Molly Pitcher, l'incarnation des femmes de la révolution américaine
Derrière la légende de « Molly Pitcher » se cache une réalité méconnue : celle des nombreuses femmes qui ont accompagné, soutenu et parfois combattu aux côtés des soldats pendant la révolution américaine.

Peinture à l'huile de John Ward Dunsmore intitulée « Molly Pitcher at Battle of Monmouth ». Depuis des générations, Molly Pitcher est célébrée comme une héroïne de la guerre d'indépendance des États-Unis. Les historiens affirment cependant que ce mythe pourrait s'inspirer des histoires de plusieurs femmes.
Peinture à l'huile de John Ward Dunsmore intitulée « Molly Pitcher at Battle of Monmouth ». Depuis des générations, Molly Pitcher est célébrée comme une héroïne de la guerre d'indépendance des États-Unis. Les historiens affirment cependant que ce mythe pourrait s'inspirer des histoires de plusieurs femmes.
Au plus fort de la révolution américaine, les femmes suivirent leurs maris sur le champ de bataille, apportant aux troupes américaines l'eau et les soins médicaux qui leur étaient indispensables et combattant aux côtés des soldats lors de batailles cruciales. Dans le folklore américain, une femme surnommée « Molly Pitcher » incarnait la détermination et le courage de ces femmes qui, généreusement, apportaient du réconfort aux soldats sur le champ de bataille.
Les historiens pensent désormais que « Molly Pitcher » est un mythe, une figure folklorique composite qui incarnait les expériences vécues pendant la guerre par plusieurs femmes ayant réellement existé. Les femmes volontaires jouèrent un rôle important sur les champs de bataille de la guerre d'indépendance des États-Unis, même si elles ne furent pas autorisées à servir dans l'armée et que leurs efforts sont largement restés méconnus.
Voici ce qu'il faut savoir sur la légende de Molly Pitcher et sur les femmes qu'elle représente.
LES ORIGINES DE « MOLLY PITCHER »
Les historiens s'accordent largement à dire qu'il n'existait pas de femme du nom de Molly Pitcher et qu'aucun récit contemporain connu évoquant une femme ayant participé aux combats de la guerre d'indépendance ne mentionne ce nom. Mais, comme le souligne l'historienne Emily Lewis Butterfield, des anecdotes concernant un tel personnage ont commencé à circuler pendant les années 1830 alors que les Américains se racontaient et se transmettaient des histoires au sujet de la fondation de leur nation.
Les récits qui circulèrent au sujet de Molly Pitcher prenaient deux formes principales. Dans l'une, les soldats sur le champ de bataille criaient « Molly ! Pitcher ! » pour demander de l'eau afin d'étancher leur soif et de laver leur artillerie. Molly était un surnom courant pour le prénom encore plus courant de Mary. Dans une autre version, une femme nommée Mary faisait preuve d'une grande bravoure au combat, notamment lors de la bataille de Monmouth en 1778.
Absent des documents d’époque et apparu tardivement dans les récits, le nom de Molly Pitcher ne permet pas aux historiens d’identifier un événement ou une personne à l’origine de cette légende. Si l'on ignore si Molly Pitcher représente une femme en particulier ou constitue un cri de guerre, il est presque certain que ces récits s'inspirent d'incidents réels. Aujourd'hui connues sous le nom de « suiveuses de guerre », ces femmes jouèrent un rôle essentiel dans le succès de la guerre.
Les suiveuses de guerre s'occupaient des hommes issus de toutes les classes sociales, jouant le rôle de blanchisseuses, de cuisinières, de porteuses d'eau, de couturières, d'infirmières et de maillons essentiels de l'approvisionnement. Elles étaient si omniprésentes qu'elles étaient souvent rémunérées par les chefs de régiments et sanctionnées en cas de mauvais comportement au camp. Dans son ouvrage intitulé Belonging to the Army: Camp Followers and Community during the American Revolution, l'historienne Holly A. Mayer estime qu'il y avait entre 3 500 et 7 000 suiveuses de guerre de ce type pendant la révolution américaine, soit environ une pour trente ou trente-cinq soldats. Bien qu'elles fussent parfois accusées de mœurs légères et de prostitution - et rarement rémunérées pour leurs services, les suiveuses de guerre jouèrent néanmoins un rôle important pendant la révolution américaine.
