Égypte antique : comment momifier un cadavre en 70 jours (ou moins) ?

Pendant des milliers d'années, les embaumeurs de l'Égypte antique ont mêlé science et magie pour unir le corps et l'âme des défunts.

De Milagros Álvarez Sosa
Cette momie élaborée du 3e siècle avant notre ère est exposée au musée du Louvre, à Paris. Elle a été couverte d'amulettes et d'un masque.

Au début du 19e siècle, l'égyptologie, nouvelle discipline archéologique, a séduit un public large désireux de percer les mystères des pyramides et des momies. En 1869, la nouvelle de Louisa May Alcott, Lost in a Pyramid, or the Mummy's Curse (Perdus dans la Pyramide, ou la malédiction de la Momie), raconte l'histoire d'un archéologue maudit pour avoir détruit la momie d'une jeune fille. « Je me demande parfois si je ne suis pas moi aussi maudit. Je suis quelque peu superstitieux et cette petite momie continue de hanter mes rêves, » faisait-elle dire à l'assistant de l'archéologue. 

Depuis, les momies hantent la culture populaire. Au moment où Howard Carter découvre le tombeau de Toutankhamon en 1922, l'idée de la « malédiction de la momie » avait fait son chemin et avait été représentée dans les premières œuvres cinématographiques. Les momies ont envahi Hollywood en 1932 avec le film d'horreur américain réalisé par Karl Freund, La Momie, avec Boris Karloff dans le rôle principal. Les momies reviennent depuis régulièrement terrifier les spectateurs des salles obscures, en créatures vengeresses retenues prisonnières entre la vie et la mort.

Le site de Deir el-Bahari est un complexe funéraire, composé de temples et de tombes, situé sur la rive gauche du Nil face à la ville de Louxor et des temples de Karnak.

 

UNION SACRÉE

Pourquoi les Égyptiens ont-ils développé ce macabre et coûteux rituel ? C'est une question bien contemporaine. Or on ne peut comprendre la signification de la momification qu'en se départant des préjugés modernes. Objet de révérence et de mystère, la momification a été créée en signe de respect des dieux et des défunts. Pour entrer dans le monde des morts, il fallait conserver l'aspect naturel du corps du défunt.

La momification s'explique par ailleurs par la géographie et le climat égyptiens. Les plus anciennes momies connues à ce jour datent du 4e millénaire avant notre ère et n'ont bénéficié d'aucune sorte de préservation élaborée. À l'époque, les corps étaient enterrés sans cercueil à-même le désert, où le climat aride préservaient les dépouilles. Les us ont changé au début de la société égyptienne et les corps ont commencé à être placés dans des cercueils et des tombeaux. Les corps étant désormais séparés du sol, il fallait trouver d'autres techniques pour préserver l'aspect physique des corps.

Conservées par l'aridité du désert, les momies prédynastiques de Gebelein dateraient de 3 500 avant J.-C. Cette momie est conservée au British Museum, à Londres.

Ces techniques d'embaumement étaient intrinsèquement liées aux croyances religieuses polythéistes de l'Égypte antique, qui décrivaient les êtres humains comme un amalgame d'éléments. Certains éléments étaient matériels comme le corps, l'ombre et le nom du défunt. D'autres étaient spirituels : le ka, ou l'énergie cosmique reçue à la naissance, l'ankh ou souffle vital et le ba ou la personnalité. Ces éléments étaient momentanément séparés au moment du décès - une grande source d'angoisse pour les Égyptiens. La momification permettait à l'esprit du défunt de reconnaître son enveloppe corporelle et de la regagner pour renaître dans l'Autre Monde.

Le rituel était inspiré de la légende d'Osiris, dieu funéraire et juge des âmes, qui est mort noyé dans le Nil, assassiné dans un complot organisé par Seth, son frère cadet. Malgré le démembrement de son corps, Osiris a retrouvé la vie par la puissance magique de ses sœurs Isis et Nephtys qui ont réuni et enterré ses membres. Dans l'art égyptien, Osiris est souvent momifié, une tâche associé au dieu Anubis. Le mythe souligne pourquoi les Égyptiens étaient persuadés que l'âme du défunt n'avait aucune change de gagner l'au-delà si son corps n'était pas entier.

Pendant les périodes grecque et romaine, certains animaux étaient considérés comme sacrés et associés aux divinités. Ils étaient donc momifiés, comme ce babouin trouvé dans les catacombes de Tounah el-Gebel, associé au dieu de l'écriture.

 

LE COMMERCE DE LA MOMIFICATION

Initialement, la momification était l'usage exclusif de la royauté et de la cour. Sous l'Ancien Empire (2 575 - 2130 avant notre ère), seuls quelques embaumeurs royaux étaient autorisés à pratiquer la momification sur les membres de la famille du pharaon, de la cour, et de quelques personnes à qui le pharaon accordaient ce privilège. Plus tard, le rituel est devenu plus commun et des ateliers indépendants ont vu le jour. La « démocratisation » de la momification a transformé la coutume en commerce ; dès lors l'embaumement variait en fonction de l'argent que la famille du défunt était prête à dépenser.

Même dans cette nouvelle forme de pratique, tous les embaumeurs, qui avaient des connaissances anatomiques et pratiquaient de nombreux rituels, étaient vus à la fois comme des médecins et des membres de la classe sacerdotale.

Au premier millénaire avant Jésus-Christ, les embaumeurs couvraient les incisions faites pour retirer les organes avec des plats en or, comme celui-ci trouvé sur la momie du pharaon de la 21e dynastie, Psousennès Ier.

