"Toi aussi, Brutus ?" : la trahison de César par son protégé

Marcus Junius Brutus était un politicien, chef et orateur romain et est l’un des assassins les plus célèbres de l’Histoire. Pourquoi instigua-t-il un complot qui aboutit à l’assassinat Jules César, alors qu’il était son protégé ?

De Pedro Ángel Fernández Vega
Publication 14 mars 2026, 09:08 CET
Ce buste du premier siècle avant notre ère est une possible effigie de Brutus.

Ce buste du premier siècle avant notre ère est une possible effigie de Brutus.

PHOTOGRAPHIE DE PRADO MUSEUM, Madrid

Jules César lui avait laissé la vie sauve, mais Marcus Junius Brutus l’assassina. Dans les derniers moments de César, entouré des conspirateurs, aucune blessure ne fut plus douloureuse que celle infligée par Brutus. Selon les historiens Plutarque et Appien, le dictateur aurait d’abord résisté à ses agresseurs, mais en voyant Brutus, il aurait abandonné. Pour son opposition au pouvoir suprême de César dictateur, Brutus finirait par devenir un symbole des valeurs républicaines.

Brutus était le fils d’une patricienne et d’un plébéien fortuné. Sa mère, Servilia entretint avec César une longue relation romantique adultère de notoriété publique à Rome. Certains historiens s’amusent avec la possibilité que César lui-même ait pu être le père de Brutus. Mais cela est invraisemblable : César n’avait que quinze ans lorsque Brutus vit le jour (vers 85 av. J.-C.) et sa liaison avec Servilia ne dut commencer que quelques années plus tard. Quoi qu’il en soit, Brutus l’Ancien, premier époux de Servilia, reconnut Brutus comme son fils légitime à sa naissance. L’Ancien finirait exécuté à la suite d’une rébellion ratée sur ordre de son rival Pompée le Grand. 

 

HÉROS OU ANTIHÉROS ?

Dans un premier acte de déloyauté, voire de trahison, Brutus le Jeune devint partisan politique de Pompée contre César. Plutarque insiste sur le fait que Brutus agissait par conviction politique, convaincu que Pompée représentait une option plus juste contre la menace de la tyrannie, bien qu’il se fût précédemment élevé contre le meurtrier de son père. Brutus rejoignit ainsi la faction des optimates, les sénateurs conservateurs menés par Pompée, et prit les armes contre César, l’amant de sa mère. Peut-être cette relation inconvenante fut-elle également un facteur déterminant dans la décision de Brutus de combattre César lors de la guerre civile.

La scène du crime : César fut assassiné dans la Curie de Pompée, où le Sénat ...

La scène du crime : César fut assassiné dans la Curie de Pompée, où le Sénat se réunissait aux ides de mars. Le bâtiment se trouvait sur le Largo di Torre Argentina, derrière des temples dont on aperçoit ici les ruines.

PHOTOGRAPHIE DE Manuel Cohen, Aurimages

Quand César vainquit Pompée lors de la bataille de Pharsale, en 48 avant notre ère, la vie de Brutus sembla devoir toucher à sa fin. Cependant, César aurait ordonné à ses officiers « de ne pas tuer Brutus sur le champ de bataille, mais de l’épargner, et de le faire prisonnier s’il se rendait de lui-même, et s’il s’obstinait à combattre pour ne pas être capturé, de le laisser tranquille et de ne lui faire aucune violence », selon le récit que fait Plutarque dans sa biographie consacrée à Brutus. Brutus réussit à s’échapper lors de la bataille et écrivit une lettre à César, qui lui accorda son pardon sans hésitation. Durant les quatre années qui suivirent, Brutus profita des faveurs de César, qui le nomma même gouverneur de Gaule cisalpine (nord de l’actuelle Italie).

Tant les habitants que le nouveau dictateur jugèrent satisfaisante sa gestion de la province. En 44 avant notre ère, l’année de l’assassinat, Brutus était déjà prêteur, l’avant-dernière étape avant de devenir consul, la plus haute fonction de la République. C’était grâce au soutien décisif de César que Brutus avait atteint cette position sans avoir à passer par les autres magistratures, un prérequis normal pour obtenir le prestigieux titre de consul.

 

LE CONSPIRATEUR

Quant à son rôle dans le complot visant à se débarrasser de César, son propre protecteur, Brutus semble avoir été entraîné dans l’intrigue par son beau-frère, Caius Cassius Longinus, lui aussi prêteur cette année-là. « Brutus, dit-on, s’opposait à la [dictature], mais Cassius haïssait le dirigeant », écrit Plutarque qui résume les origines du complot.

