Le dernier repas de l'homme de Tollund a été reconstitué 2400 ans après sa mort

Une nouvelle étude menée sur le corps de l’homme de Tollund a permis de révéler la composition de son dernier repas avant son sacrifice.

De Elizabeth Djinis
Publication 21 sept. 2021, 09:30 CEST
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L’homme de Tollund a été pendu par une corde de cuir avant d’être jeté dans une tourbière danoise il y a de ça 2 400 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Robert Clark, Nat Geo Image Collection

Les hommes des tourbières font partie des victimes de meurtre les plus énigmatiques de l’Histoire. Leurs corps ont été préservés dans des tourbières du nord de l’Europe. Leurs visages affichent souvent des expressions faciles très détaillées et leur état de conservation remarquable permet de déchiffrer les méthodes par lesquelles ils ont été sacrifiés il y a près de 2 000 ans.

L’homme de Tollund est sûrement la plus connue de ces victimes. Découvert en 1950 par des creuseurs de tourbe au nord du Danemark, cet homme de l’âge du fer coiffé d’un bonnet de laine portait encore, autour de son cou, la corde en cuir utilisée pour le pendre vers 350 av. J.-C.

Bien que les méthodes utilisées pour tuer ces victimes des tourbières sont bien connues des archéologues, souvent des traumatismes contondants, des égorgements ou des asphyxies, les évènements ayant conduit à leur mort restent flous. S’agissait-il de meurtres aléatoires ou de sacrifices de cérémonie ? S’il était bien question de rituels meurtriers, comment les victimes étaient-elles sélectionnées ? Avaient-elles le droit à un dernier repas spécial ou à des stupéfiants pour atténuer la terreur de leur mort imminente ?

Une étude publiée le 21 juillet dans la revue Antiquity analyse en détail le dernier repas de l’homme de Tollund, un menu des plus simples et peu remarquable.

 

DU PORRIDGE BRÛLÉ

Lorsque l’homme de Tollund a été découvert il y a 70 ans, les chercheurs ont examiné son estomac ainsi que son tube digestif remarquablement bien conservés. Ils ont pu déterminer que cet homme avait mangé son dernier repas entre 12 et 24 heures avant sa mort.

Désormais, une équipe de scientifiques menée par Nina Nielsen, directrice de recherche au musée de Silkeborg au Danemark, a étudié de nouveau le contenu de ses intestins avec une nouvelle technologie. C’est l’analyse des intestins d’un homme des tourbières la plus complète jamais effectuée. Les chercheurs ont pu récupérer des macrofossiles végétaux, du pollen et d’autres indices révélant la présence de nourriture et de boisson.

Les principaux ingrédients (à l’exception du poisson) du dernier repas de l’homme de Tollund sont présentés avec leurs véritables proportions. 1) orge 2) renouée à feuilles de patience 3) lin 4) renouée faux liseron 5) sable 6) cameline 7) chénopode blanc 8) spargelle 9) ortie royale et 10) pensée des champs.

PHOTOGRAPHIE DE MUSÉE DE SILKEBORG

Leurs résultats ont révélé que le dernier repas de l’homme de Tollund consistait en un porridge d’orge, de lin, de graines d’herbes sauvages et d’un peu de poisson. Si l’on en croit les analyses ultérieures menées sur douze victimes européennes de l’âge du fer, ce repas était tout à fait classique. À cette époque, les repas étaient composés autour de graines, parfois accompagnées de viande ou de baies. Il est difficile pour les chercheurs de déterminer si ce type de repas était ordinaire en cette époque, puisque la majorité des données actuelles sur le régime alimentaire de l’âge du fer proviennent des vestiges des corps des hommes des tourbières.

Ils ont également été capables de déterminer comment le dernier repas de l’homme de Tollund avait été préparé. En identifiant les minuscules fragments de porridge, ils ont découvert qu’il avait été cuit dans un pot en argile, légèrement brûlé par ailleurs.

