Histoire

Vikings, le péril venu de la mer

Du 9e au 11e siècle, l’ouest de l’Europe vit au rythme des razzias des navires scandinaves. Redoutables et cruels, ces marins-guerriers le furent sûrement. Mais ont-ils vraiment laissé pour seule trace leurs pillages ?

De Didier Lett, Professeur à l'université Paris 7 Paris-Diderot

Lors de la seconde vague d’invasions qui s’abat sur l’Europe entre le début du 9e siècle et le milieu du 10e siècle, aux côtés des Sarrasins et des Hongrois, les Scandinaves, appelés Vikings, ont laissé dans l’imaginaire collectif le souvenir d’un peuple sans peur et cruel, dévastant tout sur son passage.

Mais cette image, uniquement fondée sur des sources rédigées par des moines effrayés par l’arrivée inattendue de païens, doit être nuancée. « Fendant les eaux du fleuve de la Seine, ces hommes se rendent à Rouen, détruisent cette ville par le feu, et font un horrible carnage du peuple chrétien. Pénétrant ensuite plus avant dans l’intérieur de la France, ils envahissent avec une férocité de Normands presque tout le pays de Neustrie, qui s’étend en ligne transversale depuis la ville d’Orléans jusqu’à Lutèce, cité des Parisiens. Dans leurs très fréquentes irruptions ils se portaient en tous lieux, dévastant tout ce qu’ils rencontraient. […] Tantôt à cheval, tantôt sur leurs navires, ils dévastèrent entièrement tout le pays d’alentour. Dans une première course, ils allèrent incendier la ville de Nantes. Ensuite, parcourant tout le pays d’Anjou, ils allèrent aussi mettre le feu à la ville d’Angers ; puis ils dévastèrent et saccagèrent les châteaux, les villages et toute la contrée du Poitou, depuis la mer jusqu’à la ville même de Poitiers, massacrant tout le monde sur leur passage. Dans la suite, ils se rendirent sur leurs navires dans la ville de Tours, où, selon leur usage, ils firent encore un grand massacre, et la livrèrent enfin aux flammes, après avoir dévasté tout le pays environnant. Peu de temps après, remontant sur leurs navires le fleuve de la Loire, ils arrivèrent à Orléans, s’en emparèrent et lui enlevèrent tout son or ; puis, s’étant retirés pour un temps, ils y retournèrent une seconde fois et détruisirent enfin la ville par le feu. »

Voilà comment Guillaume de Jumièges, un chroniqueur anglo-­normand du 11e siècle, rapporte dans son Histoire des Normands les raids vikings en Occident. Il rend compte de la violence de la pénétration des peuples scandinaves dans les villes de Francie, l’effroi ressenti pas les chrétiens et les méthodes utilisées par les envahisseurs. Mais il faut avoir conscience qu’il s’agit de la vision des victimes, des moines qui voyaient arriver des étrangers, païens de surcroît, venus essentiellement par soif de l’or. La violence n’a pourtant pas été le seul mode de contact avec l’Occident.

Les Vikings ont aussi entretenu des relations pacifiques, développé des échanges commerciaux ou se sont parfois assimilé à la population locale.

 

L’AVENTURE OU L'EXIL

Pour désigner les peuples scandinaves ayant pris part aux expéditions maritimes entre le 8e et le 9e siècle, Guillaume de Jumièges, comme l’ensemble de ses contemporains, utilise plutôt le terme de Normands (Nortmanni désignant les « hommes du Nord »). Pour les nommer, on trouve ailleurs le mot de « Danois » ou encore celui de « Païens ». Le mot « Vikings », qui vient sans doute du norois vik (anse, baie) ou de vicus/wik, qui désigne durant le haut Moyen Âge des agglomérations marchandes, est peu utilisé et plus tardif. De fait, ce sont surtout des Danois sur les littoraux de la Manche et de l’Atlantique français, des Suédois en mer Baltique et dans les pays russes, et des Norvégiens dans les îles anglo-saxonnes. Les Vikings de Suède, appelés Varègues ou Varanges, ont également pénétré dans l’Empire byzantin.

Certains d’entre eux ont même formé la garde personnelle de ses empereurs.

