Sofonisba Anguissola, première femme peintre superstar de la Renaissance

Le talent indéniable de Sofonisba Anguissola a attiré l’attention de Michel-Ange et du roi d’Espagne. Aujourd’hui, de plus en plus d’œuvres lui sont attribuées et solidifient sa place en tant qu’artiste emblématique de la Renaissance italienne.

Publication 8 avr. 2022, 09:30 CEST
Artist at work

Sofonisba Anguissola a peint Autoportrait au chevalet à Crémone, alors âgée d’environ 24 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Erich Lessing, Album

L’art était à son apogée dans l’Italie de la fin du 15e et du début du 16e siècles mais, malgré l’image idéalisée que nous avons de cette période que nous connaissons aujourd’hui comme la Renaissance, ce fut également un temps d’extrême violence. Alors que les armées d’Espagne, de France et du Saint-Empire romain s’affrontaient pour le contrôle de la péninsule, Machiavel élaborait ses idées brutales de science politique, et Léonard de Vinci jonglait entre les créations de chefs-d’œuvre et de modèles militaires de fusils et canons. La guerre et les valeurs patriarcales forçaient les femmes à rester à la maison, s’assurant ainsi que les noms des sommités de la Renaissance appartiennent presque uniquement à des hommes.

Née au milieu de la violence et de la gloire de cette époque, Sofonisba Anguissola était exceptionnelle à bien des niveaux. Elle devint célèbre en rejoignant les rares femmes de la Renaissance à s’être échappées de la domesticité grâce à la peinture et, plus tard, son travail se retrouva dans les musées d’arts du monde entier. Son talent prodigieux épata Michel-Ange et, à l’âge de 27 ans, elle se rendit à Madrid et devint l’une des plus célèbres peintres de cour d’Europe. Ses nombreuses œuvres inspirèrent les générations postérieures d’artistes baroques, tels qu’Antoine van Dyck et Caravage.

 

UN GÉNIE DE FAMILLE

Sofonisba est née aux alentours de 1532 à Crémone, au nord de l’Italie, et était la fille aînée de Bianca Ponzoni et Amilcare Anguissola. En 1555, la plus jeune des sept enfants Anguissola est née, venant compléter cette famille unie et créative de six filles et un garçon. Amilcare a encouragé non seulement son fils Asdrubale, mais aussi toutes ses filles, Sofonisba, Elena, Lucia, Minerva, Europa et Anna Maria, à obtenir un haut niveau d’éducation et à cultiver les arts. Le talent de Sofonisba n’a pas tardé à sortir du lot.

Bianca Ponzoni, peinte par sa fille Sofonisba Anguissola, 1557.

PHOTOGRAPHIE DE Bridgeman, ACI

Dans l’Italie du 16e siècle, les jeunes femmes qui souhaitaient devenir peintres n’étaient pas autorisées à rejoindre des ateliers professionnels en tant qu’apprenties. Leur seul espoir était que des hommes de leur famille leur donnent des cours (l’artiste baroque Artemisia Gentileschi, par exemple, apprit grâce aux cours prodigués par son père). Comme Amilcare Anguissola n’était pas lui-même un artiste, il prit la décision inhabituelle d’autoriser son aînée, âgée d’environ 14 ans, à étudier auprès du peintre Bernardino Campi.

Amilcare Anguissola avec sa fille Minerva et son fils Asdrubale, peint par Sofonisba Anguissola, 1558-1559.

PHOTOGRAPHIE DE Album/Fine Art Images

GUIDÉE PAR MICHEL-ANGE

Sofonisba étudia avec Campi puis Bernardino Gatti pendant toute son adolescence et le début de sa vie d’adulte. Lorsqu’elle avait 22 ans, elle rencontra Michelangelo Buonarroti, mieux connu sous le nom de Michel-Ange. Impressionné par son talent, il lui proposa son aide et lui fit des retours et des critiques sur son travail.

En 1562, un ami de Michel-Ange écrivit au duc Cosme Ier de Toscane en lui joignant l’un des croquis de Sofonisba, une œuvre intitulée Bambin mordu par une écrevisse. Selon ses explications, le dessin fut réalisé « car Michel-Ange, l’ayant vue dessiner une fille en train de rire, a dit qu’il voulait voir un garçon en train de pleurer, ce qui était plus difficile à réaliser. Elle lui a donc envoyé ce portrait de son frère qu’elle s’était soigneusement employée à faire pleurer ».

