Catastrophes naturelles : les leçons oubliées des sociétés antiques
Des stratégies égyptiennes contre les crues aux techniques agricoles mayas, le monde antique à beaucoup à nous enseigner sur la cohabitation avec des extrêmes environnementaux.

Le Forum romain était un lieu où se tenaient des réunions publiques et des procès et où s’exerçaient d’autres fonctions de la vie civique. Une forte coopération au sein de la communauté aide ceux qui sont touchés par des catastrophes à se rétablir.
Le Forum romain était un lieu où se tenaient des réunions publiques et des procès et où s’exerçaient d’autres fonctions de la vie civique. Une forte coopération au sein de la communauté aide ceux qui sont touchés par des catastrophes à se rétablir.
Séismes, ouragans et incendies sont des phénomènes naturels qui peuvent virer à la catastrophe, mais le degré auquel ils nous affectent dépend aussi de la façon dont on s’y prépare et dont on y réagit.
Nous ne pouvons pas arrêter les tremblements de terre, par exemple, mais nous pouvons construire des bâtiments plus flexibles.
On le savait déjà dans le monde antique.
Les maçons incas utilisaient des pierres à la forme irrégulière taillées avec une précision remarquable et assemblées sans mortier qui pouvaient bouger et reprendre leur place. Les constructions japonaises traditionnelles en bois comportaient un énorme pilier central, en bois lui aussi, qui jouait un rôle comparable à celui des dispositifs qui permettent aujourd’hui aux gratte-ciel de résister aux mouvements du sol lors des tremblements de terre. Et de nouvelles connaissances sur le béton romain suggèrent que celui-ci se renforçait au fil du temps et qu’il possédait, dans une certaine mesure, des propriétés auto-réparatrices, avec des inclusions qui réagissaient à l’eau pour empêcher les fissures de se propager.
Des méthodes innovantes de planification et de conception ont également aidé les sociétés anciennes à supporter d’autres catastrophes, comme des sécheresses et des crues. Nos ancêtres savaient tirer parti de la nature, maintenir les paysages en bonne santé et s’appuyer sur des liens communautaires solides.
Le réapprentissage de ces leçons pourrait nous aider à mieux nous préparer pour les catastrophes du futur, qui devraient causer plus de dégâts que jamais auparavant.
ILS NE LUTTAIENT PAS CONTRE LA NATURE, ILS L’UTILISAIENT À LEUR AVANTAGE
À travers le monde, les inondations deviennent de plus en plus dangereuses à mesure que le changement climatique intensifie les précipitations et que la population mondiale se concentre sur les littoraux, vulnérables aux inondations et aux ouragans.
Mais certaines sociétés anciennes savaient tirer parti du débordement des cours d’eau. Plutôt que de confiner et de rediriger l’eau dans un espace étroit susceptible de créer des torrents puissants, on laissait les eaux de crue s’étendre sur de larges zones.
Les Égyptiens de l’Antiquité se servaient des crues annuelles le long du Nil pour irriguer leurs cultures. À mesure que les eaux de crue se retiraient des berges du fleuve, elles y laissaient des sédiments qui rendaient les sols plus fertiles. Les Égyptiens pratiquaient également l’irrigation par bassins ; des berges terreuses contenaient et contrôlaient les eaux de crues de façon à permettre l’irrigation des terres agricoles, puis leur drainage.
Dans d’autres cas, les peuples anciens avaient compris où se situait le danger lié aux crues et aux inondations et se positionnaient de sorte à l’éviter.
Les habitants de la côte des Mosquitos, dans l’est du Honduras, construisaient leurs villages en dehors des plaines inondables des principaux cours d’eau. Ils choisissaient plutôt de s’installer le long de petits affluents à l’abri du pire des crues.
La philosophie antique consistant à laisser l’eau se répandre en sécurité plutôt que de la contraindre à passer dans un canal étroit peut nous aider à nous adapter aux inondations actuelles.
Les ingénieurs contemporains se servent de bassins en béton pour contenir les eaux de crue qui s’écoulent petit à petit dans un ruisseau ou dans un système d’évacuation des eaux pluviales. Récemment, des urbanistes ont commencé à réaménager ces bassins en écosystèmes de zones humides capables de mieux absorber l’eau et lui permettant de s’infiltrer dans le sol. Ils constatent que la restauration des plaines inondables le long des cours d’eau permet d’absorber les inondations sans causer de catastrophes dans les environs.
ILS PRÉSERVAIENT LEURS PAYSAGES AVANT QUE LES CATASTROPHES NE SURVIENNENT
Les peuples anciens faisaient des choix délibérés quant à la façon dont ils utilisaient leurs terres.
