Pérou : à la rencontre de la tribu Mastanahua

Dans les parcs nationaux de l’Alto Purú et du Manu, situés au cœur de la forêt amazonienne péruvienne, les Mastanahua tentent de maintenir leur mode de vie nomade en dépit des conflits les opposant aux bûcherons et aux ouvriers du pétrole et du gaz.

De Chris Fagan
La Yurúa méandre près de la frontière entre le Pérou et le Brésil. L’exploitation forestière illégale dans la région alimente les marchés internationaux, mais menace la survie de la quinzaine de tribus isolées qui subsistent au Pérou.

Shuri porte un arc en bois et deux flèches de 1,80 m, munies de pointes en bambou tranchantes comme des rasoirs. Il a environ 60 ans, et les rides profondes sur son front témoignent de la rudesse d’une vie passée dans la forêt tropicale.

En haut d’une colline, il s’arrête, se tourne vers moi et soulève sa tunique rouge décolorée pour me montrer une cicatrice de 15 cm sur son flanc, juste sous les côtes. « Mashco », dit-il doucement, évoquant la tribu des Mashco-Piro. Il brandit son arc comme pour tirer, approche la main de sa cicatrice, ferme les yeux et fait une grimace pour mimer la douleur.

Shuri appartient aux Mastanahua, l’une des tribus qui occupent les régions frontalières reculées entre le sud du Pérou et le Brésil. Il y a quinze ans, des missionnaires évangélistes sont arrivés sur la rivière Curanja pour attirer ses habitants hors de la forêt. Ils ont bâti un village, défriché la terre pour installer une ferme, recruté des interprètes dans les tribus locales et semé des cadeaux le long des sentiers de chasse. Shuri, avec ses deux femmes et sa belle-mère, a rejoint les missionnaires.

Le reste de son groupe, une vingtaine de personnes, est demeuré dans la forêt avec d’autres tribus isolées – dont leurs ennemis mortels, les Mashco-Piro. Nous parvenons à une clairière. Elena, la plus jeune épouse de Shuri, surgit d’un abri parfaitement camouflé par des feuilles de palmier. Elle porte un maillot de football du club anglais d’Arsenal et un ornement nasal en métal.

Le haut de son crâne a été rasé comme celui d’un moine franciscain. Elle crie quelque chose à Celia, notre interprète. « Elle a faim et mal au ventre, dit Celia. Elle veut des médicaments. » Je connais Shuri et Elena depuis 2006, grâce à mon travail. Je mets en oeuvre des projets de protection de l’environnement et de développement durable dans les communautés autochtones situées sur le cours inférieur de la Curanja. Celles-ci ne cessent de lutter pour s’intégrer à la société moderne, qui ne leur apporte qu’un soutien minimal.

Des missionnaires sont entrés en contact avec des Mastanahua, en 2003. Seuls Shuri, ses deux épouses et sa belle-mère ont alors mis fin à leur isolement. Ils commercent avec des villageois et restent en lien avec la vingtaine de nomades de leur groupe.

Cette fois, le photographe Charlie Hamilton James m’accompagne sur les bords de la rivière pour documenter la vie et les pressions subies par les tribus isolées. Nous sommes à environ 25 km au sud de la frontière entre le Pérou et le Brésil, près du parc national de l’Alto Purús, qui recoupe en partie la réserve autochtone des Mashco-Piro. Avec près de 25 100 km2, le parc de l’Alto Purús est le plus vaste du Pérou. Plus au sud, il est contigu au parc national du Manú, à la riche biodiversité.

L’immense espace que constituent les deux parcs abrite l’une des plus fortes densités de peuples autochtones isolés subsistant sur la planète. Plusieurs groupes qui en sont aux premières étapes d’un contact avec l’extérieur, comme celui de Shuri, y habitent aussi. Bien que menacée par la déforestation, cette région lointaine et relativement préservée diffère radicalement des forêts mutilées de l’est du Brésil, là où vivent les Awá.

Le mot « isolement » est relatif : ces tribus sont très attentives à ce qui les entoure. Toutes, hormis les plus reculées, utilisent des outils en métal depuis des décennies et ont donc eu une forme de contact avec le monde extérieur. Nombre de ces groupes sont constitués de descendants d’Indiens ayant fui l’esclavage et les épidémies dévastatrices lors du boom du caoutchouc, voilà plus d’un siècle.

