Six merveilles du monde antique ont été retrouvées. Où se trouve la septième ?

Mais où pouvaient donc se trouver les jardins suspendus de Babylone ? Rien dans les ruines ne trahit la présence de tels jardins... Aujourd'hui encore, les chercheurs tentent de percer ce grand mystère archéologique.

Publication 20 oct. 2021, 10:37 CEST
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Avec ses rangées débordant d’arbres et de végétation, cette vue d’artiste des jardins de Babylone s’inspire des écrits de plusieurs auteurs classiques. Selon des théories alternatives, les jardins grimpaient les plateaux de la ziggurat d’Etemenanki, visible en arrière-plan. La plupart des historiens contemporains considèrent cependant que cela aurait été structurellement infaisable.

Photographie de 3D GRAPHIC KAIS JACOB

Vers l’an 225 av. J.-C., un ingénieur grec du nom de Philon de Byzance dressa une liste de sept temata (« des choses à voir ») qu’on appelle plus communément les Sept Merveilles du monde antique : la pyramide de Khéops à Gizeh, la statue de Zeus à Olympie, l’Artémision d’Éphèse, le mausolée d’Halicarnasse, le colosse de Rhodes, le phare d’Alexandrie, et les jardins suspendus de Babylone, la plus énigmatique des merveilles du monde.

Philon révisa sa liste plusieurs fois, y ajoutant des monuments, en retirant d’autres, selon les modes. Mais les sept merveilles originales devinrent canoniques, elles étaient l’exemple par excellence de monuments dont la taille et la finesse d’ouvrage avaient sidéré les esprits de l’ère classique. Seules la pyramide de Khéops (construite au milieu du troisième millénaire avant notre ère) demeure intacte à ce jour. Bien que cinq autres merveilles aient disparu ou soient à l’état de ruines, nous disposons d’assez de preuves documentaires et archéologiques pour attester de leur existence majestueuse et certifier qu’elles ne sont pas le fruit de rumeurs ou de légendes.

Des briques vernissées de la salle du trône du palais de Nabuchodonosor II à Babylone. Musée des antiquités du Proche-Orient, Berlin.

Photographie de GRANGER/ACI

Les jardins suspendus de Babylone, que la tradition tient pour l’œuvre du redoutable roi Nabuchodonosor II (r. 605-561 av. J.-C.), sont quant à eux la grande énigme de cette liste. Rien dans les ruines ne trahit la présence de tels jardins, ni dans aucune source babylonienne d’ailleurs. La traque de ces jardins est une des quêtes qui fait le plus saliver les spécialistes de la Mésopotamie, et les archéologues essaient encore de comprendre où ils auraient pu se trouver dans la ville de Babylone ou même ce qu’ils pouvaient bien avoir de si particulier. Ces derniers ne savent toujours pas ce que le terme « suspendu » veut vraiment dire, ni ne savent quel aspect les jardins avaient ou comment on les irriguait. En bref, ils n’ont peut-être même pas existé…

 

DES JARDINS INSAISISSABLES

À l’exception de Babylone, tous les monuments de la liste de Philon se trouvent en Méditerranée orientale ou bien sur son pourtour, en tous cas toujours l’intérieur de la sphère d’influence hellène. Les jardins suspendus font figure d’exception et sont situés bien plus à l’est, « lointains d’un voyage vers la Perse, de l’autre côté de l’Euphrate ».

Quand Philon écrivit ces mots, Babylone et les Perses avaient déjà été conquis par Alexandre le Grand (d’ailleurs mort à Babylone en 323 av. J.-C.). Malgré l’expansion de la culture grecque vers l’est jusqu’en Asie Centrale par les biais des armées d’Alexandre, Babylone et ses célèbres jardins auraient paru vraiment exotiques et reculés aux lecteurs de Philon.

Les ingénieux jardins suspendus, écrivait Philon, s’étendaient sur une large plateforme faite de poutres en bois de palmier érigée sur des colonnes de pierre. Ce treillage de poutres en bois de palmier était recouvert d’une couche épaisse de terre, on y avait planté des arbres et des fleurs en tous genre, c’était un « dur labeur de culture suspendu au-dessus de la tête des spectateurs ».

