’entre elles avaient déjà ressurgi, notamment en 2018) elles impressionnent toujours avec leur ribambelle de messages angoissants. « Si tu me vois, commence à pleurer » clame l’une d’elle ; « nous avons pleuré, nous pleurons et vous pleurerez » renchérit l’autre. Placées dans les lits des cours d’eau en Europe centrale, elles visaient à avertir les générations futures du risque de famine, puisque le manque d'eau signifiait notamment une baisse de la production agricole et des difficultés pour les échanges commerciaux. Dans la rivière Elbe, en République tchèque, l’une d’elle liste toutes les années de sécheresse où cette pierre est réapparue (douze fois de 1417 jusqu’en 1893). Elle sonne comme un rappel, à l’heure où nous sommes devenus quasiment amnésiques face aux risques environnementaux

Aujourd’hui encore, les fleuves assoiffés perturbent notre quotidien. En Alsace, le cours du Rhin fut si bas cet été que les péniches devaient réduire leur chargement de trois-quarts pour éviter de s’échouer.

Autre fleuve, autre obstacle à la navigation : sur le Danube, en Serbie, des épaves de navires nazis coulées pendant la Seconde Guerre mondiale ont refait surface. Là non plus, l'heure n'est pas à l'étude de ces vestiges : ils sont encore pleins de munitions et d’explosifs. « Même si ces épaves pourraient, en théorie, intéresser les archéologues. Aujourd’hui, ils se penchent sur l’histoire récente pour trouver des informations que la documentation écrite ne donne pas » commente Jean-Paul Demoule.

Inscription sur la pierre de la faim (Hungerstein) à Děčín, République tchèque : « Wenn du mich siehst, dann weine » (« Si tu me vois, pleure »).

Les sécheresses sont aggravées par la hausse des températures. Et qui dit hausse des températures, dit aussi fonte des glaces, ce qui peut s’avérer beaucoup moins propice aux avancées scientifiques. 

« C’est paradoxal, car nous avons fait d’incroyables découvertes grâce à la disparition des glaciers, comme par exemple Ötzi, cet homme assassiné dans les Alpes il y a 5 000 ans et extrêmement bien conservé. Mais cela implique qu’il y ait des personnes de passage sur les lieux d’intérêts  » explique Jean-Paul Demoule. Car tout matériau périssable immergé sous les eaux ou bloqué dans les glaces ne fait pas long feu une fois à l’air libre.

« En Suisse, des scientifiques ont découvert des maisons sur pilotis sur le lac de Zurich au XIXe siècle grâce à des niveaux d’eau très bas – mais c’est parce que l’endroit était fréquenté ! Aujourd’hui, ces structures n’existent plus.  En Sibérie, il y a sûrement des cadavres de mammouths en décomposition, puisqu’ils sont relâchés des glaces. Sans personne pour les voir, ils pourrissent et tombent dans l’oubli. » Les sécheresses et les canicules sont des alliées peu fiables pour les archéologues.

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