Rabban Bar Sauma, le moine chrétien qui a relié Pékin à Bordeaux au 13e siècle

Au 13e siècle, un khan mongol a envoyé le moine Rabban Bar Sauma vers l’Occident. Il était chargé de tisser des liens avec des hauts dirigeants, de la Perse à Paris, pour défendre les intérêts de sa religion.

Publication 19 mai 2021 à 16:55 CEST
Sermon

Le sermon d’un prêtre nestorien lors du dimanche des Rameaux. Peinture murale à Gaochang (Xinjiang). 7e ou 8e siècle.

Photographie de AKG/ALBUM

Deux voyageurs du 13e siècle marquèrent l’histoire grâce à leurs incroyables épopées. D’une part, l’homme qui voyagea vers l’est, de l’Europe à l’Asie, dont le nom est devenu familier grâce à son carnet de voyage, Le Livre de Marco Polo. D’autre part, un homme dont le nom est moins connu alors que ses accomplissements furent tout aussi remarquables. Rabban Bar Sauma quitta la Chine en 1275, emprunta la route de la soie, réussit à rejoindre Bagdad, Constantinople et la France en croisant sur son chemin des khans, des rois et un pape.

Bar Sauma naquit à Zhongdu en Chine, en 1220. Ses ancêtres étaient des descendants Ouïghours, un groupe ethnique originaire de Turquie implanté en Asie centrale. Bar Sauma fut élevé dans la foi nestorienne, une confession chrétienne originaire d’Asie Mineure, l’actuelle Turquie. Ce courant se sépara de l’Église au 5e siècle. Le nestorianisme se développa alors en Perse puis s’entendit jusqu’en Chine.

Le nom « Rabban » est honorifique. En syriaque, la langue sémitique dans laquelle la liturgie nestorienne fut écrite, il signifie « maître ». À 23 ans, Bar Sauma devint moine. Il consacra la majeure partie de sa vie à l’enseignement.

Contrairement à Marco Polo, qui prit la route pour son célèbre voyage à tout juste 17 ans, Bar Sauma n’entreprit aucun voyage avant d’atteindre un âge mûr. À 55 ans, il décida de visiter les sites sacrés où sa religion était née. Lors de ses extraordinaires voyages, Bar Sauma forma une alliance entre les Mongols et les Chrétiens afin de demander de l’aide à l’Europe dans la lutte contre les armées musulmanes.

 

LA ROUTE DE LA SOIE

En réalité, l’objectif initial de Bar Sauma était simplement de se rendre en Terre sainte, une région qui s’étendait à l’ouest. Rabban Marcos, son élève, prit part au voyage avec lui. Avant de quitter leur terre natale, les deux hommes vendirent tous leurs biens et prirent la route.

À l’instar de Marco Polo, ils purent profiter de l’unification des territoires bordant la route de la soie par Genghis Khan. Ils eurent la chance de voyager lors d’une période de stabilité que les historiens surnomment Pax Mongolica. Pour autant, leur expédition n’était pas sans risque. Les deux pèlerins parcoururent de nombreux déserts afin d’éviter les rencontres malencontreuses qui pouvaient survenir si l’on empruntait la route la plus commune. Lors d’une étape, ils traversèrent le désert du Taklamakan, où ils durent franchir des dunes de plus de 18 mètres en plus de devoir trouver un abri pour se protéger des violentes tempêtes de sable.

(À lire : Les origines fascinantes de la route de la Soie.)

De là, ils atteignirent l’oasis de Hotan en Chine occidentale, puis arrivèrent dans les montagnes afghanes avant d’entreprendre un long périple à travers le désert d’Iran. Après deux ans, ils rejoignirent Bagdad, siège du catholicos, aussi appelé patriarche, de l’Église nestorienne. Bar Sauma et Marcos souhaitaient rejoindre Jérusalem mais les conflits en Terre sainte ne le leur permirent pas. Ils se rendirent alors en Arménie et séjournèrent dans des monastères avant d’être rappelés à Bagdad par le catholicos nestorien Denha Ier.

Fondée au 8e siècle par le califat abbasside, Bagdad avait été conquise en 1258 par les Mongols. Depuis, elle faisait partie de l’empire Mongol. La région était appelée l’Ilkhanat et était dirigée par un ilkhan, adjoint du Grand Khan en Chine. Lorsque Bar Sauma arriva, l’ilkhan au pouvoir était Abaqa, un descendant de Genghis Khan. Les Mongols avaient une réputation militaire redoutable. Toutefois, en cette période, ils appelaient à la tolérance religieuse. Abaqa était de confession bouddhiste mais se montrait sympathique envers les Nestoriens.

Denha Ier, le catholicos, décida d’envoyer Bar Sauma et son disciple rencontrer Abaqa pour recevoir sa bénédiction séculaire pour son ordination en tant que patriarche. Au cours de cette expédition, Denha Ier nomma Marcos à son premier poste de haut rang au sein de l’Église nestorienne. Le catholicos prévoyait de renvoyer les deux hommes en Chine mais il mourut en 1281. L’Église chercha alors un remplaçant et c’est Marcos qui fut choisi en tant que nouveau patriarche nestorien. Marcos endossa son nouveau rôle sous le nom de Mar Yahballaha III et son ancien maître continua son périple.