La figure de Molly Pitcher est devenue de plus en plus connue à mesure que les Américains racontaient, répétaient et embellissaient les récits de batailles au lendemain de la révolution. Emily Lewis Butterfield a retrouvé les premiers récits connus sur Molly Pitcher dans les journaux et les encyclopédies datant des années 1830. Dans un exemple largement diffusé datant de 1830, une femme connue sous le nom de « Captain Molly » prononça un discours dans lequel elle parlait de venger la mort de son mari avant de prendre sa place au canon. Après la bataille, elle aurait été remerciée par George Washington lui-même.

La statue de Mary Ludwig Hays se dresse aux côtés d'un canon sur sa tombe à Carlisle, en Pennsylvanie. On considère que Mary Ludwig Hays est l'une des femmes qui auraient inspiré la légende de Molly Pitcher. Son courage lors de la bataille de Monmouth en 1778 symbolise la contribution souvent négligée des femmes à la révolution aux États-Unis.
La statue de Mary Ludwig Hays se dresse aux côtés d'un canon sur sa tombe à Carlisle, en Pennsylvanie. On considère que Mary Ludwig Hays est l'une des femmes qui auraient inspiré la légende de Molly Pitcher. Son courage lors de la bataille de Monmouth en 1778 symbolise la contribution souvent négligée des femmes à la révolution aux États-Unis.
Si les premières versions du récit mettaient l'accent sur le courage de Molly et sur ses exploits plutôt masculins au combat, Emily Lewis Butterfield note que les versions ultérieures se concentraient davantage sur son patriotisme et sa loyauté envers son mari, renforçant les attentes sociales pesant sur les femmes.
Bien que l'inspiration précise du personnage de Molly Pitcher soit contestée, cette légende met en lumière une réalité historique : celle de la présence et de la participation des femmes sur tous les champs de bataille de la guerre d'indépendance aux États-Unis. Même si les femmes ne furent pas autorisées à servir dans l'armée, elles suivirent leurs maris, leurs frères et leurs pères. Ces suiveuses de guerre devinrent des figures récurrentes des récits de guerre, dont beaucoup ont pu inspirer, au moins en partie, la légende de Molly Pitcher.
L'une d'entre elles, Mary Ludwig Hays, est la plus couramment associée à la légende de Molly. Fille d'immigrants d'origine allemande, elle épousa le barbier John Hays en 1769. Lorsque la guerre d'indépendance éclata, John rejoignit un régiment d'artillerie en Pennsylvanie et son épouse le suivit au cours de nombreuses batailles.
Lors de la bataille de Monmouth, le 28 juin 1778, l'armée continentale (Continental Army) affronta les Britanniques sous une chaleur accablante. L'un des combattants, Joseph Plumb Martin, raconta plus tard dans ses mémoires avoir vu une femme aider son mari avec son arme tout au long de la bataille.
« Alors qu'elle s'apprêtait à attraper une cartouche en avançant un pied aussi loin devant l'autre qu'elle le pouvait, un coup de canon tiré par l'ennemi passa directement entre ses jambes en ne causant aucun dommage, si ce n'est d'arracher toute la partie inférieure de son jupon », a écrit Joseph Plumb Martin. « L'observant avec une indifférence apparente, elle fit remarquer qu'elle avait eu de la chance que cela ne passe pas plus haut, puis elle reprit ce qu'elle était en train de faire ».
Bien que Joseph Plumb Martin n'ait pas donné le nom de cette artilleuse désinvolte, les historiens modernes pensent que Mary Ludwig Hays, dont le mari servit dans le même régiment, pourrait être cette femme anonyme dont le jupon fut emporté. Curieusement, Mary Ludwig Hays, alors veuve et remariée, s'est finalement vu octroyer une pension annuelle pour son service pendant la guerre par les législateurs de Pennsylvanie. À un moment au milieu du 19e siècle, son nom a commencé à apparaître dans les récits consacrés à la légendaire Molly Pitcher.