Les peuples autochtones d’Australie, par exemple, utilisaient de petits feux maîtrisés pour prévenir de plus gros incendies. Cette mesure préventive permettait de contrôler la quantité de broussailles inflammables qui s’accumulaient sur le sol forestier.

D’autres communautés anciennes, comme les mayas, aménageaient délibérément leurs terres en mosaïques, des formations alternant ou mélangeant champs cultivés, vergers, jachères et zones boisées. Contrairement au défrichage de paysages pour créer un champ permanent dédié à la culture d’une seule espèce, pratique qui a largement cours de nos jours, le fait de mélanger et d’alterner la végétation peut préserver la bonne santé du sol et favoriser la biodiversité locale.
Pour protéger leurs cultures de catastrophes telles que des sécheresses, les Incas aménageaient leurs champs en terrasses, permettant ainsi au sol d’absorber davantage d’eau de pluie qu’un champ plat. Et les anciennes communautés de l’altiplano bolivien, autour du lac Titicaca, ont construit des canaux entre des parcelles surélevées afin d’irriguer les cultures et de les protéger du gel.
Ces techniques anciennes de gestion durable des paysages sont désormais étudiées par des spécialistes de l’aménagement paysager à la recherche de vieilles solutions à des problèmes nouveaux. Dans des endroits particulièrement touchés par des incendies toujours plus graves, comme l’Australie, des spécialistes de l’aménagement paysager incorporent des techniques autochtones de gestion de la faune à leurs stratégies de prévention des grands incendies.
Les savoirs de groupes autochtones sont également intégrés à l’agriculture moderne. Les couverts végétaux peuvent aider à la conservation de l’eau et des pratiques agricoles régénératives maintiennent le sol en bonne santé.
LES PEUPLES ANTIQUES SAVAIENT QUE LA RECONSTRUCTION EST UNE ŒUVRE COLLECTIVE
La culture survivaliste populaire d’aujourd’hui se concentre sur l’accumulation individuelle et les actes héroïques solitaires.
Mais l’histoire montre que c’est la coopération communautaire, et non l’autosuffisance, qui augmente les chances de survie et de rétablissement des personnes confrontées à une catastrophe. Une approche lente et méthodique n’est pas très cinématographique, mais c’est ainsi que l’on a toujours remonté la pente.
Lorsque les Européens arrivèrent en Amérique du Nord, apportant avec eux conquêtes et maladies, des vestiges de tribus floridiennes diverses et variées se regroupèrent en villages et en vinrent à former, au 18e siècle, le peuple séminole. Après qu’un séisme eut frappé l’île grecque de Rhodes en 227 av. J.-C., la ville se reconstruisit grâce à l’aide de villages méditerranéens voisins. En s’intéressant aux façons dont les communautés antiques se relevèrent de catastrophes telles que des sécheresses ou des inondations, la recherche a montré que celles dotées de structures sociales inclusives avaient plus de chances de survivre.
Les réponses collectives de ce type face aux catastrophes sont essentielles pour les endroits aujourd’hui frappés par des désastres.
Après que l’ouragan Hélène a entraîné des inondations meurtrières dans toute la région des Appalaches en 2024, des membres de la communauté, même de lointains voisins, ont partagé eau et nourriture, et se sont entraidés pour déblayer les débris laissés par le submergement.
Un bunker équipé d’un stock de nourriture peut permettre à un petit groupe de tenir pendant quelque temps, mais les communautés ont besoin de fermes, d’écoles et de magasins ; elles ont besoin d’infrastructures et de chaînes d’approvisionnement. Même l’individu le mieux préparé finira par avoir besoin d’une société fonctionnelle.
Nous pouvons répliquer ces stratégies anciennes pour gérer les inondations ou les incendies, mais nous aurions tout intérêt à nous inspirer de la plus importante qualité des sociétés prospères du passé : la flexibilité.
Ce sont les groupes capables de s’adapter, de changer, de revoir leurs plans et de trouver d’autres options qui ont réussi à se sortir des crises. Dépendre d’une seule culture, d’un seul partenaire commercial ou d’une seule ressource précieuse voue à la catastrophe. Les façons d’être rigides, de même que les bâtiments inflexibles, résistent mal lorsque le sol se met à trembler.
Chris Begley est archéologue, explorateur National Geographic, co-auteur de The Emergency Playbook: A Bunker-Free Guide to Disaster Preparation (Ten Speed Press, 2026) et auteur de The Next Apocalypse: The Art and Science of Survival (Basic Books, 2021).
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