Les Vikings ont quitté leur région d’origine pour s’enrichir, par goût de l’aventure, parce qu’ils connaissaient dans leur pays des bouleversements sociaux (une société plus hiérarchisée qu’auparavant), économiques (développement des échanges) et politiques (des compétitions accrues pour obtenir le pouvoir, provoquant l’exil de ceux qui sont écartés du trône), un trop-plein démographique (surtout pour la Norvège, qui possède peu de terres arables) et, peut-être, un réchauffement climatique.

La supériorité des Vikings tient dans leurs armes, leurs bateaux et leur stratégie navale. Ils sont armés d’une épée à double tranchant mesurant de 85 à 90 centimètres de long et de 5 à 6 centimètres de large, d’un javelot, d’une lance, d’une hache, d’un petit couteau et d’un arc. Ils se protègent à l’aide d’un bouclier rond en bois, renforcé par des parties métalliques, et d’un casque sans doute rond (et non conique ou encore moins à cornes, comme la tradition les représente) protégeant le nez et les yeux.

Pour naviguer, les Vikings possèdent les fameux drakkars, bien connus désormais grâce aux découvertes archéologiques en Scandinavie. Ces bateaux de 25 à 30 mètres de long étaient équipés d’une grande voile carrée, d’un gouvernail latéral fixé sur le côté tribord (droit) de la coque et de 15 paires de rames, et ils pouvaient accueillir de 50 à 80 hommes. Une quarantaine de navires longs de plus de 10 mètres ont été fouillés aujourd’hui en Scandinavie : en Norvège, ceux d’Oseberg (21,5 mètres et 30 rames, daté vers 820) et de Gokstad (23,2 mètres et 32 rames, daté vers 890) ; au Danemark, ceux de Ladby (36 mètres, daté vers 900-950) et de Roskilde (30 mètres, daté vers 1042). Avec ces bateaux plats à faible tirant d’eau, les Vikings débarquent souvent aux embouchures des fleuves et les remontent rapidement.

Cette tactique crée un véritable effet de surprise face à une armée franque très mal préparée à ce type d’attaques et très affaiblie par des querelles intestines. Ils attaquent les monastères, les églises et les villes, lieux où ils sont certains de trouver du butin.

 

FINI L'EFFET DE SURPRISE 

Les premiers raids norvégiens sont repérés vers 793 sur les côtes anglaises, où le prestigieux monastère de Lindisfarne, installé sur une île de la côte de Northumbrie, est pillé. Puis, à leur tour, l’Écosse et l’Irlande sont touchées en 795, ainsi que le royaume franc, en Vendée, en 799.

En 810, des incursions vikings sont attestées dans l’estuaire de la Seine et sur le littoral de Frise et, en 821, sur l’île de Noirmoutier. Jusqu’aux années 830-840, les raids sont sporadiques. Puis le danger s’accroît, car les flottes, qui comptent parfois jusqu’à 1 000 hommes, sont plus importantes. Les assaillants commencent par remonter les fleuves, comme ils le font sur la Loire (Nantes est pillée en 843, Tours, en 853 et Orléans, en 856), et prennent l’habitude d’hiverner sur place, installant des camps d’où ils rayonnent.

À partir de 850, les Danois s’installent non loin de l’embouchure des fleuves : Walcheren pour l’Escaut, Jeufosse pour la Seine, Noirmoutier pour la Loire. Dans les années 840, de très nombreuses villes portuaires sont pillées : Dorestad en 840, Quentovic en 842, Bordeaux en 844 puis 847-848, Séville en 844, Hambourg en 845. Paris est assiégée en 844-845, puis en 884-885. Le paroxysme des raids est atteint dans les années 880, en particulier dans le nord de la Francie et en Lotharingie. Seul le royaume de Francie orientale est un peu épargné.

À partir des années 860, devant cette menace de plus en plus oppressante et ­passé l’effet de surprise, les royaumes envahis commencent à s’organiser en édifiant des fortifications de terre et en augmentant leurs troupes.

