Qui a vraiment détruit la bibliothèque d'Alexandrie ?

L’histoire adore les grands méchants. Pourtant, le véritable responsable était sans doute beaucoup plus ordinaire.

De Candida Moss
Publication 31 août 2026, 16:22 CEST
Cette peinture de Hermann Goll, réalisée en 1876 et intitulée Incendie d’Alexandrie, représente la destruction légendaire ...

Cette peinture de Hermann Goll, réalisée en 1876 et intitulée Incendie d’Alexandrie, représente la destruction légendaire de la bibliothèque d’Alexandrie alors que la ville est ravagée par un gigantesque incendie.

PHOTOGRAPHIE DE public domain, Art Collection 3, Alamy

Cette peinture de Hermann Goll, réalisée en 1876 et intitulée Incendie d’Alexandrie, représente la destruction légendaire de la bibliothèque d’Alexandrie alors que la ville est ravagée par un gigantesque incendie.

PHOTOGRAPHIE DE public domain, Art Collection 3, Alamy

Au début du 3e siècle avant notre ère, Ptolémée Ier, successeur d’Alexandre le Grand, entreprit de construire quelque chose que le monde n’avait encore jamais vu. Le général macédonien, probable bigame, voleur de dépouilles devenu pharaon autoproclamé, voulait faire d’Alexandrie la capitale intellectuelle du monde. Après avoir intercepté le corps d’Alexandre le Grand alors qu’il était en route vers la Macédoine, il le fit inhumer à Alexandrie afin de légitimer son règne. Il attira des érudits grâce à la promesse d’un mécénat royal, envoya des scribes copier des textes provenant de tout le monde connu et aurait même chargé des agents de fouiller les navires arrivant au port à la recherche de livres. Le résultat fut spectaculaire : la bibliothèque d’Alexandrie, tentative la plus ambitieuse de l’Antiquité pour rassembler tout le savoir humain en un seul lieu. Bien des années plus tard, elle partit en fumée.

Du moins, c'est ce que l'on pensait.

Pendant des siècles, la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie a été attribuée successivement à Jules César, à une foule de chrétiens en colère ou à un conquérant musulman, et a servi de mise en garde contre la fragilité de la civilisation. En une seule nuit, un gigantesque incendie aurait effacé la sagesse du monde antique. Pourtant, tout ce qui concerne l’histoire de la bibliothèque, depuis sa fondation jusqu’à sa disparition, relève largement du mythe, comme l'affirme le célèbre papyrologue Roger Bagnall.

Mais si l’on cherche le responsable de la disparition de ce savoir accumulé, il est plus probable que ce soient les armées de vers à livres plutôt que des envahisseurs incendiaires qui aient eu raison de la bibliothèque.

La bibliothèque fut fondée sous la dynastie ptolémaïque, mais on ignore encore si le mérite en revient à Ptolémée Ier ou à son fils, Ptolémée II. Ptolémée Ier était l’un des généraux les plus redoutables d’Alexandre le Grand, mais cela ne signifie pas, selon Roger Bagnall, « qu’il faille le considérer comme un parfait inculte ». « Après tout, il a lui-même écrit un livre que d’autres considéraient comme l’un des meilleurs récits sur Alexandre. » Son fils, Ptolémée II, menait un vaste programme culturel mais traînait aussi une certaine réputation. « Il aimait le vin, les femmes et les chansons, et sa cour regorgeait de figures culturelles, dont beaucoup étaient des flagorneurs. » Quoi qu’il en soit, selon la source la plus ancienne qui nous soit parvenue, la Lettre d’Aristée, rédigée au 2e siècle av. J.-C., la création de la bibliothèque pourrait avoir été une idée de Démétrios de Phalère, ancien élève d’Aristote qui avait trouvé refuge à la cour de la dynastie lagide. L'édifice ne fut dans tous les cas achevé que sous le règne de Ptolémée II.

De la bibliothèque elle-même, nous savons très peu de choses. Elle était probablement installée au sein du Muséion, un vaste établissement religieux consacré aux Muses. Le géographe grec Strabon indique que le Muséion se trouvait à l’intérieur de l’enceinte du palais. Cela signifie qu’il était probablement situé sur la langue de terre qui faisait face à l’île de Pharos, de l’autre côté du Grand Port. Quant à sa taille, les estimations du nombre d’œuvres qu’elle abritait varient de 40 000 à 900 000, toutes conservées sous forme de rouleaux de papyrus. Si une pièce d’Euripide n’occupait pas nécessairement un rouleau entier, d’autres œuvres, comme l’Iliade d’Homère, en remplissaient plusieurs. Il est donc impossible de considérer qu’un rouleau correspondait systématiquement à une œuvre. Le succès de la bibliothèque donna naissance à une bibliothèque annexe, connue sous le nom de Sérapéion, qui, selon les sources, abritait quelque 40 000 volumes supplémentaires.

