À la rencontre de Jésus dans un parc à thème américain

À Orlando, au Holy Land Experience, un parc à thème biblique ayant définitivement fermé ses portes en 2021, Michael Job a endossé le rôle de sa vie : Jésus. Ne faisait-il que jouer la comédie ? Rien n'est moins sûr.

De Nina Strochlic
Publication 26 déc. 2023, 11:13 CET
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Pendant plus de dix ans, Michael Job a joué le rôle de Jésus dans le parc à thème Holy Land Experience à Orlando, en Floride.

PHOTOGRAPHIE DE Paolo Verzone, National Geographic

ORLANDO, 2018 — Sous une petite, mais imposante ligne d’horizon de faux piliers antiques, Ron et Chris Job se préparent à observer leur fils jouer le rôle de sa vie : Jésus-Christ. Depuis dix ans, Michael Job (prononcé comme dans le Livre de Job), 44 ans, porte une couronne d’épines et un pagne que l’on appelle « la couche » au Holy Land Experience, ce parc à thème biblique immersif situé dans l’épicentre des loisirs américains : Orlando, en Floride. 

Avant sa première représentation de la journée, Michael descend les escaliers du temple du roi Hérode (une réplique supposée faire un tiers de la taille de l’original) et commence à intercepter un flot de visiteurs qui sortent de la Maison de Marie, où ils viennent d’assister à la scène où Marie apprend qu’elle est enceinte. Non loin de là, dans le décor de Bethléem, trois chameaux sont conduits dans leur enclos rempli de foin tandis que des haut-parleurs diffusent des chansons du spectacle. On entend alors une voix d’opéra chanter en anglais : « J’ai trouvé mon roiiiii » ou encore « Je suis à Lui pour toujours ».

Michael est vêtu de la longue robe beige qu’il porte pour jouer le rôle d’un aubergiste de Bethléem. Autour de Noël, Jésus adulte ne fait qu’une brève apparition (on craint que le public ne soit troublé de le voir aux côtés de l’Enfant Jésus), mais cela n’a guère d’importance ; les visiteurs savent que Michael est Jésus, qu’il porte « la couche » ou le châle brodé d’un grand prêtre juif.

« Quelqu’un a-t-il besoin d’une prière ? », demande une femme à la coupe afro blonde et au rouge à lèvres rose givré à ses amis, en pointant Michael du doigt. « Il joue parfois le rôle de Jésus. »

« Comment le sais-tu ? » demande Michael.

« Je viens tout le temps ici », répond-elle.

Avec ses mèches de cheveux qui encadrent son long visage et ses yeux bleus à la Raspoutine, le costume de Michael n’est qu’un accessoire supplémentaire. Même sans son costume, on le reconnait dans les centres commerciaux et les restaurants de la ville. « Je coiffe mes cheveux en arrière », dit-il, « mais ça n'empêche pas les gens de savoir qui je suis. »

Les parents de Michael se tiennent à proximité et observent le cercle grandissant de visiteurs autour de leur fils. « C’est une bonne réplique à donner aux flics : “Attention, mon fils est Jésus” », dit Ron en riant aux éclats. « Et pourquoi pas celle-là ? “Mon fils a un travail où il se fait crucifier tous les jours”. Ce à quoi on me répondrait : “Pourquoi ne démissionne-t-il pas ?” Parce qu’il adore ça ! »

Au Holy Land Experience, fondé en 2001 comme musée vivant de la Bible par un juif du nom de Marvin Rosenthal, la musique est entraînante, les décors étaient élaborés et de nombreux artistes sont des vétérans des productions Disney et Universal. Les spectateurs passaient d’une mini-pièce de théâtre sur la naissance de Jésus à une autre, frappaient des balles de golf sur un parcours biblique et s’extasiaient devant d’anciens parchemins dans le Scriptorium, un musée présentant une vaste collection d’artefacts bibliques. À la fin de chaque séquence théâtrale, une voix de femme encourageait le public à poursuivre son chemin : « Que Dieu vous bénisse et shalom ». 

Michael Job prie dans une réplique des grottes de Qumran, un site dans le désert d’Israël où les premiers manuscrits de la mer Morte ont été retrouvés.

PHOTOGRAPHIE DE Paolo Verzone, National Geographic

Ce lieu, à la fois parc à thème, décor de Broadway et musée, attirait dans le centre de la Floride des visiteurs du monde entier, venus assister à des récits de la Bible et interagir avec des personnages bibliques.

