Jean le Baptiste a longtemps été plus connu que Jésus

Ce prophète excentrique pratiquant le baptême comptait de nombreux fidèles en Judée.

De Candida Moss
Publication 5 mars 2026, 10:31 CET
« Le Baptême du Christ par Jean le Baptiste », huile sur panneau (vers 1475), réalisée par Andrea del Verrocchio et ...

« Le Baptême du Christ par Jean le Baptiste », huile sur panneau (vers 1475), réalisée par Andrea del Verrocchio et Léonard de Vinci.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman Images

Le carême, qui a débuté cette année le 18 février dernier, est pour de nombreux chrétiens une période de jeûne et de renouveau spirituel. D’une durée de 40 jours, il fait référence à la période pendant laquelle Jésus de Nazareth s’est retiré dans le désert après son baptême. Ce moment décisif de son histoire a été rendu possible par l’influence d’un autre prédicateur dont la présence a électrifié la Judée du 1er siècle : Jean le Baptiste.

C’est le discours percutant de Jean, et sa popularité grandissante, qui ont mené les croyants, dont Jésus, dans le Jourdain. Jean est ainsi l’une des personnes mentionnées dans le Nouveau Testament sur laquelle nous avons le plus d’informations. Outre les récits évangéliques, il apparaît dans les écrits de l’historien juif Flavius Josèphe, qui décrit son message messianique et raconte son exécution sur les ordres d’Hérode Antipas. Jean est souvent présenté comme un excentrique haut en couleur vivant dans le désert, relégué au second plan dans les Évangiles. Mais, dans l’Antiquité, le prophète comptait de nombreux fidèles et sa notoriété a perduré bien après sa mort.

 

UN PROPHÈTE DANS LE DÉSERT

Jean le Baptiste est surtout connu pour son mode de vie austère. Dans les Évangiles, il est décrit comme portant un vêtement de poils de chameau et se nourrissant de miel sauvage et de sauterelles. Son habit à l’aspect rêche évoque deux anciens prophètes d’Israël, et plus particulièrement Élie, surnommé l’« homme poilu » dans le Deuxième Livre des Rois (les lecteurs comprendront par la suite que cela voulait dire qu’il portait un vêtement de poils). Les habits de Jean renvoient visuellement au grand prophète dont le retour est attendu la veille du jour du Seigneur. Ils servent également à assimiler les dirigeants de l’époque à laquelle a vécu Jean, à savoir Hérode Ier le Grand et son fils, Hérode Antipas, à Achab et Jézabel de la période d’Élie, qui posent un problème moral. L’auto-représentation de Jean suggérait que, tout comme à l’époque d’Élie, le peuple se trouvait à nouveau dans une situation désespérée et qu’il avait besoin d’appeler à la repentance.

Son régime alimentaire revêtait aussi une signification symbolique. Dans son livre intitulé, The Diet of John the Baptist (qui n’a pas été traduit en français), James Kelhoffer affirme que les repas à base d’insectes de Jean n’étaient pas une fantaisie, mais un symbole de pureté et d’indépendance. En se nourrissant de ce qu’il trouvait, Jean évitait les engagements sociaux qu’impliquaient les repas partagés et les fréquentations. Son régime alimentaire était révélateur de sa simplicité et du fait qu’il vivait coupé du monde. Loin d’être repoussés par ce mode de vie, des chrétiens de l’Antiquité tardive l’admiraient. L’ascétisme de Jean est devenu un modèle de dévotion rigoureux. Certaines traditions syriaques vont même encore plus loin en imaginant Jean non pas comme un cueilleur vivant dans le désert, mais comme un végétarien, modèle de la modération extrême.