Lorsque j’ai demandé à Roger Bagnall quelle taille pouvait faire une bibliothèque contenant 700 000 rouleaux de papyrus, il m’a répondu que tout dépendait du mode de rangement adopté. Si les Alexandrins utilisaient les casiers de stockage de 30 cm sur 30 cm que l’on retrouvait ailleurs dans l’Antiquité, comparables à ceux d’une cave à vin, ils pouvaient stocker dix rouleaux par case et cent rouleaux par mètre carré. Les étagères pouvaient être superposées afin de gagner de la place, tandis que des étiquettes fixées à l’extrémité des rouleaux permettaient de les identifier. Au final, ajoute Roger Bagnall, la bibliothèque n’aurait eu besoin que de « deux pièces de taille respectable ». Avec d’autres méthodes de rangement, l’espace nécessaire aurait été considérablement plus important.

« La première chose qui vient à l’esprit lorsque l'on pense à la bibliothèque, c’est qu’elle était cette grande icône du savoir grec », explique Alexandra Schultz, spécialiste du monde antique à Dartmouth et autrice d’un ouvrage en cours d'écriture sur l’histoire des bibliothèques dans les mondes grec et romain. « Mais la seconde chose à laquelle les gens pensent, parfois même avant la première, c’est qu’elle a été détruite. »

Gravure de Jean-Léon Gérôme représentant Cléopâtre et son amant Jules César, souvent accusé d’avoir provoqué la ...

Gravure de Jean-Léon Gérôme représentant Cléopâtre et son amant Jules César, souvent accusé d’avoir provoqué la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie alors qu’il défendait la reine d’Égypte contre son frère, Ptolémée XIV.

PHOTOGRAPHIE DE Jean Leon Gerome (1824-1904), Look and Learn, Bridgeman Images

Gravure de Jean-Léon Gérôme représentant Cléopâtre et son amant Jules César, souvent accusé d’avoir provoqué la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie alors qu’il défendait la reine d’Égypte contre son frère, Ptolémée XIV.

PHOTOGRAPHIE DE Jean Leon Gerome (1824-1904), Look and Learn, Bridgeman Images

Selon Alexandra Schultz, le responsable le plus souvent désigné pour la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie est Jules César. En 48 av. J.-C., durant la guerre civile alexandrine, César se rendit en Égypte pour soutenir Cléopâtre contre son frère, Ptolémée XIII. Au cours du conflit, les soldats romains mirent le feu à des navires afin d’empêcher la flotte de Ptolémée de s’échapper. L’incendie se serait ensuite propagé à d’autres secteurs de la ville, y compris à la bibliothèque. Sénèque affirme que 40 000 livres furent perdus. Plutarque, quant à lui, soutient que l’ensemble de la bibliothèque brûla.

Cet incendie a-t-il détruit la bibliothèque ? Peut-être, répond Roger Bagnall, mais les récits de l’époque situent le feu « à une distance considérable de l’endroit où nous pensons que la bibliothèque se trouvait. [...] Nous ignorons donc ce qui a brûlé. S’agissait-il d’un dépôt extérieur, comme ceux que nous connaissons aujourd’hui ? D’un stock appartenant à un libraire ? D’une bibliothèque annexe ? »

Et même si quelque chose a effectivement brûlé, ajoute-t-il, « il existait encore une bibliothèque à cet endroit durant la période romaine. Tout n’a donc pas été détruit sous César. »

Le deuxième incendiaire potentiel, selon Schultz, serait une foule de moines chrétiens en colère. Beaucoup connaissent cette hypothèse « à cause du film Agora, sorti en 2009, dans lequel une foule de chrétiens incendie la bibliothèque et tue Hypatie ». Schultz ne sait pas exactement d’où vient cette théorie, mais « ce n’est pas une idée antique ».

Le troisième principal suspect, aujourd’hui moins populaire, est la conquête arabe de l’Égypte. Selon cette version, « le calife Omar ne se serait pas contenté d’incendier la bibliothèque : il aurait utilisé ses livres comme combustible pour alimenter les bains publics pendant six mois ». Les faits auraient eu lieu au 7e siècle, mais cette histoire n’apparaît pour la première fois que dans des textes médiévaux. « Les spécialistes savent », affirme Schultz, « qu’il s’agit essentiellement d’une tradition inventée. »

Mais ces trois personnages ne sont pas les seuls à avoir été accusés, souligne Alexandra Schultz. De nombreux généraux et dirigeants ont également été tenus pour responsables : Caracalla en 215 apr. J.-C., Aurélien en 273, Dioclétien en 298 et Théophile en 391. Ce qui est frappant dans tous ces récits, relève-t-elle, c’est qu’ils apparaissent environ un siècle après les événements qu’ils décrivent. Dans le cas de Jules César, par exemple, l’accusation provient de Plutarque, qui écrit cent cinquante ans plus tard. « Et à mesure que l’histoire est racontée et répétée, le nombre de livres perdus passe de 40 000 à la totalité de la bibliothèque. Tout cela tient du mirage. »

L’histoire aime les coupables spectaculaires. Mais peut-être que le responsable que nous cherchons est moins prestigieux qu’un tyran romain. Et si le véritable coupable était quelque chose d’aussi banal que les vers à livres et la négligence ?