En 864, par l’édit de Pîtres, le roi Charles le Chauve invite la population à dresser partout des fortifications pour résister aux Normands. Il fait construire des ponts fortifiés et des forteresses sur la Seine, l’Oise et la Marne pour protéger Paris, et organise des marches en les confiant à des hommes forts : Robert le Fort entre Seine et Loire, Baudouin en Flandre. On assiste alors aux premiers revers des envahisseurs.

En août 881, le jeune roi de Francie, Louis III, remporte la victoire de Saucourt-en-Vimeu, à l’ouest d’Abbeville, immortalisée par la Chanson de Louis, poème en vieux haut-allemand probablement écrit peu après la bataille. En 885, le comte Eudes, fils de Robert le Fort, réussit à repousser les Danois qui assiégeaient Paris. C’est aussi la période où l’on note les premières installations scandinaves, qui ont parfois débouché sur la création de véritables royaumes.

Dans les années 860-870, les Danois s’implantent dans le nord et l’est de l’Angleterre, aux îles Shetland et Féroé, puis en Islande. Dans les années 870-880, certains groupes normands s’installent à l’embouchure des fleuves. Souvent, en échange de leur départ, ils font payer aux populations un tribut, le danegeld, dont la première mention en Francie remonte à 841. Le roi est obligé de lever des impôts pour payer ce tribut. En Angleterre, à partir de 866, la Northumbrie est prise, puis la Mercie et l’Est-Anglie. Le roi du Wessex, Alfred le Grand (871-899), bloque l’avance danoise, mais signe un traité de paix qui laisse aux envahisseurs un territoire appelé le Danelaw, équivalant au tiers de l’île et situé au nord d’une ligne allant de Londres à Chester.

Le Groenland et le Vinland (identifié dans l’actuelle Terre-Neuve, au Canada) sont conquis peu avant l’an mille.

 

UN BAPTÊME CONTRE UN ROYAUME 

En 911, Charles le Simple signe le traité de Saint-Clair-sur-Epte, par lequel il cède au chef viking Rollon un territoire entre l’Epte et la mer, comprenant Rouen et la Basse-Seine, la future « Normandie ». En échange, Rollon accepte le baptême, devient le fidèle du roi et s’engage à assurer la « protection du royaume ». Guillaume de Jumièges rapporte ainsi la création de la Normandie : « Le roi […] fait venir l’archevêque Francon, et l’envoie en toute hâte vers Rollon, lui mandant que, s’il veut se faire chrétien, il lui donnera tout le territoire maritime qui s’étend depuis la rivière d’Epte jusqu’aux confins de la Bretagne et, de plus, sa fille nommée Gisèle. Francon, s’étant chargé de ce message et se mettant aussitôt en voyage, se rend auprès du Païen et lui expose l’objet de sa mission.

Le duc ayant, de l’avis des siens, accepté ces offres avec empressement, il renonce à ses dévastations et accorde au roi une trêve de trois mois, afin que dans cet intervalle la paix puisse être établie entre eux par un solide traité. Au temps fixé, arrivent au lieu désigné et que l’on appelle Saint-Clair, d’une part le roi avec Robert, duc des Francs, au-delà de la rivière d’Epte, d’autre part et en deça de la même rivière, Rollon, entouré de ses compagnies de chevaliers. » Rollon et ses successeurs contractent des alliances matrimoniales avec l’élite franque, s’insèrent dans les réseaux carolingiens et s’assimilent donc rapidement.

Les possibilités d’installation offertes et la relative intégration des Vikings expliquent pourquoi les invasions connaissent une relative accalmie dans les années 960-980, avant qu’une ultime vague de raids scandinaves se déploie : pillage des ports de la Frise, de l’Aquitaine, de l’Espagne et surtout de l’Angleterre. Après la victoire navale de Svolder contre le roi de Norvège, Olav Tryggvesson, dans la mer Baltique en 999 ou 1000, Sven Ier « à la barbe fourchue », roi du Danemark, lance de nombreux raids sur les côtes anglaises. Puis, en 1013, il déclenche une invasion massive de l’île.

Après sa mort en 1014, son fils, Knud II, devient roi d’Angleterre, du Danemark et de la Norvège. Il crée ainsi le premier empire anglo-scandinave, qui durera jusqu’en 1042, date à laquelle la dynastie saxonne revient au pouvoir avec Édouard le Confesseur.