Les sirènes originelles n’étaient pas les séductrices qu’on imagine
Depuis des milliers d’années, les sirènes appâtent les marins et se métamorphosent au fil des représentations culturelles. Voici comment elles ont évolué pour devenir les séductrices que l'on imagine aujourd'hui.

Des sirènes tourmentent Ulysse avec leur chant sur ce tableau d’Herbert James Draper intitulé « Ulysse et les Sirènes », achevé en 1909. Le peintre représente les Sirènes comme des femmes-poissons sexualisées, ce qui correspond à d’autres représentations de ces créatures de l’époque édouardienne.
Des sirènes tourmentent Ulysse avec leur chant sur ce tableau d’Herbert James Draper intitulé « Ulysse et les Sirènes », achevé en 1909. Le peintre représente les Sirènes comme des femmes-poissons sexualisées, ce qui correspond à d’autres représentations de ces créatures de l’époque édouardienne.
Le héros grec Ulysse est, on le sait, confronté à de nombreuses épreuves alors qu’il tente de retourner chez lui après la guerre de Troie, qu’il s’agisse de cannibales géants ou encore d’enchanteresses énigmatiques. Mais un défi se distingue peut-être comme le plus évocateur, le plus périlleux et le plus tenace de tous : celui des sirènes qui, par leur chant hypnotique et envoûtant, attirent les marins des environs. Faire halte est alors se vouer à une mort certaine.
Ce sont des figures puissantes et mystérieuses dont les publics, de nos jours encore, ont du mal à se rassasier, malgré la diversité des créatures présentes dans les mythes grecs.
Les sirènes reviennent régulièrement dans l’imaginaire occidental depuis l’époque d’Homère et la composition de L’Odyssée au 8e siècle avant notre ère. Elles figurent dans les œuvres d’auteurs romains de l’Antiquité, comme Pline l’Ancien et Ovide, et il en apparaît même une dans la Divine Comédie de Dante. Elles fascinèrent les peintres du 19e siècle et prêtent désormais leur nom à des séries télévisées ainsi qu’au « sirencore », une esthétique promue par des créateurs de contenu sur les réseaux sociaux.
Mais ces créatures mythologiques se sont drastiquement métamorphosées au fil des siècles, changeant d’aspect avec les époques pour refléter le rapport au désir complexe et en perpétuelle évolution de la société. Dans la culture populaire contemporaine, les sirènes sont des créatures marines séduisantes, principalement des femmes, souvent dotées d’étincelantes queues de poisson. Mais dans la mythologie grecque, leurs origines n’ont absolument rien d’aquatique ; il s’agit de créatures à corps d’oiseau associées à la mort.
Voici comment les sirènes ont évolué au fil du temps et pourquoi leur chant demeure si présent dans la culture populaire.

Statuette attique en terre cuite datant de 300 av. J.-C. environ et montrant une sirène sous sa forme originelle, c’est-à-dire celle d’une femme à corps d’oiseau.

Cette œuvre d’art intitulée “Une Sirène et un Centaure » montre comment la mythologie et l’imagination artistique se sont mélangées pour remodeler l’iconographie des Sirènes. Sont ici représentés une sirène avec des caractéristiques d’oiseau (à gauche) et un centaure (à droite) dans une scène imaginative et dynamique.
Statuette attique en terre cuite datant de 300 av. J.-C. environ et montrant une sirène sous sa forme originelle, c’est-à-dire celle d’une femme à corps d’oiseau.
Cette œuvre d’art intitulée “Une Sirène et un Centaure » montre comment la mythologie et l’imagination artistique se sont mélangées pour remodeler l’iconographie des Sirènes. Sont ici représentés une sirène avec des caractéristiques d’oiseau (à gauche) et un centaure (à droite) dans une scène imaginative et dynamique.
QUE SONT LES SIRÈNES ?
C’est dans L’Odyssée d’Homère que les sirènes apparaissent pour la première fois. Ce poème, qui aurait été composé à un moment donné du 8e siècle avant notre ère, suit le chemin sinueux qui doit ramener le héros Ulysse chez lui, à Ithaque, et auprès de son épouse, la patiente et éprouvée Pénélope, après la guerre de Troie. En chemin, il rencontre dieux grecs, merveilles et monstres, parmi lesquels les sirènes.
La magicienne Circé le met en garde à leur sujet, elle lui annonce qu’elles « charment tous les mortels qui les approchent ». Puis elle poursuit : « Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants ! Jamais en son logis sa femme et ses enfants ne fêtent son retour. »
Ulysse bouche les oreilles de ses hommes avec de la cire afin qu’ils ne soient pas attirés, mais il ne bouche pas les siennes et ordonne à ses hommes de l’attacher au mât du bateau afin de pouvoir entendre leurs promesses tandis qu’elles tentent de le séduire en lui offrant la perspective d’un savoir privilégié et le récit d’exploits héroïques.
