A-t-on découvert le lieu où Aristote enseignait à Alexandre le Grand ?
Une découverte archéologique majeure pourrait permettre d'identifier le lieu où Aristote forma l'un des personnages les plus influents de l'histoire.

En 343 av. J.-C., Philippe de Macédoine invita Aristote, plus grand philosophe de son temps, à rejoindre sa cour en tant que tuteur de son fils et directeur du gymnase de Miéza. Aristote ne le sut pas, mais son élève Alexandre le Grand changea la face du monde.
En 343 av. J.-C., Philippe de Macédoine invita Aristote, plus grand philosophe de son temps, à rejoindre sa cour en tant que tuteur de son fils et directeur du gymnase de Miéza. Aristote ne le sut pas, mais son élève Alexandre le Grand changea la face du monde.
Je suis parti à la rencontre de l’archéologue Angeliki Kottaridi au milieu du mois d’août, alors que les températures commençaient à baisser dans le massif des monts de Piérie et que les premiers cyclamens sauvages commençaient à fleurir dans les campagnes grecques.
Angeliki Kottaridi est une excentrique dynamique qui a débuté sa carrière en étudiant les sorcières dans les mythes grecs et qui est désormais l’heureuse propriétaire de plusieurs dizaines de chats. Ancienne assistante de l’archéologue Manolis Andronikos, qui a découvert la tombe de Philippe de Macédoine en 1977, Angeliki Kottaridi a ensuite dirigé les fouilles grecques entreprises à Failaka, le plus important site hellénistique du Koweït. Elle a reçu la Croix d’or de l’Ordre du Phénix et en a probablement fait plus que n’importe qui d’autre pour ressusciter le monde de la Macédonie antique. Sa dernière découverte en date a cependant de quoi faire pâlir toutes ses précédentes campagnes de fouilles.
Il y a deux ans, Angeliki Kottaridi a commencé à remettre en cause plusieurs décennies d’une orthodoxie archéologique qui voyait dans un ensemble de grottes, sans grandes certitudes toutefois, une partie du légendaire gymnase de Miéza, l’école où l’illustre philosophe Aristote aurait enseigné à Alexandre le Grand. Angeliki Kottaridi était persuadée que ces grottes n’étaient que la partie émergée de l’iceberg. Selon elle, le gymnase proprement dit se trouvait sous une série d’oliveraies deux kilomètres plus à l’est. Son intuition s’est révélée juste, si bien qu’elle et son équipe ont désormais mis au jour une structure gigantesque abritant, entre autres choses, les restes de quatre stylets en bronze, qui pourraient avoir été les instruments d’écriture des élèves d’Aristote. Ils ont également découvert un xystos de 200 mètres de long, c’est-à-dire une piste de course couverte, ainsi qu’une salle de cours où les élèves suivirent peut-être leurs enseignements. Selon Angeliki Kottaridi, ce complexe fut conçu selon un plan unique et achevé en 343 avant notre ère, soit exactement à la date où Aristote serait arrivé à Miéza.
Si l’hypothèse d’Angeliki Kottaridi se confirme, le gymnase d’Aristote n’avait rien d’un paisible havre champêtre, mais était en fait une institution royale immense susceptible même d’avoir inspiré la bibliothèque d’Alexandrie. « C’est une découverte proprement extraordinaire, m’a confié Robin Lane Fox, biographe d’Alexandre. Nous pouvons marcher là où ils ont marché et nous tenir là où Aristote a fait découvrir à Alexandre L’Iliade, qui allait être une source d’inspiration tout au long de sa vie. »
Mon trajet depuis Thessalonique s’est fait dans un décor industriel et sans prétention, mais dès que la route a commencé à s’élever sur les contreforts en direction d’Aigai, capitale antique de la Macédoine, le paysage jusque-là morne a cédé la place à des collines boisées couvertes de chênes et de châtaigniers.
C’est d’Aigai qu’Alexandre partit en campagne contre les Perses. Quelques années plus tard, à trente ans seulement, il serait devenu le maître du monde connu, d’un empire s’étirant jusqu’à l’Égypte au sud, jusqu’à l’actuel Tadjikistan au nord et jusqu’à la Beas, à l’est, dans ce qui est désormais l’Inde.
Les tombes d’Aigai, qui demeurent pour la plupart non fouillées, ont livré certaines des découvertes les plus extraordinaires de la Grèce antique. Les fouilles au palais d’Aigai, construit par Philippe de Macédoine, ne se sont achevées qu’en 2024, année de son ouverture au public, et l’on considère aujourd’hui qu’il s’agit du plus grand palais jamais construit en Grèce antique ; il fait trois fois la taille du Parthénon.

Les archéologues du nord de la Grèce ont découvert des salles de classe qui, selon eux, auraient fait partie du complexe où Aristote enseigna au jeune Alexandre le Grand. Ces découvertes ont été réalisées au gymnase royal de Miéza, près de l’actuelle ville de Náoussa.