La tradition des auteurs classiques est partagée quant au verdict à émettre sur Brutus, sur Cassius et parfois sur un autre chef : Decimus Junius Brutus Albinus, général et ancien ami de César. Tandis que certains les dépeignent comme des tyrannicides s’élevant contre la concentration de pouvoir anticonstitutionnelle afin d’amorcer un retour à la république, d’autres les présentent comme des parricides et des voyous. Les textes antiques divergent également quant aux rôles joués par Brutus et Cassius : lequel des deux était le principal instigateur du complot ?

Brutus fut peut-être également influencé par un climat d’opinion favorable à l’insurrection au sein de l’élite romaine. En fait, certains disent que Brutus aurait été sensible aux messages écrits sur la tribune depuis laquelle le prêteur rendait la justice. L’un deux demandait : « Brutus, es-tu endormi ? » On l’appelait à agir comme son ancêtre Lucius Junius Brutus, qui avait mis fin à la monarchie quatre siècles et demi auparavant.

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    Un sentiment de responsabilité prédestinée et d’accomplissement d’un devoir familial envers l’État pourrait ainsi l’avoir incité à l’assassinat. Étant données ses convictions sénatoriales conservatrices, on l’imagine tiraillé d’une part entre l’opportunisme politique et la loyauté envers son protecteur, et d’autre part entre la défense de la liberté et la loyauté envers la république.

     

    L’ATTENTAT PLONGE ROME DANS LA PANIQUE

    Brutus fut blessé à la main, atteint par le poignard d’un co-conspirateur dans le déchaînement des coups qui s’abattirent sur César aux ides de mars (le 15 mars 44 av. J.-C.). On y vit peut-être un mauvais présage. Le complot avait réussi à ôter la vie au dictateur, mais avait manqué son but ultime : restaurer le système républicain romain. Après l’assassinat, les choses commencèrent à mal tourner. Les sénateurs ne restèrent pas pour applaudir le tyrannicide, et Brutus ne put pas prononcer le discours qu’il avait préparé. Tout le monde se précipita hors du Sénat dans la panique et dans la confusion.

    L’autre consul aux côtés de César cette année-là, son lieutenant Marc Antoine, prit la fuite. Selon Plutarque, « il enfila une robe plébéienne et s’enfuit ». Bien que les conspirateurs eussent été favorables à l’exécution de Marc Antoine également, Brutus pensait qu’après la mort de César, celui-ci aiderait à restaurer l’ancien ordre politique, ce qui rendait sa mort inutile… Il n’aurait pas pu se tromper davantage.

     

    UNE GRAVE ERREUR

    Les conspirateurs, tachés de sang, sortirent dans les rues d’une Rome ébranlée et affolée par la mort de César, garant de l’ordre et bienfaiteur des plébéiens. L’instabilité rappela au souvenir de beaucoup la récente guerre civile. Personne n’acclama les assassins.

    Un denier d’argent, frappé après l’assassinat de César, sur l’avers duquel figure le profil de Brutus. ...

    Un denier d’argent, frappé après l’assassinat de César, sur l’avers duquel figure le profil de Brutus. Au revers figure la légende « Ides de mars », deux poignards (les armes des assassins) et un pileus (le bonnet remis aux esclaves lorsqu’on leur accordait la liberté), qui était devenu un symbole de liberté.

    PHOTOGRAPHIE DE Album

    Dans la confusion, les conspirateurs se réunirent sur le Capitole, mont sacré surplombant le Forum, et garnirent leurs rangs avec un groupe de gladiateurs recrutés par Brutus et Cassius. Ce fut une période d’incertitude et d’anxiété tant pour les partisans de César que pour les conjurés.

    Cicéron, célèbre orateur et politicien, ami et allié de Brutus exclu du complot, fut immédiatement sollicité par les conspirateurs pour défendre la république. Cicéron l’avait déjà fait vingt ans plus tôt, lorsqu’il avait écrasé d’une main de fer les conjurés de Catilina. Cicéron conseilla à Brutus de convoquer le Sénat, ce qui était en son pouvoir de prêteur. Brutus devait selon lui faire condamner César en tant que tyran par la chambre et décider aussitôt du sort d’Antoine en fonction de sa réaction. Brutus ne suivit pas les conseils de Cicéron et Cicéron refusa la demande de Brutus de servir de médiateur avec Antoine.

    Des troupes commandées par le général Marcus Aemilius Lepidus, fidèle à César, rétablirent l’ordre dans la ville. Le lendemain, Lepidus occupa le Forum, tout en gardant un œil sur les conspirateurs, encore réfugiés sur le Capitole avec les citoyens montés pour les entendre parler.