Même si la bibliothèque a effectivement brûlé, en partie ou en totalité, cela ne signifie pas forcément qu’un incendiaire en soit à l’origine. Dans l’Antiquité, les bâtiments prenaient fréquemment feu et les flammes étaient difficiles à maîtriser. Dans un article publié en 2002, Bagnall suggérait que la bibliothèque avait peut-être décliné sous l’effet d’un « lent incendie » fait de négligence et d’abandon.

Que faut-il entendre par là ? Alexandra Schultz m’a orientée vers les travaux récents de la spécialiste de l’Antiquité Cat Lambert, qui a rassemblé des preuves de la présence de vers à livres et de la dégradation des ouvrages dans la Rome antique. Un papyrus (P. Ross. Georg 3.1) contient ainsi une lettre pressante d’un médecin militaire à son épouse, dans laquelle il lui demande de secouer ses ouvrages médicaux afin de les « débarrasser de la poussière et des larves ». Dans un autre fragment, un archiviste de l’Arsinoïte égyptienne du 2e siècle se plaint que les documents qu’un assistant lui a présentés sont endommagés et rongés par les insectes. Un autre auteur antique décrit même les livres comme des « logis pour vers à livres ».

Pour lutter contre ces ravageurs, explique Schultz, « les Romains déployaient des efforts parfois extravagants pour empêcher les vers à livres de dévorer leurs textes ». Ils utilisaient notamment de l’huile de cèdre comme insecticide, laissant des traces visibles sur certains manuscrits encore aujourd’hui. Malgré ces précautions, les papyrus provenant du célèbre ensemble de manuscrits découvert à Oxyrhynque, en Égypte, au 19e siècle, portent eux aussi les marques de galeries creusées par les insectes. L’étude des dégâts causés par ces ravageurs se poursuit encore. En 2017, l’analyse d’une copie du 12e siècle de l’Évangile selon Luc contenant des excréments d’insectes a permis aux chercheurs d’identifier les vrillettes du bois qui avaient pondu dans la reliure.

Les vers à livres trouvaient en outre de précieux complices chez les souris, que les auteurs antiques accusaient déjà de grignoter les collections de manuscrits. Et ces accusations n’étaient pas sans fondement. AnneMarie Luijendijk, papyrologue à Princeton et spécialiste des insecticides dans l’Antiquité, m’a raconté que lors d’une visite de la collection d’Oxyrhynque à Oxford en 2020, le conservateur lui avait montré les ossements d’un petit rongeur, probablement un hamster ou une souris, retrouvés au milieu des papyrus.

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Dans le cas de la bibliothèque d'Alexandrie, « il est possible que la situation n’ait jamais atteint ce stade », explique Roger Bagnall. « Dans un environnement humide, pratiquement toute matière organique finit par moisir, se couvrir de champignons ou simplement se décomposer. » C’est notamment pour cette raison que les fabricants glissent des sachets de gel de silice dans leurs emballages. Alexandra Schultz partage cet avis. Selon elle, il est probable que « les ouvrages n’aient pas été recopiés continuellement », ce qui signifie qu’« ils se sont progressivement détériorés ».

Nous ne pouvons pas fouiller le site de la bibliothèque d’Alexandrie. Si ses vestiges ne se trouvent pas aujourd’hui sous les eaux, l’autre emplacement supposé de la bibliothèque, sur la péninsule royale, est actuellement occupé par l’armée égyptienne. Nous savons toutefois que les insectes, les souris et les moisissures constituaient de sérieux problèmes pour les collectionneurs de livres en Égypte antique, et que la seule manière efficace de lutter contre ces menaces consistait à recopier régulièrement les textes. Nous savons également que le 3e siècle apr. J.-C. fut une période de crises militaires et de bouleversements financiers qui perturbèrent les sources de financement dans l’Empire romain. Compte tenu de l’instabilité de cette époque, de la dévaluation monétaire rapide, de la succession accélérée des préfets romains, des réductions budgétaires, des pertes de personnel et des nombreuses occasions de vol, Roger Bagnall estime qu’« il n’est pas difficile d’imaginer l’ensemble du projet tomber progressivement en ruine ».

Cette disparition se serait produite lentement, au fil du temps, et n’aurait donc pas forcément laissé de traces dans les sources historiques. Mais cette hypothèse comporte une leçon importante, souligne Alexandra Schultz : elle rappelle combien il est essentiel de financer et d’entretenir durablement les bibliothèques publiques. Le véritable croque-mitaine serait donc tout simplement la négligence.

L’explication est moins spectaculaire que celle de moines fanatiques ou de généraux avides de pouvoir. Mais elle est peut-être plus redoutable encore.

COMPRENDRE : L'ÉGYPTE ANCIENNE

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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