Bambin mordu par une écrevisse, Sofonisba Anguissola, environ 1554.

PHOTOGRAPHIE DE Mondadori, Album

Sofonisba connaissait bien les travaux de Michel-Ange, qui avait réalisé des œuvres représentant des émotions similaires. La relation entre la jeune femme et ce célèbre génie se fit par le biais de lettres, supervisées par son père. Malgré ses rencontres limitées en tant que femme, les effets de son dessin furent considérables : quarante ans plus tard, les gestes et expressions qu’elles avaient représentés inspirèrent l’une des œuvres les plus expressives de Caravage, intitulée Garçon mordu par un lézard (peint aux alentours de 1595).

 

LA COUR ROYALE D’ESPAGNE

Les longues guerres d’Italie qui avaient duré pendant toute la jeunesse de Sofonisba prirent fin en 1559. Le Traité du Cateau-Cambrésis renforça la domination de Crémone par l’Espagne, la France ayant renoncé à sa prétention au duché de Milan.

La virtuosité de Sofonisba fut portée à l’attention du duc de Sessa, le gouverneur espagnol de Milan. Il recommanda sa nomination à la cour du roi espagnol Philippe II. Alors qu’elle était techniquement dame d’honneur de la nouvelle reine française de Philippe II, Élisabeth (appelée Isabel en Espagne) de Valois, elle joua en réalité les rôles de professeure de dessin et de portraitiste pour la famille royale.

Vue d’ensemble sur Crémone, la ville de naissance de Sofonisba Anguissola, au nord de l’Italie, depuis le Torrazzo (clocher) de la cathédrale de la ville. Sont aussi nés dans cette ville le compositeur Claudio Monteverdi et le fabricant de violons Antonio Stradivari.

PHOTOGRAPHIE DE Karol Kozlowski/Alamy

La cour de Madrid ne semblait pas être un endroit très agréable pour une jeune artiste issue d’une famille aussi unie. Régnant sur l’Espagne, ses colonies américaines, des pans entiers de l’Italie, et les Pays-Bas, Philippe II avait en effet la réputation d’être un homme morose et austère. Néanmoins, le long séjour de Sofonisba à Madrid fut marqué par de profondes amitiés, notamment avec la reine Élisabeth qui n’avait que 14 ans à son arrivée à Madrid. Sofonisba resta à ses côtés pendant ses grossesses et donna des cours aux enfants royaux, Isabelle-Claire-Eugénie et Catherine-Michelle.

Ces cours d’arts l’aidèrent à forger des liens étroits avec la famille. En 1561, un ambassadeur italien déclara « Sofonisba la Crémonaise dit que son élève [la reine Élisabeth] est très douée et peint naturellement avec un crayon de telle sorte que l’on peut reconnaître le modèle ». Les portraits royaux de Sofonisba comprenaient notamment celui du roi Philippe, peint en 1565. Sa familiarité avec certains des autres modèles, particulièrement avec la reine et plus tard avec ses deux filles, lui permirent d’ajouter de la chaleur et de l’expressivité aux critères stricts des portraits royaux.

En 1568, la tragédie frappa la cour : la reine Élisabeth, alors âgée de 23 ans, mourut en couche. Des ambassadeurs italiens rapportèrent le profond deuil de Sofonisba suite au décès de son amie. Alors que bon nombre des courtisans d’Élisabeth quittèrent Madrid à sa mort, Sofonisba resta à la demande de Philippe II qui souhaitait qu’elle aide à l’éducation des deux jeunes princesses, Isabelle-Claire-Eugénie et Catherine-Michelle (connues comme les infantas en Espagne).

Sa position à la cour, où elle était tenue en haute estime, lui permit d’atteindre un niveau de célébrité presque jamais atteint par une femme artiste auparavant. Les pensions que lui versait le monarque atteste de son statut élevé au palais.