Plusieurs papyrus détaillant les techniques de ces embaumeurs professionnels ont été mis au jour. L'un des embaumeurs les plus notables était hery sesheta (le seigneur des secrets), qui portait un masque d'Anubis lors des rituels.

Il existait aussi des lecteurs de prières (hery heb), qui lisaient à hautes voix les instructions pour le rituel et les incantations magiques. Pendant ce temps, les coupeurs retiraient les poumons, le foie, l'estomac et les intestins par une incision latérale faite sur le cadavre. Leur statut social était plus bas, à cause notamment de l'impureté associée à leur tâche.

La myrrhe était utilisée pour oindre le corps du défunt pendant le processus de momification. Ce relief, dans le temple Deir el-Bahari, montre le transfert d'un arbre à myrrhe.

 

UN RITUEL INTERMINABLE

Les embaumeurs s'acquittaient de leurs tâches durant la longue période séparant la mort et l'ensevelissement, qui durait en moyenne 70 jours, même si certains écrits attestent de plus longues périodes. Une archive relate que la reine Mérésânkh III, reine de la 4e dynastie et épouse du Pharaon Khéphren (qui a fait construire la seconde grande pyramide de Gizeh), n'a été ensevelie que 274 jours après sa mort.

L'historien grec Hérodote a par ailleurs observé au 5e siècle avant notre ère comment, après la période de deuil, le corps était transporté auprès des embaumeurs. « Quand un corps leur était apporté, ils montraient un modèle de cercueil en bois peint qui représentait les défunts ». Une fois qu'un prix avait été fixé, les embaumeurs commençaient leur travail.

La première étape était relativement rapide, la décomposition étant accélérée par le climat chaud égyptien. Le rituel de purification du corps du défunt avait lieu dans les trois jours suivant la mort dans une structure temporaire appelée ibw, où le corps était nettoyé. Une fois le corps purifié, il était transporté au wabet (endroit pur) ou au per nefer (maison de beauté), où l'acte de momification pouvait commencer.

D'après Hérodote, les embaumeurs commençaient leur travail en vidant le corps de certains organes. Les Égyptiens ne percevaient pas le cerveau comme un centre de raison. Ils n'avaient donc cure de le préserver. Un long crochet était inséré dans les narines jusqu'au crâne et remué pour liquéfier le cerveau, qui se déversait ensuite naturellement dans un bol.

Une fois le corps momifié, il était placé dans un cercueil, lui-même placé dans un sarcophage. Le sarcophage sur la gauche a été trouvé à Deir el-Bahari en 1891. Il est daté de la 21e dynastie (1069-945 avant notre ère) et aurait appartenu à un prêtre du nom de Pakhar. Le sarcophage de droite date de la 22e dynastie (945-715 avant notre ère) et aurait appartenu à Djedhorefankh, qui avait la responsabilité de l'enceinte d'Amon-Rê.

Ensuite, les organes internes étaient retirés par incision, communément faite à gauche de l'abdomen. Mais le coeur, considéré comme un écrin de sagesse, était délibérément laissé. Les chapitres 27, 28 et 29 de la collection des livres mortuaires connus sous le nom de Livre des Morts, soulignaient l'importance de conserver cet organe.

La déshydratation du cadavre était essentielle à l'embaumement. Pour cela, les embaumeurs utilisaient du natron, un carbonate de sodium décahydraté souvent trouvé près des lacs salés. Ils plongeaient le corps dans cette mixture pendant environ 40 jours. Les cavités du corps se remplissaient de la dite substance et le cadavre s'asséchait naturellement. Au cours d'une expérimentation réalisée en 1994, l'égyptologue Bob Brier et le Dr. Ronald Wade ont découvert qu'au moins 265 kilogrammes de natron étaient nécessaire à la déshydratation d'un corps.

La chair était ensuite ointe de plusieurs huiles et de résine liquide. Cette technique repoussait les insectes et masquait l'odeur de la décomposition. L'historien grec Diodore de Sicile s'est rendu en Égypte au premier siècle avant Jésus-Christ et a observé le processus de momification. « Ils recouvraient précautionneusement le corps entier pendant plus de 30 jours, d'abord avec des plants de cèdre et d'autres préparations, ensuite avec de la myrrhe, de la cannelle et des épices qui non seulement préservaient le corps plus longtemps mais donnaient aussi au corps un parfum plus agréable. »

Momie de Ramsès II, Musée égyptien du Caire.

LE BANDELETTAGE

Après l'excérébration, l'éviscération et la déshydratation, la dernière étape de la momification était le bandelettage. Cette opération était faite dans une grande solennité et commençait par la mise en place d'amulettes entourées de papyrus sur le corps du défunt. Puis on bourrait les cavités abdominales et la cage thoracique à l'aide de tampons de lin imprégnés de résine et de sciure de bois. Plusieurs jours étaient nécessaires pour envelopper le corps. La quantité de linge utilisé variait d'une momie à l'autre. Dans les cas des défunts les moins fortunés, les linges n'étaient pas neufs mais avaient appartenu au mort. Chaque étape du bandelettage était accompagnée d'une prière. 

Si le mort faisait partie de l'élite, la momie était recouverte d'un masque et placée dans un somptueux cercueil, qui était ensuite placé dans un sarcophage. Une procession funéraire transportait le sarcophage dans le tombeau, cette « maison de l'éternité » où le corps du défunt, désormais prêt à rejoindre le monde des morts, pouvait réunir tous les éléments pour revivre à nouveau.

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