Jésus était-il enfant unique ?

L’un des débats les plus anciens du christianisme porte sur un passage de la Bible qui mentionne les frères et sœurs de Jésus.

De Kelly Faircloth
Publication 24 juil. 2026, 11:21 CEST
« La Adoración de los Pastores » (L’Adoration des bergers) de Juan del Castillo, tableau peint vers 1634-1636. ...

« La Adoración de los Pastores » (L’Adoration des bergers) de Juan del Castillo, tableau peint vers 1634-1636. Depuis deux mille ans, les chrétiens débattent de ce que la Bible dit au sujet des frères et sœurs de Jésus.

PHOTOGRAPHIE DE Peter Horree, Alamy

« La Adoración de los Pastores » (L’Adoration des bergers) de Juan del Castillo, tableau peint vers 1634-1636. Depuis deux mille ans, les chrétiens débattent de ce que la Bible dit au sujet des frères et sœurs de Jésus.

PHOTOGRAPHIE DE Peter Horree, Alamy

Dans l’Évangile selon Marc, l’un des quatre évangiles canoniques du Nouveau Testament et celui qui aurait été, selon les spécialistes, écrit le premier, l’on trouve un passage où Jésus retourne dans sa ville natale de Nazareth pour y prêcher. Marc rapporte que les habitants étaient stupéfaits, en partie parce qu’ils savaient parfaitement qui il était : « De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : “D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?” N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »

Depuis plusieurs siècles, ce passage est au cœur d’un débat de la théologie chrétienne : Jésus avait-il des frères et sœurs ? Plus précisément, Marie et Joseph eurent-ils d’autres enfants ensemble après la naissance de Jésus ? C’est une question à laquelle différents courants du christianisme répondirent de manière radicalement différente pendant deux mille ans tout en s’appuyant sur les mêmes textes fondamentaux.

Traditionnellement, les doctrines catholique et orthodoxe soutiennent toutes deux que Jésus était le fils unique de Marie. Mais les protestants, eux, sont historiquement plus disposés à interpréter le mot « frère » littéralement. Les raisons de ces divergences d’interprétation varient, mais elles sont étroitement liées à des siècles de traductions et à une croyance vieille de deux millénaires en la conception virginale de Jésus, mais aussi en la virginité perpétuelle de Marie.

 

LES NOMBREUX SENS DU MOT « FRÈRE »

Jésus et ses premiers fidèles parlaient probablement l’araméen, mais les Évangiles furent composés en grec, une langue largement parlée dans le monde méditerranéen à cette époque. L’Évangile selon Marc utilise le mot grec « adelphos » pour désigner un « frère » ou le mot « adelphoi » au pluriel.

Selon Bruce Chilton, professeur de philosophie et de religions titulaire de la chaire Bernard-Iddings-Bell au Bard College, dans l’État de New York, qui a beaucoup travaillé sur l’histoire du christianisme primitif, le mot lui-même n’est pas particulièrement difficile à traduire. « Mais bien entendu, l’une des choses intéressantes qui se produisent au sein du mouvement chrétien primitif est que ces termes très élémentaires peuvent être employés métaphoriquement », explique-t-il.

Par exemple, dans ses écrits, l’apôtre Paul interpelle souvent les communautés auxquelles il s’adresse avec le mot « frères », y compris des groupes incluant des femmes. « Pour cette raison, les traducteurs, quand ils voient cela, ne savent que faire ; parfois ils disent frères et sœurs », poursuit Bruce Chilton.

Mais le professeur fait remarquer que ce le contexte n’est pas celui-ci dans le sixième chapitre de l’Évangile selon Marc : « Si vous êtes dans le lieu où vous avez grandi et que les gens disent : “N’est-ce pas celui dont les frères sont…”, eh bien ce n’est pas métaphorique. C’est sur le plan linguistique une désignation assez directe », souligne-t-il.