Les archéologues du nord de la Grèce ont découvert des salles de classe qui, selon eux, auraient fait partie du complexe où Aristote enseigna au jeune Alexandre le Grand. Ces découvertes ont été réalisées au gymnase royal de Miéza, près de l’actuelle ville de Náoussa.
Miéza se trouve à quelques encablures au nord, au milieu des vergers qui parsèment le pied du mont Vermion et c’est là, alors que les archéologues pliaient bagage pour éviter le soleil de midi, que j’ai rencontré Angeliki Kottaridi pour la première fois.
Elle est sortie pour venir à ma rencontre presque en courant, vêtue d’une chemise de lin blanche et d’un short, avec des lunettes écarlates, et une masse de cheveux bruns retenue en queue-de-cheval. Après un rapide bonjour, elle a commencé à me faire visiter les lieux avec enthousiasme, un épais dossier de cartes glissées dans des pochettes plastifiées coincé sous le bras.
Les fouilles ressemblaient à un plateau de tournage, ce qui ne manquait pas d’à-propos étant donné l’ampleur de la découverte. Des drones vrombissaient au-dessus du site pour le photographier, des piquets maintenaient des bâches en plastique qui préservaient les murs récemment mis au jour, et l’on avait érigé des parasols blancs un peu partout pour protéger les archéologues du soleil. Le site, ne cessait de s’exclamer Angeliki Kottaridi, était bien plus grand qu’elle ne l’avait imaginé.
Les études d’Alexandre, ici, à Mieza, débutèrent en l’an 343 av. J.-C. lorsque Philippe de Macédoine invita le plus grand philosophe de son temps à naviguer vers le nord pour rejoindre sa cour en tant que tuteur d’Alexandre, son fils. Aristote venait de passer vingt années à l’Académie de Platon, à Athènes, mais après qu’on lui eut préféré un autre candidat à la tête de l’école, il avait commencé à consacrer son temps à la dissection d’animaux marins sur les rivages de Lesbos. Ses nouvelles fonctions de directeur du gymnase de Miéza achèveraient d’asseoir sa renommée pour toujours.
Aristote ne pouvait pas le savoir alors, mais ses élèves allaient transformer le monde. Cassandre deviendrait roi de Macédoine et maître de la Grèce, tandis que Ptolémée règnerait sur l’Égypte comme pharaon et fonderait la bibliothèque d’Alexandrie. Bien entendu, le plus extraordinaire de tous fut Alexandre lui-même, et, pour reprendre les mots de Robin Lane Fox, « le contact entre le plus grand esprit de la Grèce et son plus grand conquérant […] occupe les imaginations depuis ».

Les fouilles à Miéza ont débuté en 2024 sous la direction de l’archéologue Angeliki Kottaridi, conservatrice honoraire des antiquités, dans le cadre d’un accord entre le ministère grec de la Culture et la municipalité de Náoussa. Des archéologues ont mis au jour des vestiges d’une palestre, un espace consacré à la lutte, d’un stade, d’allées couvertes, de salles de classe et même d’une piste de course couverte, un xystos de 200 mètres de long environ.
Les fouilles à Miéza ont débuté en 2024 sous la direction de l’archéologue Angeliki Kottaridi, conservatrice honoraire des antiquités, dans le cadre d’un accord entre le ministère grec de la Culture et la municipalité de Náoussa. Des archéologues ont mis au jour des vestiges d’une palestre, un espace consacré à la lutte, d’un stade, d’allées couvertes, de salles de classe et même d’une piste de course couverte, un xystos de 200 mètres de long environ.
Un poète français du Moyen Âge décrivit ainsi comment Aristote enseigna au jeune Alexandre « la nature de la mer et des vents ; il expliquait la trajectoire des astres, les révolutions du firmament et la durée de vie du monde ». Le philosophe Bertrand Russell imagina qu’Alexandre « avait dû être ennuyé par ce vieux pédant prolixe », tandis que selon Robin Lane Fox, pour un garçon de quatorze ans, Aristote « aurait moins été un philosophe abstrait que l’homme qui connaissait les secrets du comportement des seiches, qui savait pourquoi les torcous avaient une langue et comment les hérissons faisaient pour s’accoupler debout ».
Cependant, Aristote lui-même, n’écrivit jamais sur son séjour à la cour de Macédoine ou, du moins, aucun de ses écrits sur le sujet ne nous est parvenu. Le gymnase d’Aristote, lui aussi, disparut pendant des millénaires. Le dernier auteur connu à avoir décrit le site fut Plutarque, qui parla au premier siècle d’un « sanctuaire des nymphes près de Miéza où, aujourd’hui encore, l’on montre au visiteur les sièges de pierre et les allées ombragées d’Aristote ».