     

    L’HARMONIE PAR L’AMNISTIE

    Plus tard, Brutus parvint à s’adresser aux citoyens rassemblés dans le forum et à expliquer pourquoi les conspirateurs avaient éliminé le dictateur tout en promettant de payer les récompenses promises par César à ses soldats. En faisant cela, il entendait calmer les légionnaires et les vétérans de César, qui exprimaient leur indignation dans la rue. L’assemblée se déroula dans une atmosphère d’attente calme jusqu’à ce que la colère éclate quand Cinna entreprit de dénoncer le dictateur. Cela déclencha des émeutes et les conspirateurs se réfugièrent de nouveau sur le Capitole.

    Pendant ce temps, le consul Antoine agit pour son propre compte. Il avait reçu les dispositions testamentaires de César et de l’argent de sa veuve, Calpurnia. L’après-midi du 16 mars, Antoine retrouva Lepidus et les hommes de César à son domicile. Ils réclamèrent probablement à grands cris l’élimination des conjurés, mais ce fut le désir de médiation et de réconciliation qui prévalut. Ils avaient besoin de temps pour gagner. Antoine convoqua le Sénat pour le lendemain.

    La réunion du Sénat se tint dans le temple de Tellus. Le site était encerclé par les hommes de Lepidus et par les hommes de César. Brutus et Cassius décidèrent donc de rester à l’écart. Alors que les sénateurs s’apprêtaient à voter une motion condamnant César comme tyran, Antoine intervint et fit remarquer qu’une condamnation de César impliquerait une révision totale de ses décisions politiques lorsqu’il était au pouvoir. Et Brutus avait déjà accepté l’une d’elles (payer à l’armée les récompenses promises par César). Les sénateurs furent ainsi contraints de mesurer combien chacun d’eux était redevable des faveurs gracieusement accordées par le dictateur.

    Jean-Claude Golvin a recréé la crémation de César, qui eut lieu sur un bûcher improvisé sur ...

    Jean-Claude Golvin a recréé la crémation de César, qui eut lieu sur un bûcher improvisé sur le Forum romain le jour de ses funérailles.

    PHOTOGRAPHIE DE WATERCOLOR BY JEAN-CLAUDE GOLVIN. MUSEUM OF ANCIENT ARLES AND PROVENCE © JEAN-CLAUDE GOLVIN

    En fin de compte, la proposition d’Antoine fut acceptée avec le soutien de Cicéron : amnistie et concorde. Dit autrement, les conspirateurs seraient exonérés, mais les décisions du dictateur seraient ratifiées. Cela apaisa les sénateurs, les soldats et les vétérans, ainsi que les assassins. Dans le cadre de cette conciliation, on prit deux autres décisions aux conséquences incalculables : la lecture publique du testament de César et des funérailles publiques pour le dictateur afin de prévenir un mécontentement généralisé. Selon Plutarque, Cassius aurait rejeté ces propositions, mais Brutus les aurait acceptées.

    Brutus commit là une nouvelle erreur. Dans son testament, César prévoyait d’octroyer une récompense substantielle à chaque citoyen et de transformer ses jardins en parc public. La nostalgie de César et l’indignation populaire face à l’assassinat furent ravivées par l’annonce de ces dispositions, d’autant plus lorsqu’il fut révélé qu’il avait nommé certains de ses assassins comme héritiers. Quelques jours plus tard eurent lieu ses funérailles, mises en scène de manière spectaculaire par Antoine, qui prononça un éloge funèbre hautement émouvant et puissant, plus tard immortalisé par Shakespeare dans la pièce Jules César : « Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. » Selon des sources antiques, Antoine cita à la gloire de César des phrases que les conspirateurs eux-mêmes avaient prononcées. Il présenta la dépouille non lavée, montra les blessures scellées par du sang séché et agita la tunique déchirée par les coups de poignard. Il exposa même un mannequin en cire tournant lentement sur lequel on pouvait voir les vingt-trois blessures subies par César.

    Quand Cicéron fut intercepté, il ordonna à ses esclaves de déposer sa litière et tendit le ...

    Quand Cicéron fut intercepté, il ordonna à ses esclaves de déposer sa litière et tendit le cou à son bourreau (illustration de 1930 par Paolo Giudici).

    PHOTOGRAPHIE DE Getty Images

    Comme Antoine l’avait prévu, la populace, qui exigeait la mort des assassins de César, éclata d’indignation. On prépara spontanément un grand bûcher pour incinérer le dirigeant défunt et la foule fit des offrandes. La foule envoya ad patres un poète du nom de Cinna, confondu avec le prêteur du même nom qui avait désavoué César sur le Forum.