Des groupes de moines bouddhistes, de Hare Krishna et même une association athée ont déjà franchi les portes au style antique pour se retrouver au premier siècle de notre ère (« Vous leur disiez “Dieu vous bénisse” et ils vous répondaient “Bonne journée” », raconte Michael à propos des athées). À l’époque où le parc proposait des abonnements saisonniers, certaines personnes venaient tous les jours pour se plonger dans l’époque biblique. Après plusieurs changements de propriétaire et des rénovations, le parc est en 2007 devenu la propriété de Trinity Broadcasting Network, le plus grand réseau de télévision chrétienne au monde. En 2021, il a été racheté par AdventHealth, une société qui exploite plusieurs dizaines d’hôpitaux aux États-Unis et qui compte transformer le parc en campus médical.

Au cours d’un week-end de décembre, des groupes religieux et des groupes scolaires ont parcouru les 13 hectares de théâtres et de décors construits en pierre de Jérusalem, se mêlant aux visiteurs d’autres parcs à thème comme Disneyworld et Universal Studios qui se trouvent à proximité, et à ceux qui étaient venus à Orlando uniquement pour se rendre au Holy Land Experience (« [Nous sommes venus ici] en attendant de pouvoir nous rendre à la véritable Terre sainte », déclarait un couple, « ce qui est un peu plus cher »). Les visiteurs recherchent du divertissement, de l'enrichissement et, s’ils croisent le chemin de Michael, une bénédiction personnalisée de Jésus.

Michael est originaire du nord de l’État de New York, mais sa voix prend les riches intonations d’un prédicateur de gospel du Sud. Il prie pour soulager la douleur au genou d’une femme venue de Virginie. Il prie pour les genoux arthritiques d’un homme costaud vêtu d’un jean. « Pas si mal », dit l’homme en haussant les épaules et en secouant les pieds. Il encourage les gens à se lever de leur fauteuil roulant et à mettre du poids sur leurs pieds chaussés de bottes orthopédiques. Alors qu’il prie pour qu’un groupe de visiteurs rentre sain et sauf à Pittsburgh, deux femmes se penchent discrètement pour toucher l’ourlet de sa tunique. Un régisseur raconte qu’ils passent leur temps à éloigner des visiteurs du parc et à le faire monter sur scène juste avant le lever du rideau. 

Michael admet que Jésus ne devrait pas être vu. Mais le public exige de le voir. « Suis-je qualifié pour l’incarner ? », demande-t-il. « Non. Qui pourrait être à la hauteur ? »

Autour d’un sandwich au porc grillé d’Esther’s Banquet, la cafétéria du parc, Michael décrit ses références insolites. Il est titulaire d’une maîtrise en performance vocale et chante comme basse-baryton. Il fut un temps, il jouait Captain America aux studios Universal et Gaston dans La Belle et la Bête à Disney World. Il est également titulaire d’un master en direction ministérielle (dans le sens religieux). The Holy Land Experience fusionne ces expériences distinctes en un seul rôle : celui de Jésus.

Michael fait signe à Jewell Cooper, 80 ans, qui sert le déjeuner derrière le comptoir. Elle nous rejoint à notre table pour nous raconter comment elle a guérie de sa cécité, alors qu’elle n’était qu’une fillette, grâce aux prières de sa grand-mère. « J’ai vu des gens recouvrer la vue », raconte Cooper, qui est originaire d’Alabama et que tout le monde appelle Miss Jewell. « J’ai vu des gens avec des cannes sortir d’ici en tenant leur canne en l’air. »

Les visiteurs du Holy Land Experience prennent des photos avec Michael Job devant une réplique du temple d’Hérode, qui faisait soi-disant un tiers de la taille de la structure antique originale.

PHOTOGRAPHIE DE Paolo Verzone, National Geographic

Michael affirme que des miracles se produisaient au Holy Land Experience, et ce jusqu’à quarante par jour. Il en a documenté certains sur sa chaîne YouTube, avec des titres en anglais tels que « Cancer du côlon de stade 4 guéri ! » et « Totalement guéri ! Au nom de Jésus ».

