Fisk Jubilee Singers : de l'esclavage à la célébrité

En 1871, au lendemain de la guerre de Sécession, les Fisk Jubilee Singers se lancèrent dans une tournée pour sauver leur université, tournée qui fit découvrir le « negro spiritual » au monde entier. Aujourd'hui, leur héritage n'a jamais été aussi fort.

De Bill Newcott
Publication 13 oct. 2022, 18:28 CEST
Fondée en 1871 afin de récolter des fonds pour leur université en difficulté, la troupe des Fisk ...

Fondée en 1871 afin de récolter des fonds pour leur université en difficulté, la troupe des Fisk Jubilee Singers fit rapidement sensation dans le monde de la musique. La troupe actuelle, qui se produit ici dans une église de Nashville en juin dernier, préserve cet héritage.

PHOTOGRAPHIE DE Lynsey Weatherspoon, Nat Geo Image Collection

Un silence s’abattit sur le Ryman Auditorium, un haut lieu de la musique country à Nashville. Sur la scène même où Hank Williams chanta I’m So Lonesome I Could Cry, neuf jeunes chanteurs afro-américains montèrent sur scène, leurs voix se mêlant pour créer une interprétation captivante de la chanson Steal Away, autrefois chantée par les esclaves.

La troupe des Fisk Jubilee Singers fut fondée il y a 151 ans pour collecter des fonds pour l’Université Fisk, la première université traditionnellement noire du Sud des États-Unis. Cette nuit-là, l’automne dernier, ils parvinrent à émouvoir aux larmes les 2 000 personnes présentes dans le public.

Paul Kwami, directeur musical du groupe depuis vingt-huit ans, en faisait partie. Ancien étudiant de l’Université Fisk, il avait grandi au Ghana avant de venir vivre à Nashville.

« Ça arrive, parfois », me confia-t-il plusieurs mois après ce concert. « Je pleure, les chanteurs pleurent, tout le monde pleure. »

Désormais, les pleurs ne sont pas dus aux chants de la troupe : Kwami, une légende de la préservation et de l’interprétation de la musique spirituelle afro-américaine, est décédé de façon inattendue le 10 septembre, moins d’un mois avant le 151e anniversaire des Fisk Jubilee Singers.

Les Fisk Jubilee Singers, photographiés ici lors de leur première tournée en Europe en 1873, chantaient devant des publics captivés. À leurs débuts aux États-Unis, leurs puissants spirituals contraignirent souvent les perturbateurs racistes à se taire, voire à pleurer.

PHOTOGRAPHIE DE historia , Shutterstock

Le jour de mon entretien avec Kwami au printemps dernier, nous étions dans la salle de répétition des Fisk Jubilee Singers, dans le Jubilee Hall, une tour de style victorien située à l’une des extrémités du campus de l’Université Fisk, à Nashville. L’école fut fondée en 1866, à une époque où l’on espérait que la Reconstruction apporterait une forme de réparation aux anciens esclaves, à la suite de la guerre de Sécession. Au début, la réaction fut phénoménale : 900 étudiants, dont la plupart n’avaient été libérés de l’asservissement que tout récemment, s’inscrivirent à l’Université Fisk.

Cependant, en 1871, cette dernière arrivait à court d’argent et risquait de faire faillite. Cherchant désespérément à trouver une nouvelle source de revenus, le professeur de musique et trésorier de l’école, George L. White, eut une idée. Il décida d’emmener la jeune chorale de Fisk, qui ne comptait alors que quatre hommes et cinq femmes, en tournée afin de récolter des fonds.

« Au début, la chorale jouait de la musique classique occidentale standard », me raconta Kwami. « Et ça ne marchait pas très bien. »

Tout changea lors d’un concert dans une église à Oberlin, dans l’Ohio. Alors qu’elle se produisait depuis le balcon, la troupe fut consternée de voir que personne ne les écoutait : les membres de la congrégation se promenaient et parlaient entre eux.

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Publiée pour la première fois en 1876, cette histoire des Fisk Jubilee Singers contient la musique et les paroles de plus de 120 chansons du premier répertoire du groupe.