D'autres « Molly » réelles demandèrent une pension pour leur engagement pendant la guerre auprès de leurs époux. Margaret Corbin, une suiveuse de guerre qui a aidé à défendre Fort Washington contre les troupes hessoises au début de la guerre d'indépendance, constitue un autre exemple. Elle accompagna son mari, John Corbin, fermier originaire de Virginie, au combat et prit sa place derrière le canon lorsqu'il fut blessé au cours de la bataille de Fort Washington. Bien qu'elle eût elle-même subi de multiples blessures mettant sa vie en danger, elle resta sur le champ de bataille jusqu'à ce que son unité se rende aux Britanniques. Libérée par ses ravisseurs britanniques peu de temps après la bataille, les représentants du gouvernement eurent vent de son histoire et lui accordèrent une pension équivalente à la moitié de la pension mensuelle d'un homme.
Deborah Sampson, originaire du Massachusetts, était également surnommée Molly par ses camarades soldats en raison de son apparence féminine. Elle défia les règles de l'armée continentale en se faisant passer pour un homme et en s'engageant dans la guerre vêtue de vêtements masculins. L'armée continentale lui donna finalement son congé après qu'elle fut blessée lors de plusieurs batailles. Après la guerre, Deborah Sampson parcourut le nouveau pays et donna des conférences sur ses expériences de guerre. Mais son engagement ne fut reconnu qu'après sa mort, lorsque son mari, Benjamin Gannet, déposa une requête auprès du Congrès pour obtenir une pension de veuvage.
DES HISTOIRES OUBLIÉES, DE VÉRITABLES HÉROÏNES
Pourquoi une femme fictive en est-elle venue à incarner tant d'héroïnes bien réelles ? L'historienne Stephanie Hall propose une explication possible : les suiveuses de camp ont défié les normes de genre, quittant leur foyer pour accompagner leur mari dans la crasse et la misère de la guerre. Une fois la guerre terminée, les exploits des femmes pendant la guerre, qui bousculaient souvent les normes de genre, ont été minimisés, un schéma qui s'est reproduit lors d'autres conflits ultérieurs tels que la guerre de Sécession et les deux guerres mondiales.

Des femmes appartenant à une unité de défense civile lors d'une manœuvre à Newark, dans le New Jersey, en 1940. La Brigade Molly Pitcher était une organisation de défense civile féminine créée un an avant l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Ce groupe avait pour objectif de former les femmes aux exercices militaires de base, au maniement des armes et à la préparation aux situations d'urgence.
Des femmes appartenant à une unité de défense civile lors d'une manœuvre à Newark, dans le New Jersey, en 1940. La Brigade Molly Pitcher était une organisation de défense civile féminine créée un an avant l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Ce groupe avait pour objectif de former les femmes aux exercices militaires de base, au maniement des armes et à la préparation aux situations d'urgence.
Comme l'écrit Stephanie Hall, alors que les légendes de la guerre d'indépendance prenaient racine dans l'histoire au cours des années qui ont suivi la guerre, de nombreuses femmes qui se sont engagées pendant la guerre ont été négligées ou ont gardé le silence sur leur propre engagement.
Selon Emily Lewis Butterfield, Molly Pitcher est un « exemple réconfortant d'un patriotisme féminin spectaculaire mais rapidement maîtrisé », un patriotisme qui a poussé les femmes à sortir de leur sphère traditionnelle afin de contribuer à la naissance d'une nouvelle nation.
La preuve la plus convaincante de l'existence d'une véritable Molly Pitcher réside peut-être dans la persistance de la légende elle-même. Bien qu'elles restent méconnues, les femmes courageuses de la révolution américaine continuent de vivre à travers les récits qu'elles ont inspirés, même si les détails de leur engagement ont été perdus au fil du temps.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