Un seau babylonien représentant des taureaux et des arbres. Vers 1595-1200 av. J.-C. Louvre, Paris.

Photographie de ERICH LESSING/ALBUM

Les jardins donnaient l’illusion d’être suspendus mais selon Philon, leur nature merveilleuse résidait dans leur luxuriance : « Toutes les fleurs imaginables, les plus délicieuses, plaisantes et agréables à l’œil s’y trouvent. » Le système d’irrigation suscitait aussi l’émerveillement : « L’eau, captée en hauteur dans de larges et nombreux réservoirs, irrigue les moindres recoins du jardin. »

Avec la multitude d’auteurs classiques ultérieurs qui parlent des jardins, les historiens ont de quoi faire. Strabon, géographe du premier siècle avant notre ère, et l’historien Diodore de Sicile en parlent tous deux comme d’une « merveille ». Ce dernier en laissa une des descriptions les plus détaillées dans son ouvrage monumental en quarante volumes sur l’histoire du monde, La Bibliothèque historique. Tout comme Philon, il fit part d’un système sophistiqué de « poutres » d’étaiement composé d’une « couche de roseaux mêlés d’une grande quantité d’asphalte. Puis sur cette couche reposait une double rangée de briques jointées avec du mortier, puis on la couvrait de plomb pour que l’humidité de l’atterrissement ne s’infiltre pas dans les fondations ». D’après Diodore, ces couches s’élevaient en terrasses étagées. On y avait « planté allègrement des arbres en tous genres qui, par leur taille imposante ou par une sorte d’enchantement, subjuguaient ceux qui les admiraient », et elles étaient irriguées « par des machines qui remontaient de l’eau de la rivière en grandes quantités ».

Photographiés au début du XXe siècle, les murs de Babylone s’étendent à perte de vue. Les reliefs représentant des animaux, visibles sur les murs, auraient autrefois été des briques vernissées.

Photographie de GRANGER/ACI

PREMIERS RÉCITS

Après s’être gratté la tête sur les œuvres de Philon, de Diodore et sur d’autres témoignages du premier siècle concernant Babylone et ses monuments, les historiens sont parvenus à faire remonter l’origine des tout premiers écrits sur le sujet à des savants grecs ayant vécu sous le règne d’Alexandre le Grand et juste après. Diodore comme Strobon se sont par exemple inspirés d’auteurs du 4e siècle avant notre ère comme Callisthène, historiographe d’Alexandre et petit-neveu d’Aristote. Les spécialistes pensent que le passage de La Bibliothèque historique où Diodore décrit les jardins suspendus dérive du travail d’un biographe d’Alexandre le Grand, Clitarque d’Alexandrie, composé à la fin du 4e siècle av. J.-C. Nous avons perdu toute trace de ses écrits mais on connaît leur existence grâce aux allusions d’autres auteurs. Cette biographie était en tous cas un récit cancanier et haut en couleurs de l’époque d’Alexandre le Grand.

Des témoignages de l’Antiquité décrivent à Babylone des jardins dotés de terrasses regorgeant de plantes luxuriantes et odoriférantes.

Photographie de SANTI PÉREZ

On doit une autre source d’information sur les jardins à un prêtre babylonien du nom de Bérose qui vécut au début du 3e siècle avant notre ère (peu après Clitarque, et quelques dizaines d’années avant Philon). À en juger par les témoignages inspirés par ses écrits perdus, Bérose aurait introduit des détails sur le jardin qui ont inspiré les artistes pendant des siècles, notamment la présence de hautes terrasses de pierres bordées d’arbres et de fleurs. Bérose écrivit également que Nabuchodonosor II avait fait bâtir les jardins en l’honneur de sa femme, Amytis de Médie, qui se languissait des montagnes verdoyantes de sa Perse natale. 