PHOTOGRAPHIE DE Heritage Images, Getty Images
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Le regretté Paul Kwami a dirigé les Fisk Jubilee Singers de 1994 jusqu'à sa mort, le 10 septembre 2022. Sous sa direction, le groupe a remporté son premier Grammy et a reçu la National Medal of Arts.

PHOTOGRAPHIE DE Lynsey Weatherspoon, Nat Geo Image Collection

« Finalement, l’un des chanteurs [lança] : "S'ils ne nous écoutent pas, alors chantons pour nous-mêmes". Et c’est ce qu’ils [firent]. Ils [commencèrent] à chanter Steal Away. »

Très vite, la foule se tut. Le public du Nord n’avait jamais rien entendu de tel.

« Pour eux, la musique Negro, c’était ce qu’ils avaient entendu dans les minstrel shows », expliqua Kwami. « Ils n’avaient jamais entendu de negro spiritual. »

Les Fisk Jubilee Singers ne tardèrent pas à faire sensation, se produisant dans tout l’Est et l’Upper Midwest, en suivant approximativement la route de l’Underground Railroad, le Chemin de fer clandestin. Parmi leurs plus fervents admirateurs figurait le célèbre auteur Mark Twain, qui avait grandi dans le Sud en entendant ces mêmes chants.

« Je ne sais pas quand est la dernière fois que quelque chose m’a autant ému que les Jubilee Singers », écrivit-il en 1873. « Il faut avoir été esclave soi-même pour ressentir ce qu’était cette vie, et en transmettre le pathos à travers la musique. »

Paul Kwami dirige une répétition dans le Jubilee Hall du campus de l'Université Fisk, en juin 2022. Le grand portrait des premiers chanteurs (à l'arrière-plan) fut offert par la reine Victoria à la suite d'une représentation commandée pour Sa Majesté en 1873.

PHOTOGRAPHIE DE Lynsey Weatherspoon, Nat Geo Image Collection

Au cours de cette première tournée de dix-huit mois, le groupe récolta environ 40 000 dollars américains (40 847,00 euro). Ce succès eut toutefois un prix pour les premiers Jubilee Singers : en raison des années passées à parcourir le pays pour collecter des fonds afin de sauver leur université, les neuf premiers n’obtinrent pas leur diplôme.

« C’est ironique », affirme Kwami. « Ils [sacrifièrent] tout pour cette école, et ils [reçurent] un diplôme à titre posthume, il y a quelques années seulement. »

L’une des dernières volontés de Kwami était d’installer des statues devant le Jubilee Hall en l’honneur des neuf premiers membres de la troupe. Thomas Rutling, né en esclavage et qui ne connut jamais son père, en faisait partie. Son seul souvenir de sa mère était de l’avoir embrassée lorsqu’elle lui fut enlevée alors qu’il n’avait que 2 ans.

La tournée américaine de la troupe en 1909 comprenait un arrêt à Lexington, dans le Nebraska. « Je ferais [7 kilomètres] à pied pour les entendre chanter à nouveau », écrivit Mark Twain, un fervent admirateur.

PHOTOGRAPHIE DE History Nebraska

« Pouvez-vous imaginer vivre avec une telle histoire ? », me demanda Kwami, en secouant la tête. « Malgré cela, il [renonça] à son éducation pour empêcher la fermeture de cette université. »

 

PRÉSERVER UN HÉRITAGE DE MUSIQUE ET D'HISTOIRE

C’était une journée caniculaire à Nashville, mais Jeffrey Casey et Kemani Iwu sont venus discuter avec moi au Jubilee Hall, portant une veste et une cravate. Ils ont été diplômés de l’Université Fisk au printemps dernier, mais en raison du respect qu’ils ont pour leur chorale et leur professeur, ils se sont habillés pour l’occasion.

Casey envisage de poursuivre une carrière dans le théâtre, et Iwu étudie le droit du spectacle. Même s’ils quittent l’école, ces deux hommes conservent leur admiration pour les chanteurs et chanteuses de Fisk qui les ont précédés.