En son temps, Jean était perçu comme un prophète. Certains se demandaient même s’il n’était pas le Messie. James McGrath, titulaire de la chaire Clarence L. Goodwin de langue et littérature du Nouveau Testament à l’université Butler, soulève un point intéressant vers la fin d’un texte datant du christianisme primitif intitulé Protévangile de Jacques. L’attention qui était portée sur Jésus passe à Jean le Baptiste. Hérode le Grand souhaitait éliminer le nouveau-né, mais dans ce texte, il s’inquiète de l’identité du futur roi, qui serait le fils de Zacharie, à savoir Jean.

Les lecteurs modernes ne le savent peut-être pas, mais Jean le Baptiste était le leader d’un des nombreux mouvements prophétiques juifs ayant vu le jour au 1er siècle. Dans le contexte de la domination tyrannique romaine, beaucoup de Juifs espéraient être secourus par le divin. L’historien Josèphe fait référence à des « escrocs et des imposteurs » qui, « sous prétexte d’une inspiration divine », ont encouragé la révolution et « ont persuadé le peuple d’agir comme des fous avant de le conduire dans le désert persuadé que Dieu leur donnerait les signes de délivrance ». L’un de ces prophètes était Theudas, mort vers 45 apr. J.-C., et qui, selon Josèphe, a mené le peuple jusqu’au Jourdain sur la promesse qu’il écarterait les eaux comme Moïse l’avait fait. Contrairement à Theudas et d’autres, Jean le Baptiste était apprécié, tout du moins par Josèphe. Alors que ce dernier était enclin à identifier les autres comme « de faux prophètes », il décrivait Jean comme « un homme bon » qui a conduit le peuple juif vers la vertu et la droiture.

Tout ceci a cependant été rendu possible par le baptême. L’idée qu’une immersion dans l’eau pouvait purifier une personne de ses péchés n’était pas une invention de Jean ; des analogues existent dans la Torah et dans la pratique ancienne juive. Dans le Lévitique, il est suggéré à ceux ayant besoin de se débarrasser des impuretés rituelles de se baigner. Le prophète Élie dit ainsi à Naâman, un commandant militaire atteint de la lèpre, de s’immerger dans le Jourdain. Les membres de la communauté de Qumrân, qui sont les auteurs des Rouleaux de la mer Morte, pratiquaient également l’immersion rituelle. D’après plusieurs universitaires, Jean se serait inspiré de cette dernière pour son baptême rituel.

Outre l’immersion rituelle, Jean le Baptiste a aussi appelé le peuple à une réforme morale. Comme les prophètes d’Israël avant lui, son message central portait sur la repentance du péché en prévision de l’action imminente de Dieu dans le monde. C’est dans ce climat d’urgence qu’il a rencontré Jésus de Nazareth.

 

JEAN ET JÉSUS, COUSINS OU CONCURRENTS ?

Dans l’Évangile selon Saint Marc, Jésus est mentionné pour la première fois non pas à sa naissance, mais à son baptême dans le Jourdain réalisé par Jean. Alors que Jésus émergeait de l’eau, les cieux se sont ouverts et une voix a proclamé qu’il était le fils de Dieu.

Cette scène a généré des tensions théologiques. Selon les Évangiles, Jean baptisait ceux se repentant de leurs péchés. Pourtant, la tradition chrétienne insiste sur le fait que Jésus étant sans péché. Alors pourquoi se soumettre à un tel rituel ? L’auteur de l’Évangile selon Saint Matthieu semble avoir conscience de ce problème et réécrit la version de Marc. On peut alors y lire que Jean proteste, déclarant à Jésus : « Je dois vous baptiser ». La réponse de ce dernier est quelque peu floue, mais les théologues chrétiens diront par la suite que Jésus s’est fait baptiser non pas pour ses besoins personnels, mais pour devenir un modèle d’obéissance et de droiture aux yeux des autres.

