L’épave du dernier négrier d’Amérique est dans un état de conservation remarquable

D’après les archéologues qui étudient l’épave de la Clotilda, négrier hors-la-loi localisé en 2019, sa cale renfermerait de nombreux artéfacts en bon état de conservation, des barriques remplies d’aliments, et même de l’ADN humain.

De Chelsea Brasted
Publication 22 déc. 2021, 10:58 CET
Voyage to Alabama

La cale de la Clotilda a servi de cachot infernal pour 110 Africains réduits en esclavage et ramenés en Alabama en 1860, soit plus de 50 ans après que l’importation de nouveaux esclaves y a été interdite. Le capitaine a mis le feu à sa goélette pour brouiller les pistes mais la coque du bateau a en majorité survécu à l’incendie.

PHOTOGRAPHIE DE Jason Treat et Kelsey Nowakowski, NG Staff. Art: Thom Tenery

En 2019, quand on a identifié pour de bon l’épave de la Clotilda dans les eaux troubles du Mobile, Joycelyn Davis était comblée. Cent soixante ans de légendes sur le dernier négrier d’Amérique prenaient enfin corps.

Celle qui a grandi à Africatown, près de la ville de Mobile, dans l’Alabama, avait toujours eu foi dans les histoires qu’on lui racontait sur l’origine de sa communauté. On disait qu’un riche homme d’affaire blanc avait parié qu’il pouvait réduire des Africains en esclavage et les ramener à Mobile alors que l’importation de nouveaux esclaves avait été interdite. On disait aussi que le capitaine de la Clotilda, William Foster, était revenu d’Afrique en 1860 avec 110 esclaves à son bord, dont Charlie Lewis, aïeul de Joycelyn et cofondateur d’Africatown. On racontait que Foster avait essayé d’effacer toute trace de son crime en incendiant et en sabordant la Clotilda. Et puis la rumeur disait que l’épave du navire gisait là, dans l’opacité du fleuve Mobile.

« Le navire en lui-même ne me rend pas la chose plus réelle, affirme-t-elle. Le simple fait de savoir qu’il y a des documents témoignant de l’existence de mes ancêtres, les livres qui ont été écrits […], cela me suffisait. Mais le bateau, ça a été la cerise sur le gâteau. »

Les archéologues qui ont fouillé l’épave ont récupéré des clous, des pointes et des pitons utilisés pour maintenir les poutres et les planches du navire. Forgées en fer, ces fixations étaient monnaie courante sur les goélettes construites au milieu du 19e siècle.

PHOTOGRAPHIE DE Mark Thiessen, National Geographic

Et des découvertes archéologiques récentes font de cette épave déjà exceptionnelle un navire encore plus rare.

Depuis qu’on a identifié la Clotilda, des chercheurs étudient l’épave et son histoire. Grâce à leur travail, l’épave a été inscrite au Registre national des lieux historiques (NRHP). Ils ont également révélé que le navire avait bien mieux résisté à l’épreuve du temps qu’on le pensait. La Clotilda est donc non seulement le dernier des négriers américains mais aussi celui qui est le mieux préservé.

« C’est le négrier le plus intact dont on ait la trace dans toutes les archives archéologiques », assure Jim Delgado, archéologue-plongeur en charge des recherches sur la Clotilda pour l’entreprise SEARCH, Inc. Selon lui, jusqu’à deux tiers de la structure en bois du navire auraient survécu, et plus particulièrement certaines cloisons et certaines modifications qui ont fait de cette goélette marchande un navire négrier.

L’épave gît en eaux troubles, et la visibilité est si mauvaise que les archéologues ont dû utiliser un sonar pour connaître son état et ses dimensions.

PHOTOGRAPHIE DE Search Inc., Courtesy Alabama Historical Commission

« Il y a non seulement des preuves directes et physiques du bateau et de son utilisation mais aussi des modifications apportées par Foster et par son équipage pour en faire un négrier, témoigne-t-il. Nous pouvons donner la taille de la partie où étaient retenus les captifs et vous dire que ça a été un moment grave et chargé en émotions pour l’équipe. »

À cause des eaux troubles du fleuve, il est quasiment impossible d’obtenir une image claire de l’épave. Les chercheurs ont donc eu recours à un sonar pour percer l’obscurité.

« Nous parlons d’une épave qui gît dans un fleuve où la visibilité pour un plongeur n’est que de quelques centimètres, nous apprend Jim Delgado. Pour nous, utiliser le sonar revenait à allumer la lumière. »

Les chercheurs ont également pu approfondir leurs connaissances quant au flux et au reflux du limon qui recouvre certaines parties de l’épave.

Cette petite pièce en chêne jointe à un verrou en fer qu’on a retrouvé sur l’épave garde les stigmates de l’incendie qui a ravagé certaines parties du bateau. Selon les archéologues, l’épave est peut-être trop fragile pour qu’on puisse la surélever. Mais il est envisageable de construire un monument semblable au mémorial flottant de l’U.S.S. Arizona, à Pearl Harbor.

« Nous savons désormais que la boue qui se trouve sur le site bouge bien. Parfois elle se retire, parfois elle s’accroche », détaille Jim Delgado, qui compare ce mouvement à celui d’une marée. « Parfois, des choses se retrouvent exposées alors qu’elles ne l’ont jamais été, et puis elles sont recouvertes à nouveau. »

Selon lui, des fouilles « circonscrites et ciblées » sont prévues sur l’épave au mois de mars. La cale du navire renferme peut-être encore d’anciennes provisions (barriques contenant eau, porc, bœuf, riz, rhum, mélasse, farine et pain). Il n’est pas impossible non plus qu’on y découvre de l’ADN humain, et plus particulièrement des traces de fluides corporels ou d’excréments entre les planches du bateau.

Les fouilles qui vont être réalisées consisteront à prélever des échantillons de bois, à examiner les espèces aquatiques colonisant l’épave, et à chercher à savoir ce qu’on peut faire pour freiner la détérioration du site. Les informations qu’on va en tirer serviront à déterminer un plan d’action pour la Clotilda, et à savoir s’il est possible ou non de la surélever.

Stacye Hathorn, archéologue d’État missionnée par la Commission historique d’Alabama, a des doutes.

« Le problème, c'est que lorsque vous fouillez quelque chose, vous détruisez le contexte, alors que le contexte raconte l’histoire, prévient-elle. Il faut être très précautionneux afin de réunir autant d’informations que possible, car vous n’avez qu’une seule chance. Vous ne préservez pas les choses en les détruisant. »

Une meilleure option serait peut-être de laisser l’épave là où elle est et de construire un mémorial à côté, à l’instar de ce qui a été fait pour l’U.S.S. Arizona à Pearl Harbor. Dans tous les cas, les archéologues et les officiels mandatés par l’État travailleront en lien étroit avec la communauté des descendants de la Clotilda pour que la meilleure trajectoire émerge. Un nouveau musée, l’Heritage House d’Africatown, devrait ouvrir l’été prochain.

Pour Joycelyn Davis, chaque détail mis au jour par les archéologues est un petit miracle. C’est à chaque fois une occasion de donner un écho international à l’histoire de sa communauté.

« C’est incroyable, s’enthousiasme-t-elle. Vous ne m’auriez pas fait croire il y a dix ou quinze ans que tout cela se passerait, parce que c’était un mythe – mais tout était documenté. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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