« À chaque fois qu’on monte sur une scène, on profite des opportunités dont rêvaient les premiers membres », rappelle Iwu, qui est nigériano-américain. « Nous sommes les branches d’un arbre, et cet arbre ne cesse de grandir. »

Les chanteurs se donnent la réplique lors d'une représentation au Ryman Auditorium. Comme à son habitude, Kwami n'a pas dirigé la troupe. « La communication se fait entièrement entre eux », affirma-t-il.

PHOTOGRAPHIE DE Lynsey Weatherspoon, Nat Geo Image Collection

Les chanteurs de la troupe actuelle sont tellement liés à ces neuf chanteurs originaux que, tous les 6 octobre, jour baptisé Jubilee Day par l’Université Fisk, ils se déplacent dans Nashville et se rendent sur les tombes des quatre membres qui y sont enterrés.

« Tout ce qu’ils voulaient, c’était sauver cette université, mais ils ont fini par créer un héritage incroyable de musique et d’histoire. Il est de notre devoir de préserver cet héritage », affirme Casey.

Le premier Grammy Award des Jubilee Singers, qui leur a été décerné pour leur album du 150e anniversaire de la troupe intitulé Celebrating Fisk!, a renforcé l’intérêt du public pour leur histoire et leur musique. Lorsque Kwami était directeur, les spectateurs qui assistaient pour la première fois à un concert étaient souvent surpris de voir qu’il ne dirigeait pas le groupe, préférant se fier à leur sens mutuel du rythme et de la dynamique.

« Je ne veux pas me mettre entre les chanteurs et le public », me confia-t-il. « La communication se fait entièrement entre eux. »

Ce choix conduit à une dynamique unique que l’on ne peut pas rater. Les interprètes ne regardent pas devant eux ; leurs regards se déplacent d’un membre à l’autre. Ils sourient et hochent la tête comme de vieux amis qui se saluent.

« On se regarde pour s’assurer que nous sommes tous sur la même longueur d’onde », explique Casey. « Mais ce n’est pas tout. On se dit aussi qu’on se soutient les uns les autres. »

Presque tous les courants de la musique populaire américaine, comme le rock, le jazz, le blues, la soul, le hip-hop et le gospel, trouvent leurs origines en Afrique. Et c’est notamment grâce aux Fisk Jubilee Singers qu’une grande partie des États-Unis put découvrir les rythmes et structures musicales qui inspirèrent tous les courants qui suivirent.

« J’ai toujours rêvé d’emmener ce groupe en Afrique, pour ramener une forme sophistiquée du negro spiritual jusqu’à ses racines musicales », me confia Kwami. Et en 2007, année du 50e anniversaire de l’indépendance du Ghana, c’est exactement ce qu’il fit.

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Les Fisk Jubilee Singers en 1936, en route vers le château de Windsor pour se produire devant le roi Édouard VIII.

PHOTOGRAPHIE DE Hulton-Deutsch Collection, Getty Images
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Cette peinture, affichée dans le Jubilee Hall, représente les chanteurs se produisant devant la reine Victoria en mai 1873.

PHOTOGRAPHIE DE Lynsey Weatherspoon, Nat Geo Image Collection

« Nous nous sommes produits à Accra, la capitale, devant une salle pleine », se souvint-il, en fermant les yeux comme pour revivre ce moment. « Nous avons chanté nos propres chansons. Nous avons également chanté quelques chansons ghanéennes, et le public s’est joint à nous. Ils ne pouvaient pas s’en empêcher. »

Le moment le plus émouvant survint cependant lorsque le groupe enregistra une sélection de negro spirituals dans la cour du château d’Elmina au Ghana, le lieu tristement célèbre d’où les esclaves étaient expédiés vers les Amériques au 17e siècle.

Debout dans la cour du château, leurs voix résonnant contre les mêmes murs qui entendaient autrefois les sanglots et les cliquetis des chaînes, les chanteurs interprétèrent solennellement leur version de We Shall Walk Through the Valley in Peace, tirée du psaume 23. « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal. »

Kwami hocha lentement la tête.

« Une boucle se bouclait », me confia-t-il, des larmes dans les yeux.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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