« On peut se faire une idée du régime alimentaire ordinaire mais cette étude nous montre exactement ce qu’il a mangé le jour de sa mort », indique Mme Nielsen. « C’est ce qui fait qu’elle est particulièrement intéressante. On se rapproche vraiment ce qui est arrivé. »

L’équipe de Mme Nielsen a cherché à savoir si l’homme de Tollund avait ingéré des matières aux propriétés particulières, comme des substances hallucinogènes, des stupéfiants ou des analgésiques. La présence de tels éléments pourrait suggérer que son repas faisait partie d’une cérémonie ou visait à soulager la souffrance.

L’homme de Lindow, une autre célèbre victime des tourbières, a été sacrifié au nord-est de l’Angleterre autour du premier siècle apr. J.-C. Des études antérieures menées sur son corps ont dévoilé la présence de gui dans ses intestins. Les chercheurs indiquent néanmoins que même si cette plante peut être utilisée à des fins médicinaux, la quantité retrouvée dans le corps de l’homme de Lindow n’était pas suffisante pour être prise en compte.

Les intestins de l’homme de Tollund observés au microscope.

PHOTOGRAPHIE DE P.S. HENRIKSEN, MUSÉE NATIONAL DU DANEMARK

Une autre précédente étude s’est penchée sur la recherche d’ergot de seigle dans les restes de l’homme de Grauballe, lui aussi sacrifié au Danemark à la même époque que l’homme de Tollund. La présence de ce champignon, qui attaque les céréales et peut avoir de graves effets psychoactifs s’il est consommé, était également trop faible pour avoir quelconque effet sur sa victime. Il se pourrait qu’il ait été consumé par inadvertance.

À l’instar des résultats antérieurs, aucun hallucinogène ni plante médicinale n’ont été retrouvés dans les restes déjà digérés de l’homme de Tollund. « Nous n’avons aucune preuve indiquant que les hommes des tourbières recevaient une sorte de remède spécial », déclare Mme Neilsen.

 

CORPS ANCIENS, ÉTUDES RÉCENTES

Des similitudes ont été repérées entre les derniers repas de plusieurs victimes des tourbières, un phénomène qui pourrait dénoter une signification rituelle. Plusieurs corps supposément sacrifiés contenaient des graines d’herbes sauvages et des déchets de récolte, notamment la renouée à feuilles de patience.

« [Ces derniers repas] n’étaient pas uniquement composés de graines ou de gruau, mais dans le cas de l’homme de Tollund, il y avait beaucoup de graines et d’herbes sauvages différentes », explique Miranda Aldhouse-Green, professeure émérite à l’université de Cardiff et auteure du livre Bog Bodies Uncovered : Solving Europe’s Ancient Mystery (Les corps des hommes des tourbières dévoilés : la résolution du mystère de l’Europe antique). « C’était important que le repas contienne une grande variété de matières issues de l’environnement, comme si c’était un paramètre crucial en lui-même. »

Henry Chapman, professeur d’archéologie à l’université de Birmingham, estime que les tourbières qui forment le paysage européen détiennent une partie de la réponse quant à ces possibles sacrifices.

Au cours des années précédant la mort de l’homme de Lindow en Angleterre, la tourbière où il a été jeté devenait de plus en plus humide. Cette indication pourrait laisser supposer que le climat se gâtait dans cette région, synonyme de perte de terres agricoles pour les personnes qui y vivaient.

« Certaines personnes ont suggéré qu’ils procédaient à des sacrifices humains parce que quelque chose ne se passait pas bien avec l’environnement », déclare-t-il.

La prochaine étape pour les corps des hommes des tourbières, ce sont les analyses ADN. Pour le moment, l’environnement acide des tourbières rend la récupération du matériel génétique des victimes presque impossible. Toutefois, les chercheurs estiment que nous disposerons bientôt de la technologie nécessaire pour obtenir et analyser leur ADN.

Malgré leur état de conservation remarquable au fil des siècles, les archéologues ne souhaitent pas tirer de conclusions hâtives sur la vie quotidienne dans l’Europe de l’âge du fer en se basant uniquement sur un petit nombre d’hommes sacrifiés dans les tourbières.

« Les hommes des tourbières sont atypiques », souligne M. Chapman. « C’est ce qui fait à la fois leur bénédiction et leur malédiction. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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