« Tu te souviens de cette fille en fauteuil roulant ? », demande Michael à son père. Il y a quelques années, il dirigeait une séance de guérison alors que ses parents étaient venus visiter le parc (ils s’y rendaient quatre fois par an) et dans le public se trouvait une femme qui avait été éjectée d’une voiture des années auparavant. « Papa me disait toujours de ne pas sortir les gens de leurs fauteuils roulants, car je risquais d’avoir des ennuis », raconte-t-il. Mais lorsque Michael s’est approché du fauteuil roulant de cette dame, il a entendu une voix qui lui disait de la relever « Mon père va me tuer », s’était-il dit. Or son intervention a fonctionné et cette dame marche aujourd’hui. « Le truc, c’est que ça ne s’invente pas », dit Ron d’un ton approbateur.

Plus tard, assis dans le public lors d’un spectacle sur le roi Hérode, niché à côté de la boutique Gold, Frankincense, and Myrrh, Ron confie qu’il n’était pas convaincu des capacités de Michael jusqu’à ce que les prières de son fils guérissent une lésion nerveuse dans ses jambes, qui l’affaiblissait tellement qu’il ne pouvait plus conduire. « Il ramène toujours cette anecdote sur le tapis quand j’ai l’air sceptique », raconte Ron. 

Michael se considère comme un évangéliste qui se retrouve occasionnellement dans la peau d’un comédien, mais pendant longtemps, il n’était qu’un comédien qui essayait de percer. Il a passé trois ans à passer des auditions et à faire des petits boulots à New York : traiteur, animateur d’excursions à vélo dans Central Park, et un peu d’immobilier. Puis, à l’âge de 28 ans, il a trouvé Dieu à Times Square. Michael raconte que sa révélation religieuse s’est produite dans un ancien théâtre de Broadway transformé en église et qu’en sortant du métro cette nuit-là, il a décidé de dédier sa vie au Christ. « Il m’a délivré de la dépression et de la luxure », se souvient-il. « J’avais de la joie. Je voulais passer mon temps à l’église et non dans les clubs ».

Michael Job se dirige vers le Scriptorium, un musée qui possèdait l’une des plus grandes collections bibliques du pays.

PHOTOGRAPHIE DE Paolo Verzone, National Geographic

Michael est venu en Floride et a rejoint le circuit des parcs d’attractions. Il raconte s’être fait réprimander à plusieurs reprises dans un autre parc parce qu’il parlait de Dieu dans les coulisses. « Je n’ai pas cessé d’en parler [pour autant]. » Au Holy Land Experience, il n’avait pas à se restreindre.

Dans les coulisses, les comédiens (dont une ballerine cubaine de formation classique, un descendant de survivants de l’Holocauste et un vétéran militaire devenu spécialiste de la Bible) priaient la tête inclinée. Ils se dirigeaient ensuite vers la scène pour participer au spectacle de Noël. Des rois couverts de sequins, des paysans ensanglantés et des dames emmaillotées de soie couraient dans tous les sens dans les coulisses de la scène.

« Ce qui me fait vivre, c’est le public », expliquait Michael, installé sur un canapé et vêtu d’une robe en toile de jute pour jouer un lépreux. « Je ne suis pas là pour la pièce, je suis là pour que les gens rencontrent Jésus. » Parfois, disait-il, Dieu lui parle pendant qu’il jouait, lui soufflant une réplique oubliée ou une remarque orgueilleuse à chanter. « Il me donne des talents que je n’aurais jamais eus par moi-même. » D’un coup il se levait, courait sur scène et s’allongeait au milieu des lépreux. Derrière lui, une vidéo projetée le montrait dans son rôle de Jésus en train de guérir les plaies ouvertes des lépreux.

Plus tard, après avoir pointé, Michael récupérait son téléphone à l’arrière de la boutique de souvenirs et allait sur Facebook. Si incarner Jésus était son travail, il ne s’arrêtait en réalité jamais de travailler ; ses réseaux sociaux témoignent de la vie trépidante d’un évangéliste très actif. Sur son profil défilent des photos prises lors d’une tournée de chants de Noël à la prison d’Orlando, des annonces pour des prédications dans des églises locales et des vidéos d’un récent voyage au Nigeria et en Pologne, où il a parcouru les rues vêtu de sa tunique de Jésus et comblé le fossé linguistique avec son « evangecube », un jouet ressemblant à un Rubik’s cube illustré de récits bibliques. Appuyé sur une table où reposent des figurines de crèche et des harpes dorées, Michael montre une récente photo de profil sur laquelle on le voit les bras tendus et la poitrine en sang : « C’est moi sur la croix. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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