 

UNE ARTISTE ET UNE FEMME DE MYSTÈRE

De nombreux historiens de l’art croient désormais que certaines des œuvres de Sofonisba Anguissola ont été attribués à tort à d’autres peintres, et notamment au peintre en chef de la cour, Alonso Sánchez Coello. L’un des tableaux les plus célèbres qui aurait peut-être été peint par Sofonisba est La dama de armiño. Pendant de nombreuses années, ce portrait a été attribué au Greco, l’artiste originaire de Crète qui vivait en Espagne.

Avec la prise de conscience que les peintures de Sofonisba Anguissola avaient souvent été attribuées à tort à des peintres masculins, des historiens et historiennes ont en effet suggéré que ce portrait avait été peint par elle. En 2019, une étude conjointe de la Pollok House à Glasgow, les propriétaires du tableau, et du musée du Prado à Madrid a conclu que La dama de armiño n’était l’œuvre ni du Greco ni de Sofonisba, mais d’Alonso Sánchez Coello.

Gauche: Supérieur:

La dama de armiño, attribué à Sofonisba Anguissola et Alonso Sánchez Coello, environ 1577-1579.

Droite: Fond:

Portrait de Catherine-Michelle, attribué à Sofonisba Anguissola et Alonso Sánchez Coello, 1584.

Photographies de Artefact/Alamy

Bien que de nombreux historiens acceptent cette nouvelle attribution, d’autres continuent à soutenir que le tableau a bien été peint par Sofonisba, et que son modèle (dont l’identité n’est pas non plus confirmée) était l’infanta Catherine-Michelle. Cette supposition place un autre tableau sous le feu des projecteurs : le portrait de la princesse. Le Prado attribue cette œuvre à Sánchez Coello tout en reconnaissant que d’autres l’attribuent à Sofonisba. En 1584, au moment de la réalisation de ce tableau, la princesse quitta Madrid pour se rendre en Savoie, non loin de Gênes, où Sofonisba vivait à l’époque.

 

SA VIE APRÈS MADRID

En 1573, le roi Philippe approuva le mariage de Sofonisba avec un noble sicilien, Fabrizio Moncada, et constitua une dote pour sa remarquable peintre de cour. Les princesses, alors âgées de six et sept ans, assistèrent à la cérémonie par procuration à Madrid. Le couple s’installa en Sicile, mais leur mariage prit fin à la mort de Fabrizio, tué par des pirates, en 1579.

Les détails concernant la vie de Sofonisba sur l’île sont limités, mais il semble qu’elle continua à travailler. En 2008, des chercheurs ont confirmé la découverte d’un document prouvant que Sofonisba était à l’origine d’une peinture de la Vierge dans l’église sicilienne de Santa Maria dell’Annunziata, à Paternò. Pendant des siècles, cette œuvre, qui est l’une des rares peintures religieuses de l’artiste, avait été attribuée à tort à un autre peintre.

Sofonisba retourna au nord de l’Italie, probablement pour être près de sa famille. Après s’être remariée, elle vécut à Gênes, où elle peignit sans doute les infantas devenues adultes. Elle y resta pendant trente-cinq ans. À plus de 80 ans, presque aveugle, elle retourna vivre en Sicile avec son second mari.

Le jeune artiste baroque Antoine van Dyck lui rendit visite en 1624, curieux de rencontrer une femme qui avait peint le « vieux » roi d’Espagne et correspondu avec Michel-Ange, et il peint son portrait. En plus de son dessin au trait d’une Sofonisba âgée, van Dyck décrivit leur rencontre sur les pages de son carnet de croquis : « Elle a raconté qu’elle avait été une peintre miraculeuse dans la vie, et que le plus grand tourment qu’elle avait connu était de ne plus pouvoir peindre à cause de sa vue défaillante. Sa main était encore stable, elle ne tremblait pas du tout. »

Sofonisba Anguissola vécut jusqu’à l’âge de 93 ans. Elle mourut en 1625 à Palerme, en Sicile, après avoir survécu à ses frères et sœurs qu’elle avait autrefois dépeints si jeunes et joyeux. Son mari fit graver ces mots sur sa tombe dans l’église de San Giorgio dei Genovesi : « À Sophonisba, l’une des femmes les plus illustres du monde de par sa beauté et ses extraordinaires capacités naturelles, si distinguée dans la représentation de l’image humaine que personne de son temps n’a pu l’égaler ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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