Cette vision romantique installa les jardins dans l’imaginaire populaire. Mais les historiens étaient confrontés à un problème : toutes les sources faisant mention d’un remarquable jardin babylonien suspendu ou étagé datent du 4e av. J.-C. au plus tôt. Au 5e siècle avant notre ère, soit un siècle seulement après Nabuchodonosor, l’historien grec Hérodote ne fait aucune mention de ces jardins lorsqu’il décrit Babylone dans ses Histoires. Pour anéantir davantage tout espoir qu’un écrit éclaire un jour la situation des jardins, les textes datant du règne de Nabuchodonosor ne contiennent aucune référence de quelque nature que ce soit à un jardin surélevé.

 

UNE CONFUSION MONUMENTALE

Flavius Josèphe, historiographe romain juif du 1er siècle, écrivit que les jardins se trouvaient dans l’enceinte du palais principal de Babylone. Lors des premières fouilles des ruines de Babylone, menées par l’archéologue allemand Robert Koldewey entre 1899 et 1917, une structure robuste et voûtée fut mise au jour dans le coin nord-est du Palais Sud.

Pour Robert Koldewey, ce ne pouvait être que la structure même qui avait soutenu les célèbres jardins. Faite en pierre sculptée, elle était plus résistante à l’humidité que la brique d’argile. Ses murs extrêmement épais étaient parfaits pour soutenir cette superstructure dense. En outre, on y a mis au jour d’anciens puits qui, pour Robert Koldewey, avaient fait partie du système d’irrigation.

Mais en réalité, la plupart des spécialistes en conviennent désormais, ce bâtiment n’était probablement qu’un entrepôt. Plusieurs jarres furent excavées sur le site mais la preuve la plus remarquable est une tablette cunéiforme datant du règne de Nabuchodonosor II. On y lit des détails sur la répartition d’huile de sésame, de céréales, de dattes, d’épices et de prisonniers de haut rang. 

Les fouilles réalisées par Robert Koldewey sont surtout célèbres pour avoir révélé les fondations d’une structure merveilleuse qui a pour sa part réellement existé : la ziggurat de Babylone, faite de terrasses successives. Une décennie plus tard, en fouillant l’ancienne cité sumérienne d’Ur, au sud-est de Babylone, l’archéologue britannique Leonard Woolley remarqua des trous régulièrement espacés dans l’agencement des briques de la ziggurat de la ville. Faut-il y voir les traces d’un système de drainage ou d’irrigation des jardins qui s’élèvent sur la façade de la ziggurat d’Ur ? Pour Leonard Woolley, ce type de système a pu être utilisé par la suite pour concevoir les jardins suspendus de Babylone. 

Décidé par l’intérêt vif que pourrait susciter une théorie comme celle-ci, Leonard Woolley l’a adoptée. Mais les archéologues s’accordent largement sur le fait que son hypothèse initiale, plus sobre, était la bonne : les trous auraient été percés pour permettre un séchage uniforme du briquetage pendant sa construction.

Sur cette illustration du 20e siècle, Nabuchodonosor II gravit les marches des jardins suspendus de Babylone. En contrebas, on aperçoit la porte d’Ishtar.

Photographie de BRIDGEMAN/ACI

Face à ce manque de preuves documentaires et archéologiques, certains experts préfèrent redéfinir complètement leur quête des jardins suspendus : et s’ils ne se trouvaient pas à Babylone du tout ? Cette merveille du monde pourrait bien se trouver tout simplement dans une autre ville.

Cette hypothèse n’est pas aussi radicale qu’elle en a l’air : certaines sources gréco-romaines mentionnant les jardins suspendus avaient tendance à présenter des faits historiques en les enveloppant de mythes et de légendes, et il n’était pas rare qu’elles confondent Assyrie et Babylonie quand elles faisaient le récit des grandes civilisations mésopotamiennes. Diodore place par exemple Ninive, capitale de l’empire assyrien, près de l’Euphrate, alors que la ville se trouve sur les rives du Tigre.