Les fouilles menées par Angeliki Kottaridi n’en sont encore qu’à leurs débuts, et le complexe est à l’évidence bien plus grand que la partie exhumée jusque-là, qui se résume pour l’essentiel à un plan au sol plutôt qu’à un édifice encore intact. Un ensemble de tombes macédoniennes voisines laissent toutefois imaginer les extérieurs richement peints qui caractérisèrent peut-être un jour le gymnase d’Aristote. Ces tombes ne reçoivent aujourd’hui quasiment aucun touriste mais contiennent certaines des peintures les mieux préservées que le monde antique nous ait livrées.
La tombe de Lyson et Calliclès abrite par exemple l’un des plus anciens exemples de perspective dans l’art grec ; on y voit en couleurs éclatantes le matériel militaire d’une famille de l’aristocratie macédonienne. La tombe voisine des palmettes présente quant à elle une façade peinte de temple grec antique avec quatre colonnes ioniennes soutenant un fronton peint lui aussi, ce qui donne une idée de l’aspect qu’avaient le Parthénon et les monuments de son époque avant que les peintures extérieures ne commencent à s’estomper.
La tombe la plus remarquable de toutes est la tombe du jugement. Plus grande tombe macédonienne jamais découverte, elle est plus imposante encore que le célèbre tombeau royal de Philippe II à Vergína. Sur sa frise en relief peinte, des cavaliers macédoniens et perses s’affrontent dans le tourbillon de leurs capes, leurs lances plongeant vers l’ennemi. En dessous, le dieu Hermès se tient à côté des juges des Enfers dans une saisissante série de fresques grandeur nature. L’identité du défunt enterré ici fait depuis longtemps l’objet de débats parmi les spécialistes, mais un candidat est particulièrement tentant : Peucestas de Miéza, l’un des célèbres gardes du corps d’Alexandre le Grand qui défendit le souverain après qu’une flèche lui eut transpercé le poumon lors d’une campagne contre la citadelle mallienne (probablement située à l’endroit de l’actuelle ville de Multan, au Pakistan). En récompense, Alexandre nomma Peucestas gouverneur de Perside, région du sud de l’Iran qui fut le berceau de la Perse.

Les peintures aux couleurs éclatantes de l’extérieur de la tombe des palmettes et d’autres sur des tombes macédoniennes voisines sont susceptibles de nous renseigner sur l’aspect qu’avait le gymnase d’Aristote.
Les peintures aux couleurs éclatantes de l’extérieur de la tombe des palmettes et d’autres sur des tombes macédoniennes voisines sont susceptibles de nous renseigner sur l’aspect qu’avait le gymnase d’Aristote.
Construite une génération seulement après qu’Aristote eut prodigué ses enseignements aux compagnons d’Alexandre au gymnase, la tombe du jugement constitue aujourd’hui notre meilleur indice concernant l’aspect que devait avoir le gymnase : non pas celui de la pierre blanchie que nous voyons aujourd’hui, mais celui de murs enduits et ornés de subtiles peintures murales.
Après avoir visité les tombes, je me suis rendu en voiture dans la ville voisine de Véria, où Angeliki Kottaridi m’attendait dans un restaurant de poisson. Autour de fruits de mer fraîchement pêchés et de fromage frit, elle m’en a révélé davantage sur ses théories.
Selon elle, presque aucun édifice macédonien n’a survécu à cause de la grande rivalité entre Macédoniens et Romains. Ces derniers vainquirent le dernier roi macédonien en 168 av. J.-C., et après l’échec d’une révolte vingt ans plus tard, Aigai et Pella furent réduites en cendres. Les fouilles d’Angeliki Kottaridi ont mis en évidence la présence de cendres sur l’ensemble du site, ce qui laisse penser que le gymnase royal fut « détruit méthodiquement » en même temps que l’ancienne capitale, car il était un symbole du vieil ordre pré-romain.
Pourtant, il apparaît de plus en plus clairement qu’à l’époque d’Alexandre, la Macédoine était plus importante qu’Athènes. Son influence est omniprésente dans le monde hellénistique, la civilisation de langue grecque que les conquêtes d’Alexandre étendirent de l’Égypte à l’Inde. Partout où les successeurs d’Alexandre fondèrent des villes, ils y firent construire des gymnases semblables à celui de Miéza : à Aï Khanoum, en Afghanistan, à Babylone, à Jérusalem. Angeliki Kottaridi pense même que la bibliothèque d’Alexandrie, fondée par Ptolémée, ancien élève de Miéza, en fut inspirée.
Certaines des colonnes du xystos, à Miéza, peuvent être redressées, m’apprend-elle. Cela donnerait aux futurs visiteurs une idée de l’ampleur du site. Dans la ville voisine d’Aigai, ajoute-t-elle, on trouve plus de 500 tumulus funéraires macédoniens qui n’ont pas encore été fouillés. À Miéza, seule une partie du site a été fouillée. Elle sourit. « Ce n’est que le début de ce que nous allons découvrir. »
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