Comprendre : le Christianisme

Une autre question concerne la relation entre le mouvement de Jean et les disciples de Jésus. Jean et ses disciples ne se sont pas immédiatement ralliés à Jésus après son baptême ; les deux hommes étaient à la tête de ministères distincts et concurrents. À une occasion, Jean, emprisonné, envoya des messagers pour demander si Jésus était réellement l’élu, une question qui soulevait bien des interrogations. Si Jean avait vu de ses propres yeux la confirmation divine lors du baptême de Jésus, pourquoi avait-il des doutes sur l’identité de ce dernier par la suite ? Et s’il avait reconnu le statut de Jésus, pourquoi ne pas se rallier sans faire de vague au mouvement du Christ ?

L’Évangile selon Jean résout ce problème en faisant clairement déclarer à Jean que Jésus est le fils de Dieu. Pourtant, dans les Évangiles synoptiques antérieurs (celles de Marc, de Mathieu et de Luc), Jean poursuit son ministère de son côté. Ceci a poussé certains universitaires à suggérer que les deux hommes pourraient avoir été considérés comme des leaders évoluant côte à côte, voire rivaux.

Le Nouveau Testament contient des preuves témoignant de l’existence de fidèles de Jean. Dans les Actes des Apôtres, Paul rencontre des disciples de Jean qui ont continué à pratiquer le baptême après sa mort. Certains contemporains iront même jusqu’à spéculer que Jean serait revenu à la vie sous les traits de Jésus. Lorsque Jésus demande à ses propres disciples qui il est selon ses fidèles, ceux-ci lui rapportent que certains l’ont identifié comme Jean le Baptiste. Même Hérode Antipas se demande si Jésus n’est pas Jean ressuscité des morts.

L’Évangile selon Luc essaie de minimiser toute forme de rivalité entre Jésus et Jean en renforçant le lien qui les unit. On y apprend alors que Marie rend visite à sa cousine Elisabeth alors que les deux femmes sont enceintes. L’enfant à naître de cette dernière alors bondit dans son ventre en reconnaissance. En présentant les deux hommes comme des membres d’une même famille au destin entremêlé déjà avant leur naissance, Luc redéfinit leur relation ; ce ne sont plus des concurrents, mais des cousins, acteurs d’un drame divin commun depuis le tout début.

 

UNE HISTOIRE DE POPULARITÉ ET DE POLITIQUE

Dans son livre La Guerre des Juifs, l’historien Josèphe écrit que Jean attire des foules immenses et qu’Hérode Antipas ordonne son exécution par anxiété politique ; il craint en effet que son influence puisse déclencher une certaine instabilité voire une rébellion. Cette analyse dépeint Jean comme une figure publique magnétique et potentiellement déstabilisante. Elle offre également un motif historiquement plus plausible de sa mort que celui évoqué dans la scène dramatique de l’Évangile, dans laquelle Hérode l’exécute à la demande de sa belle-fille, Salomé.

Josèphe ajoute un détail frappant, en précisant que certaines personnes pensaient que la défaite militaire d’Hérode survenue en 37 apr. J.-C. était un châtiment divin infligé pour la mise à mort de Jean. Cette rumeur ne fait sens que si l’exécution de Jean était largement considérée comme injuste et capitale, et si son mouvement et sa popularité ont perduré après sa mort. James McGrath souligne que « Jean était aussi connu que Jésus à son époque. Il est difficile de savoir en combien de temps Jésus a atteint une importance comparable, mais les évangiles du Nouveau Testament peinent à élever Jésus par rapport à Jean le Baptiste. L’Évangile selon Jean mentionne le prophète avant toute autre personne ; en insistant de manière appuyée sur le fait qu’il n’était pas la lumière, le texte semble dire que d’autres le considéraient bien comme tel.

Dans la théologie du christianisme tardif, Jésus éclipse Jean en importance. Mais la balance de la reconnaissance penche en faveur du dernier en ce qui concerne leur moment historique respectif. Aux yeux de ses contemporains, Jean n’était pas un personnage secondaire dans l’histoire d’un autre. Il était un formidable prophète politique reconnu de tous, dont le message s’est diffusé à travers la Judée et dont la mort a laissé des traces pendant longtemps.

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    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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