« Adelphoi » n’apparaît pas uniquement dans l’Évangile selon Marc dans le Nouveau Testament. Il figure également dans l’Évangile selon Matthieu : Jésus est en train de prêcher quand quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là, qui cherchent à te parler. » Il lui répond en désignant ses disciples et dit : « Voici ma mère et voici mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » L’Évangile selon Jean rapporte quant à lui leur scepticisme initial.

Un frère apparaît plus en détail : Jacques, qui allait devenir un personnage important de l’histoire primitive du christianisme. Paul l’appelle « le frère du Seigneur », et il figure également dans les travaux de l’historien juif Flavius Josèphe, son contemporain, qui le présente comme le frère de Jésus.

« C’est un personnage tout à fait influent, affirme Bruce Chilton. « C’était lui le chef à Jérusalem, et non Pierre, et certainement pas Paul. » Il finit par être tué vers l’an 62.

Un autre frère, Judas, également appelé Jude, à ne pas confondre avec le disciple qui trahit Jésus, est traditionnellement associé à l’avant-dernier livre du Nouveau Testament, l’Épître de Jude. « Cela ne signifie pas que nous pouvons affirmer qu’il en est directement l’auteur, même si certaines personnes le font », prévient Bruce Chilton. Nous ne savons que peu de choses de plus à son sujet, et encore moins concernant Simon et Joseph.

 

POURQUOI LES CHRÉTIENS DIVERGENT-ILS SUR LES FRÈRES ET SŒURS DE JÉSUS ?

La vie reproductive de la mère de Jésus, Marie, est l’élément qui a fait de cette question un sujet si controversé dans l’histoire du christianisme. Assez tôt, une idée a émergé qui voulait que Jésus n’était pas seulement le fruit d’une conception virginale, mais que Marie était restée chaste tout le restant de sa vie, une doctrine que l’on appelle la virginité perpétuelle.

Un texte apocryphe du deuxième siècle de notre ère, le Protévangile de Jacques, a joué un rôle central dans la propagation de cette idée, comme l’explique Helen Bond, professeure des origines chrétiennes à l’Université d’Édimbourg. Si ce texte n’intégra pas la Bible chrétienne, il fut, selon les spécialistes, déterminant dans la formation des croyances chrétiennes sur Jésus, Marie et Joseph, ainsi que dans l’affirmation de l’Incarnation, de la naissance virginale et la virginité perpétuelle de la Sainte Mère. Ce texte étoffe l’histoire de la naissance et des origines de Jésus et présente Joseph comme un homme bien plus âgé ayant déjà des enfants adultes.

« Ce qui préoccupe avant tout le Protévangile, c’est la virginité perpétuelle de Marie. C’est vraiment ce qu’il cherche à expliquer, indique Helen Bond. D’où viennent ces frères et ces sœurs ? »

Alors que les théologiens étaient aux prises avec la question de l’origine de ces « adelphoi », trois positions émergèrent, toutes portant le nom de penseurs chrétiens du quatrième siècle, chose qui montre combien ce débat est ancien.

La position helvidienne, qui doit son nom au théologien romain Helvidius, avance que Marie et Joseph eurent des enfants ensemble après Jésus. La position épiphanienne, du nom de l’évêque Épiphane de Salamine, considère ces frères et sœurs comme les enfants d’un précédent mariage de Joseph. La position hiéronimienne est la doctrine défendue par saint Jérôme, l’homme qui traduisit la Bible en latin. Il avança que Joseph, lui aussi, était resté vierge toute sa vie, et que ces personnes n’étaient ni les enfants de Marie, ni les siens, mais des cousins.

La théologie orthodoxe adopta voilà bien longtemps la position épiphanienne, celle qui veut que ces frères étaient des enfants issus d’un précédent mariage de Joseph. La tradition catholique eut quant à elle tendance à considérer qu’ils étaient des cousins, en soulignant par exemple que dans l’Évangile selon Jean, Jésus confie Marie aux soins de Jean, son disciple bien-aimé, ce qui ne serait pas nécessaire s’il avait eu des frères plus jeunes. Tant les orthodoxes que les catholiques croient en la virginité perpétuelle de Marie, et le catéchisme de l’Église catholique continue d’affirmer que Jésus était le fils unique de Marie.