     

    EXIL, GUERRE ET MORT

    Craignant pour leur sécurité, Brutus et les autres conspirateurs quittèrent Rome. Bien que Brutus restât en Italie cinq mois, il ne revint même pas dans la ville pour les somptueux jeux apollinaires qu’il était pourtant tenu, en tant que prêteur, de financer. Il ne regarda d’ailleurs pas à la dépense : il ne revendit pas les bêtes qu’il avait achetées et ne réduisit pas le nombre d’acteurs qu’il avait recrutés.

    Dans les mois qui suivirent, il entretint une correspondance très intense avec Cicéron, comme le démontrent les volumineuses Epistulae ad Brutum (Lettres à Brutus), qui existent encore. Les deux hommes ruminaient sur la situation instable à Rome. Brutus et Cicéron finirent par réussir à se retrouver à Vélia, au sud de Naples, le 17 août. Ce fut la dernière fois qu’ils se virent. Après la rencontre, Cicéron tenta de gagner Athènes, où vivait son fils, mais le mauvais temps l’obligea à rentrer.

    À ce moment-là, Rome avait vu arriver l’héritier désigné de César, son petit-neveu, Caius Julius Caesar Octavianus (connu sous le nom d’Octavien et futur empereur Auguste), qu’il avait adopté. Le sort de Rome dépendait de la compatibilité militaire entre Octavien et Antoine. Les assassins furent bannis et Brutus, quand son mandat de prêteur prit fin, fut fait gouverneur de Crète, province misérable sans armée digne de ce nom. Cette nomination visait à l’offenser et à signaler sa disgrâce.

    Brutus ne gagna pas sa province, mais Athènes, officiellement pour y étudier la philosophie. Alors que le peuple d’Athènes reconnaissait et commémorait ses actes, Brutus leva une armée. Le gouverneur sortant de Macédoine lui céda sa province. Des questeurs (magistrats de rang inférieur) rentrant à Rome depuis la Syrie et l’Asie lui fournirent des fonds, et les légions d’Illyrie (dans l’actuelle région des Balkans) se rallièrent à lui. Cassius levait lui aussi une armée.

    Sur cette gravure du 19e siècle de Bartolomeo Pinelli, on voit Strato tenir l’épée sur laquelle ...

    Sur cette gravure du 19e siècle de Bartolomeo Pinelli, on voit Strato tenir l’épée sur laquelle Brutus se jette. 

    PHOTOGRAPHIE DE Album

    À Rome, Octavien, Lepidus et Antoine convinrent de former le second triumvirat en novembre 43 av. J.-C. et de partager le pouvoir, quoique de manière inégale. L’assassinat avait été vain : Rome n’était pas revenue à l’ordre constitutionnel républicain, et le pouvoir avait glissé des mains du Sénat. Cicéron faisait partie des 200 personnes condamnées à mort. Sa tête et ses mains furent tranchées alors qu’il prenait la fuite dans une litière romaine.

    Parallèlement, au milieu de cette année-là, Brutus lança une campagne militaire en Macédoine (dans le nord de l’actuelle Grèce) et à Thrace (certaines parties du sud de la Bulgarie, de la Turquie européenne et du nord-est de la Grèce). Il se rendit ensuite en Asie, où il rejoignit Cassius. Au début de l’an 42 avant notre ère, les territoires orientaux de Rome, de la Macédoine à la Syrie, étaient aux mains de Brutus et de Cassius. Les triumvirs contrôlaient le territoire allant de l’Italie à l’Atlantique. 

    Le conflit atteignit son paroxysme aux abords de Philippes, ville de Macédoine. Là Brutus et Cassius affrontèrent Antoine et Octave, avec près de 100 000 hommes de chaque côté. Le premier affrontement eut probablement lieu au début du mois d’octobre 42 av. J.-C. Brutus prit la tête du flanc droit des républicains, Cassius celle du flanc gauche. Brutus vainquit Octavien, mais Cassius succomba face à Antoine. Ignorant la victoire de Brutus et pensant que tout était perdu, Cassius se donna la mort. Brutus prit alors le commandement des forces restantes. La seconde et ultime confrontation eut lieu à la mi-novembre, toujours à Philippes. Ce fut la dernière bataille menée par une armée de la république romaine. Brutus fut défait et, victime d’un sort cruel, mourut de la même manière que son beau-père républicain, Caton le Jeune, décédé quatre ans plus tôt après la grande victoire de César sur les Pompéiens près de la ville africaine de Thapsus : Brutus se jeta sur sa propre épée. La République était condamnée.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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