Les contacts ultérieurs avec des missionnaires, des bûcherons, des ouvriers du pétrole et du gaz, et d’autres personnes extérieures, se sont souvent soldés par des violences et des maladies. L’isolement actuel de ces groupes est donc le fruit d’un choix réfléchi, à leurs yeux essentiel à leur survie. Toutefois, lors des dernières années, davantage de peuples isolés se sont risqués hors de la forêt pour entrer en contact avec l’extérieur.

On les aperçoit sur les rives de grands cours d’eau ; ils multiplient les raids sur les villages autochtones reculés et sur les postes gouvernementaux dans les zones protégées. La curiosité pour la vie sédentaire ou le désir de produits manufacturés finissent-ils par l’emporter sur leur peur des étrangers ? Ou bien ces incursions sont-elles plutôt dues aux menaces extérieures, qui mettent en danger leurs territoires ?

La dernière tribu en date à avoir établi un contact permanent est celle des Txapanawa, ou peuple du Rio Xinane. C’était au bord de la rivière Envira, de l’autre côté de la frontière brésilienne, à moins de 80 km du refuge de Shuri et d’Elena. En juin 2014, un groupe de cinq jeunes hommes et deux femmes est entré dans le village de Simpatia. Ils se plaignaient de la faim et demandaient des bananes. Plus tard, ils ont décrit une attaque récente, sans doute lancée par des trafiquants de drogue. Un grand nombre des membres de leur tribu ont été tués.

Gerson Mañaningo Odicio vit au bord de la Yurúa. Là, des nomades volent parfois les récoltes ou des biens (habits, machettes) des villageois. L’État péruvien n’indemnise pas les habitants, ce qui crée des rancoeurs propices aux violences envers les nomades.

Depuis plusieurs années, des narcotrafiquants utilisaient un poste gouvernemental proche comme base d’opération. Le Pérou, comme le Brésil, a adopté une politique de non-contact avec les tribus isolées. La stratégie consiste à créer des zones protégées interdites aux personnes extérieures, à surveiller l’accès à ces zones et à être prêts à répondre quand les tribus approchent le monde moderne.

Ce processus peut prendre de longues années. À quel moment les autorités doivent-elles intervenir ? Certains prônent une politique plus volontariste de contact « contrôlé » avec les tribus qui se manifestent, afin de prévenir les violences et les épidémies mortelles. Mais chacun sait que le nombre de contacts augmentera si le Pérou continue d’ouvrir sa forêt aux industries minières. En janvier dernier, par exemple, le Parlement a adopté une loi controversée : la construction de routes au fin fond de l’Amazonie était « prioritaire et relevait de l’intérêt national ».

Moins de deux mois plus tard, les ministres des Transports, de la Culture et de l’Environnement ont signé un « décret suprême » soulignant que toute nouvelle route devait respecter les lois environnementales, les aires naturelles protégées et les réserves des tribus isolées. Cette prompte réaction ministérielle signifie que le Pérou, après avoir ignoré pendant des décennies les droits de ses tribus non contactées (voire, douté de leur existence même), progresse dans la recherche d’un équilibre entre le développement et la protection de leurs territoires. En charge des affaires indiennes, le ministère de la Culture a proposé la création de cinq nouvelles réserves. Il a commencé à élaborer les tout premiers plans de protection pour quatre réserves existantes. Entre-temps, une fédération d’ONG autochtones a suggéré la création d’un corridor protégé de près de 89 000 km2, centré sur les territoires des parcs de l’Alto Purús et du Manú, pour les tribus isolées ou en phase de contact initial.

L’essentiel du corridor est déjà protégé. Mais sa reconnaissance juridique consoliderait la zone, et faciliterait l’adoption d’une nouvelle législation et de mesures de protection concrètes. Cela me fait penser à Shuri et Elena. Je me demande si, lors de ma prochaine visite, leur famille souhaitera encore vivre isolée dans la forêt. Et si, au bout du compte, le Pérou laissera à ses tribus isolées – parmi les dernières du monde – la possibilité de choisir elles-mêmes leur avenir.

 

Ce reportage a été publié dans le numéro d'octobre 2018 du magazine National Geographic, dédié aux tribus "non contactées" d'Amazonie. 

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