Mais L’Odyssée est loin d’être la seule histoire avec des sirènes. Elles apparaissent également dans les Argonautiques, poème épique du 3e siècle suivant Jason et les Argonautes dans leur quête de la Toison d’or, où on les décrit comme les filles du dieu-fleuve Achélôos et de la muse Terpsichore. Le musicien Orphée se saisit de sa lyre pour couvrir leur chant, mais trop lentement pour qu’un membre de l’équipage n’ait pas le temps de se jeter dans l’océan. Selon la tradition, les noms de ces sirènes sont Parthénope, Ligie et Leucosie.
Peut-être que la caractéristique qui distingue le plus les sirènes (et c’en est une qui perdure aujourd’hui encore) est leur voix. « C’est une voix hypnotique, elle attire les humains, leur fait tout oublier, et dans bien des cas les endort », rappelle Marie-Claire Beaulieu, maîtresse de conférences en études classiques à l’Université Tufts. « En somme, l’on est si hypnotisé que l’on oublie tout. »
QUE SYMBOLISENT LES SIRÈNES DANS LA CULTURE GRECQUE ?
« Quand les anciens disent sirènes, ils entendent femme à corps d’oiseau », précise la professeure.
Étroitement associées à la mort, les pattes et ailes d’oiseau des sirènes montrent qu’il s’agit de créatures liminales qui évoluent dans un entre-deux. Leur lien avec la mer, que les Grecs de l’Antiquité considéraient comme profondément dangereuse, et leurs ailes, les situent quelque part entre la terre et les airs.
Les sirènes constituaient un élément récurrent de l’art funéraire grec, de nombreuses stèles en témoignent. Par exemple, le musée des Beaux-Arts de Boston abrite une plaque funéraire du 7e siècle avant notre ère représentant une scène de deuil dans laquelle deux femmes se tiennent de part et d’autre d’un divan funéraire où repose une dépouille. Accroupie au-dessous se trouve une sirène.

Fresque du 14e siècle représentant une sirène jouant de la musique. Durant cette période, on représentait ces enchanteresses aussi bien sous la forme de femmes-oiseaux que sous celle de femmes-poissons.
Fresque du 14e siècle représentant une sirène jouant de la musique. Durant cette période, on représentait ces enchanteresses aussi bien sous la forme de femmes-oiseaux que sous celle de femmes-poissons.
Certaines sources, comme la tragédie Hélène d’Euripide, écrite au 5e siècle avant notre ère, et les Métamorphoses d’Ovide, poème du 8e siècle, associent les sirènes à Perséphone, déesse du printemps enlevée par Hadès, le dieu des Enfers, pour qu’elle devienne sa reine. Selon certains récits, on leur donna des ailes pour qu’elles partent à la recherche de Perséphone. Selon Marie-Claire Beaulieu, certaines sources, dont les Argonautiques, dépeignent les sirènes comme les filles de l’une des Muses. « Sauf que d’une certaine manière, elles sont les Muses de la mort, et non pas les Muses de la vie, car elles attirent les humains vers la mort avec ces chants », poursuit Marie-Claire Beaulieu.
COMMENT L’ICONOGRAPHIE DES SIRÈNES A ÉVOLUÉ
Les sirènes conservent leur corps d’oiseau jusqu’à l’époque de l’Empire romain et bien après ; Pline l’Ancien les inclut dans la section des « Oiseaux fabuleux » de son Histoire naturelle, écrite vers l’an 77 ap. J.-C., et affirme qu’elles bercent les hommes jusqu’à leur sommeil avec leurs chants avant de les anéantir. Il doute toutefois de leur existence.
Mais au cours du Moyen Âge, les sirènes se transformèrent. De plus en plus, elles commencèrent à arborer des queues de poisson et non plus des corps d’oiseau. Les deux types coexistèrent du 12e siècle jusqu’au 14e siècle au moins, explique Marie-Claire Beaulieu, mais c’est finalement la figure de la femme-poisson qui prima.
Ce glissement est probablement dû en partie à l’existence d’une tradition forte vis-à-vis de dieux marins sans lien direct avec les sirènes, comme Triton, ainsi qu’à l’association de celles-ci à l’eau. Mais il doit beaucoup aussi à l’influence des traditions folkloriques celtiques.
« Ce mélange est un syncrétisme de cultures particulièrement intéressant », indique Marie-Claire Beaulieu, qui renvoie à une tradition du 14e siècle concernant saint Brendan le Navigateur, pionnier du christianisme irlandais dont les voyages font écho à ceux d’Ulysse. Naturellement, il rencontre une sirène lors de son odyssée, sauf que celle-ci est tout à fait reconnaissable par les publics contemporains car elle a les traits d’une femme-poisson.