Dans un autre passage, Diodore décrit les murs de Babylone, fait le détail des représentations d’animaux qui s’y trouvent. Ils sont chassés par « la reine Sémiramis à cheval qui lance à la volée un javelot sur un léopard et est accompagnée de son mari, Ninos, en train de transpercer un lion avec sa lance ». On n’a jamais découvert de scène de ce type à Babylone. Mais elle correspond cependant précisément aux reliefs cynégétiques néo-assyriens sculptés sur les murs de pierre du Palais Nord de Ninive.

 

LES JARDINS SUSPENDUS DE NINIVE ?

Suite à des recherches, Stephanie Dalley, assyriologue de l’Université d’Oxford, a avancé l’hypothèse que les jardins n’avaient pas été bâtis par Nabuchodonosor II à Babylone mais à Ninive par le maître assyrien Sennachérib (r. 704-681 av. J.-C.). Elle fonde celle-ci sur les annales de son règne qu’on a découvertes gravées sur des pierres en forme de prismes. Dans l’une d’elles, le roi se vante des importantes réalisations monumentales qu’il a entreprises : « J’ai surélevé la hauteur des alentours du palais pour que tous admirent sa Merveille […] Un jardin en hauteur imitant les monts Amanus j’ai fait planter à côté, avec moult plantes aromatiques. »

Ces allusions à la « merveille » et à la « hauteur » font écho à de nombreuses caractéristiques qu’on attribue aux jardins suspendus. Les auteurs classiques disaient que le roi de Babylone imitait le paysage de Perse ; de la même manière, les annales de Sennachérib rapportent l’imitation des monts Amanus, chaîne de l’extrême-sud de l’actuelle Turquie.

Le British Museum de Londres héberge ce fascinant relief de Ninive représentant un jardin luxuriant et abondamment irrigué. Il fut réalisé pendant le règne d’Assurbanipal (668-627 av. J.-C.), petit-fils de Sennachérib, qui a probablement fait construire le jardin au cours de son programme d’édification de monuments. Les spécialistes considèrent que ce relief (colorisé) est la représentation la plus complète d’un jardin royal assyrien ; certains avancent également qu’il représenterait les fameux jardins suspendus. Le roi se tient dans le pavillon central et contemple les jardins splendides. À droite, un aqueduc achemine de l’eau dans différents canaux d’irrigation du jardin. Les arbres sont disposés de part et d’autre de la déclivité, ce qui tend à montrer l’existence d’une succession de terrasses, aménagement qui correspondrait aux descriptions des jardins suspendus de Babylone.

Photographie de SPL/AGE FOTOSTOCK

Un relief du temps du petit-fils de Sennachérib, Assurbanipal (r. 668-627 av. J.-C.), représente des jardins avec des arbres répartis le long d’une pente surplombée par un pavillon. De l’eau coule d’un aqueduc pour alimenter une série de canaux regorgeant de poissons. L’hypothèse selon laquelle ce parc de plaisance se confondrait avec les jardins suspendus est renforcée par le fait que Sennachérib était réputé pour ses innovations techniques. Il disait de lui-même qu’il était « perspicace ». Les archives de son règne abondent de références à d’ingénieux systèmes d’irrigation, et certains historiens lui attribuent l’invention de la vis d’Archimède. Des archéologues ont également découvert un système d’aqueduc, construit sous son règne avec deux millions de blocs de pierre, qui acheminait l’eau à travers la vallée de Jerwan.

La structure de Jerwan se trouve sur la route de la bataille cruciale menée par Alexandre le Grand contre les Perses à Gaugamèles en 331 av. J.-C. Pour Stephanie Dalley, il est probable qu’Alexandre ait vu l’aqueduc en franchissant Ninive. Ses questions sur les systèmes d’irrigation et les jardins sophistiqués de cette ville ont nourri l’histoire des jardins suspendus, qu’une confusion universitaire aura ensuite attribué par erreur à Babylone. Si cette théorie est vraie, une grande énigme de l’archéologie serait résolue, et il ne ferait pas de doute que les jardins suspendus de Ninive étaient en effet une merveille du monde.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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