Mais de nombreux courants protestants ayant émergé dans le sillage de la Réforme, au 16e siècle, valorisèrent l’importance d’une relation directe avec les Écritures. Les nouvelles confessions protestantes produisirent des traductions dans les langues courantes de leur époque et se concentrèrent de plus en plus sur ce qui était étayé par le texte lui-même plutôt que sur de vieilles traditions ecclésiastiques. « La plupart des protestants ne sont pas préoccupés par la virginité perpétuelle de Marie, explique Helen Bond. Cela n’apparaît pas clairement dans la Bible. » En conséquence, la tradition protestante est généralement peu troublée par l’idée que Jésus ait eu des frères et sœurs plus jeunes.

 

L’HYPOTHÈSE D’UNE FAMILLE RECOMPOSÉE

D’après Helen Bond, dans le monde des spécialistes de la Bible, le consensus actuel penche pour l’idée que Marie et Joseph auraient eu une relation conjugale ordinaire et que Jésus aurait bien eu des frères et sœurs plus jeunes : « Ces enfants sont les enfants de Marie, mais nés de manière naturelle de Joseph. »

Cependant, certains spécialistes ont avancé que le terme « adelphoi » pouvait également servir à désigner les enfants de Joseph issus d’un précédent mariage. « La plupart des familles de l’époque étaient des familles recomposées », fait observer Helen Bond. C’était une région où la mortalité était particulièrement élevée. « On mourait, les femmes se remariaient, les hommes se remariaient, et on entrait donc dans une nouvelle union alors qu’on avait déjà des enfants. Je doute que quiconque fasse des distinctions strictes […] Je pense que cela désigne en fait ces personnes de votre âge qui grandissent avec vous. »

Enfin, tant Bruce Chilton que Helen Bond renvoient à un autre facteur qu’il importe de prendre en compte, indépendamment des textes eux-mêmes : les simples réalités démographiques de l’époque, qui semblent davantage compatibles avec l’hypothèse d’une famille recomposée qu’avec celle d’une famille nucléaire nombreuse.

« Nous parlons, et cela inclut Jésus, d’une famille de sept enfants devenus adultes à une époque où, selon les estimations de spécialistes successifs, 35 % des enfants mouraient avant l’âge de cinq ans », rappelle Bruce Chilton. Il est difficile de faire correspondre le nombre de frères et sœurs plus jeunes à cette réalité démographique étant donné le nombre de grossesses qu’il aurait fallu pour engendrer autant d’adultes. « Je ne dis pas que tous ces frères mentionnés ou que les sœurs étaient issues du premier mariage de Joseph, mais que ce nombre ne devient plausible que dans le cas d’une recomposition », explique Bruce Chilton.

« Je pense qu’on a tendance à imaginer que Jésus venait d’une famille nombreuse, c’est un peu comme à l’époque victorienne, on avait des familles plus nombreuses », ajoute Helen Bond. Mais cela n’est pas vrai, car la mortalité était particulièrement élevée. Elle cite à l’appui les recensements effectués en Égypte, province romaine voisine et mine d’or en matière de données démographiques. « On peut s’apercevoir assez aisément que l’on a affaire à des familles largement recomposées, c’est une femme avec deux enfants qui épouse un homme qui en a un, et peut-être qu’un autre enfant arrive ensuite. Les foyers comptaient en général plutôt deux enfants que douze ».

En définitive, toute tentative d’obtenir une réponse concrète se heurte à la réalité matérielle des preuves disponibles. « Il s’agit d’une famille rurale, de statut modeste, ils sont artisans, travailleurs manuels, dans un tout petit village de la Galilée rurale », rappelle Helen Bond. Ils n’auraient de toute manière laissé que peu de traces dans les archives historiques. Dès lors, il est possible que nous ne connaissions jamais la vérité des faits et que tout cela demeure une question de foi.

Kelly Faircloth est journaliste indépendante et vit à New York. Elle traite d’Histoire et de culture pour National Geographic.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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