COMMENT LE CHRISTIANISME A RÉINTERPRÉTÉ LA MYTHOLOGIE GRECQUE
À mesure que l’apparence des sirènes évoluait, leur signification symbolique changeait aussi.
Si les sirènes de la Grèce antique étaient considérées comme belles, elles tentèrent Ulysse avec des chants de gloire, et non uniquement par la séduction. Les Grecs de l’Antiquité étaient davantage préoccupés par les dynamiques de pouvoir. Ainsi, le fait qu’un homme ait des rapports sexuels avec une subordonnée n’était pas un problème. « Vous vous attirez des ennuis quand une déesse a un rapport sexuel avec un mortel, par exemple, explique Marie-Claire Beaulieu. C’est en partie ce qui aurait donné aux sirènes leur caractère menaçant. »
Mais le christianisme médiéval percevait le sexe et les sirènes différemment. Elles devinrent un symbole de la tentation elle-même, une façon de traiter de l’attrait des plaisirs terrestres et de celui, trompeur et corrupteur, du péché. D’où l’apparition d’une sirène dans la Divine Comédie de Dante, composée au 14e siècle. La même créature qui avait tenté Ulysse apparaît à Dante en songe et dit d’elle qu’elle est « la douce Sirène qui, au milieu de la mer, égare les mariniers ». À la fin, son guide et compagnon de route à travers l’Enfer, le poète épique Virgile, l’attrape, lui arrache ses vêtements et révèle la « puanteur » de son ventre, montrant par là que la sirène est sexuellement attirante mais repoussante.
Ces tentatrices médiévales sont indéniablement le modèle des sirènes contemporaines avec leurs chants dangereusement attirants. Le lien entre sirènes antiques, femmes-poissons et tentation se renforça encore au 19e siècle, période à laquelle les peintres ne cessèrent de revenir aux sirènes à la peau nacrée, aux seins nus et à la chevelure luxuriante. Il n’existe pas de meilleur exemple qu’un tableau de John William Waterhouse peint au tournant du siècle et intitulé La Sirène dans lequel une jeune femme contemple un jeune marin naufragé et accablé qui semble à la fois terrifié et fasciné.
LES SIRÈNES DE LA CULTURE POPULAIRE CONTEMPORAINE
Quelques millénaires plus tard, le chant des sirènes continue de résonner. Celles-ci ont inspiré une esthétique : le « sirencore », un style balnéaire et romantique avec une légère touche de danger.
Les créatifs contemporains, pendant ce temps, continuent de se tourner vers les sirènes dans lesquelles ils voient une source d’inspiration et un riche symbole pour explorer les thématiques du pouvoir, du genre et de la connaissance. La nouvelle série Sirens, diffusée sur Netflix, adaptation d’Elemeno Pea, pièce de Molly Smith Metzel publiée en 2011, qui met en vedette Julianne Moore, aborde explicitement cette figure mythologique. La réalisatrice Nicole Kassell a affirmé au Hollywood Reporter : « J’adore l’idée d’analyser l’idée de ce qu’est une sirène, et de savoir qui dit ce qu’est une sirène : le marin. C’est très amusant d’avoir l’occasion de revenir dessus et de l’envisager d’un point de vue féminin. » Des sirènes noires affrontent les difficultés posées par le sexisme et le racisme contemporains dans A Song Below Water, roman de Bethany C. Morrow paru en 2020, tandis qu’un immigré portoricain tombe amoureux d’un merman, c’est-à-dire d’un homme-sirène, au début du 20e siècle à Coney Island dans When the Tides Held the Moon de Venessa Vida Kelley, roman paru en 2025.
Pour bon nombre d’auteurs, les sirènes sont une occasion de renverser de vieilles légendes et de vieux stéréotypes à l’aide de personnages longtemps décriés et méprisés pour leur pouvoir controversé. Les Sirènes, roman d’Emilia Hart, est l’une de ces réécritures contemporaines. Celle-ci alterne entre l’époque actuelle et la déportation de prisonnières irlandaises vers l’Australie au 19e siècle.
« Je pensais que cette créature mythologique était la façon parfaite de rendre du pouvoir à mes personnages féminins dans ce récit historique, explique-t-elle. Je souhaitais faire ce commentaire général sur notre manière de considérer les femmes et d’entretenir cette idée des femmes comme tentatrices, de les diaboliser et de les sexualiser excessivement, comme une façon d’essayer d’expliquer ou peut-être de diminuer leur pouvoir ».
Sous la plume d’autrices contemporaines, la mer peut devenir le lieu de la transformation, de la liberté et du potentiel. Et les sirènes peuvent retrouver une position de pouvoir et de sagesse et, bien entendu, conserver une part de danger également.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