Le tombeau de Clovis Ier, premier roi des Francs, située dans la basilique cathédrale de Saint-Denis à Paris. Bar Sauma l’aurait peut-être visitée.

Photographie de Getty Images

Abaqa mourut en 1282. Son frère puis son fils Arghoun lui succédèrent en 1284. Au cours de cette période, les Mamelouks, des Musulmans égyptiens, avaient pris le contrôle de la Terre sainte et représentaient une menace militaire pour le khanat. L’ilkhan au pouvoir élut Bar Sauma en tant que chef d’une délégation envoyée en Europe pour y convaincre les grands dirigeants de rejoindre une campagne militaire contre leur ennemi commun. À l'orée de ses 60 ans, Bar Sauma se lança dans un nouveau voyage vers l’ouest en 1287. Constantinople était sa première destination.

 

UN MOINE EN MISSION

La capitale de l’empire byzantin eut un impact colossal sur Bar Sauma. Il s’agissait de la première fois qu’il mettait les pieds dans une ville entièrement chrétienne. C’était une ville impressionnante, formée d’un mélange entre la splendeur romaine et byzantine. Le pèlerin nestorien était ébloui par la magnificence de la Sainte-Sophie, érigée il y a sept siècles de ça par l’empereur Justinien Ier.

Depuis Constantinople, il se dirigea vers l’Italie en juin 1287. Son premier arrêt fut Rome, où il espérait convaincre le pape de déclarer une nouvelle croisade pour conquérir la Terre sainte aux mains des Mamelouks. Seulement, le pape Honorius IV venait tout juste de décéder et son successeur n’avait pas encore été choisi. Le message de Bar Sauma devait attendre. Il en profita pour visiter les basiliques de Rome et les reliques des figures saintes qu’il avait tant vénérées en Chine. Après avoir visité la tombe de saint Paul et la basilique Saint-Pierre-aux-Liens, il partit à la rencontre du roi français Philippe le Bel.

L’ilkhan reçoit Geoffrey de Langley, envoyé par Édouard Ier, roi d’Angleterre. La rencontre a lieu en partie à la suite de la discussion entre le roi et Bar Sauma à Bordeaux.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

La quête de Bar Sauma pour une alliance commune fut entravée par la division du pouvoir en Europe. Le monarque français était plus préoccupé par le contrôle de l’Aquitaine par les Anglais que par le sort de la Terre sainte. Le roi exprima seulement quelques vagues promesses. Bar Sauma profita de cette occasion pour visiter Paris, ses universités et ses églises. Dans ses écrits, il mentionna une « Grande Église, où reposaient les coffres funéraires des rois défunts », probablement en référence à la basilique cathédrale de Saint-Denis. Il n’évoqua pas l’immense cathédrale Notre-Dame de Paris. L’historien Morris Rossabi pense qu’il aurait pu être perturbé par cette cathédrale car les Nestoriens ne vénéraient pas Marie en tant que « mère de Dieu ».

(À lire : Notre-Dame de Paris : 800 ans d’une histoire complexe.)

Bar Sauma compléta sa liste de rencontres royales en se présentant à Édouard Ier qui résidait à Bordeaux à cette époque. Le roi lui promit un soutien économique et militaire, qui ne se concrétisa jamais. Malgré tout, cette rencontre marqua Édouard. En 1291, il envoya un émissaire, Geoffrey de Langley, pour une mission diplomatique vers l’Ilkhanat.

En février 1288, le nouveau pape Nicolas IV fut élu et Bar Sauma s’affaira immédiatement pour le solliciter. Le souverain pontife confia au voyageur une lettre à l’attention d’Arghoun Khan. Il en garda une copie dans les archives du Vatican. Il était stipulé dans cette dernière que le pape déclinait sa proposition d’alliance en raison de la fragilité de la situation interne de l’Europe. Il exhortait également l’ilkhan à se convertir au christianisme. Toutefois, Bar Sauma avait piqué sa curiosité. Le diplomate chinois fut autorisé à célébrer la messe selon les coutumes nestoriennes. Nicolas IV remarqua que, sans tenir compte de la langue, la messe célébrée par « l’ambassadeur des Mongols » était similaire à celle tenue en Occident.

Le périple de Rabban Bar Sauma touchait à sa fin. Il reprit la route vers l’Orient et décéda à Bagdad en 1294. Il avait été invité par Mar Yahballaha III, son ancien disciple qui avait quitté la Chine avec lui vingt ans auparavant. Premier voyageur connu de la Chine vers l’Europe, Bar Sauma dut sans nul doute apprécier la grandeur de ce qu’il put observer. Pour le plus grand bonheur des historiens, il passa ses derniers jours à Bagdad à recueillir ses impressions. Une copie de cet extraordinaire récit fut retrouvée des siècles plus tard.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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