Photographie

Une vie passée sous les océans en 27 photos

Le photographe David Doubilet parcourt les océans depuis des années avec son appareil photo pour encourager leur préservation. Mardi, 3 juillet

De CHRISTINA NUNEZ

Depuis plus de 40 ans, David Doubilet rend compte du magnifique et du mystérieux pour National Geographic en tant que photographe sous-marin. Au cours de ces longues décennies, il a immortalisé toutes sortes d'environnements marins, du Botswana à la Tasmanie en passant par le Canada. Le photographe est également un ambassadeur Rolex de longue date.

En cette année internationale des récifs coralliens, David Doubilet s'est lancé pour mission de raconter en images les récifs coralliens du monde entier. Son objectif ? Explorer les récifs les plus reculés et les plus importants de notre planète à une époque où les menaces qui pèsent sur eux sont sans précédent. Alors qu'il était en Polynésie française, le photographe a récemment répondu à quelques-unes de nos questions sur son travail, juste avant de partir photographier des requins et des coraux dans l'atoll de Fakarava.

 

Vous avez su dès votre plus jeune âge que vous vouliez faire de la photographie sous-marine. Comment votre mission et votre sujet ont-ils évolué ?

Vers mes 12-13 ans, j'étais certain que la majorité de ma vie serait passée sous l'eau. J'avais commencé à faire de la plongée dans une mer des Caraïbes recouverte de champs de coraux en cornes d'élan, d'épais lits d'herbiers et de récifs truffés de poissons. Cet océan était sans limites, un paradis sans fin rempli de créatures extraordinaires dont personne ne savait rien.

Aujourd'hui, chaque plongée s'apparente encore à une épopée pleine de découvertes, à une exception près : il y a une urgence sous-jacente à l'exploration d'un lieu, d'un organisme ou d'un écosystème susceptibles de disparaître. L'océan a beau être immense, il est vulnérable. Alors que nous avons exploré moins de 5 % de nos océans, nous avons pêché, mangé ou détruit systématiquement près de 90 % des espèces qu'ils abritent. Désormais, je pénètre dans les eaux afin de rendre compte à la fois des ravages et de la beauté, pour plaider en faveur du changement et instiller une lueur d'espoir.

 

Dans quelle mesure la photographie est-elle un important outil de préservation ?

Les images ont le pouvoir de célébrer, d'éduquer, d'honorer, d'humilier comme d'illuminer. Ils peuvent avoir l'effet d'un catalyseur en faveur de la protection d'une espèce ou d'une écosystème tout entier et inciter de nombreuses personnes à se rendre personnellement sur un lieu donné.

En janvier 1989, National Geographic a publié un reportage sur des plongeurs qui nageaient au côté de sept raies pastenagues rassemblées sous des pêcheurs qui nettoyaient leurs prises, à North Sound, dans les îles Caïmans. Suite à la diffusion de l'article, d'autres plongeurs ont commencé à se rendre dans les îles Caïmans afin d'observer et de nager au côté des raies. C'est ainsi que l'un des sites de plongée en apnée les plus populaires de la planète a vu le jour. Aujourd'hui, plusieurs centaines de raies pastenagues accueillent des milliers de touristes chaque jour. Les raies sont devenues des ambassadeurs des océans protégés, à la valeur inestimable.

 

Quelles sont vos photographies préférées, qu'elles aient un but purement artistique ou de conservation des espèces ?

Une photographie réussie va au-delà du journalisme. Pour protéger une espèce ou un milieu, vous devez le comprendre et ressentir quelque chose. D'un point de vue artistique, j'adore les photos d'icebergs car elles représentent l'association entre l'eau, la lumière et la glace. Les icebergs sont également une métaphore de l'océan, dont on voit uniquement une infime partie. Ils constituent la preuve du réchauffement climatique, de la fonte des glaciers et de la hausse du niveau des eaux.

Il arrive qu'une image ait l'extraordinaire capacité de choquer ou d'énerver, à l'instar du massacre japonais des dauphins. L'émotion et la réaction qu'elle suscite face aux dauphins pris au piège dans un port que le sang des mammifères a coloré de rouge cramoisi constituent le pouvoir de cette image.

 

Selon vous, qu'est-ce qui a évolué dans votre travail au fil des années ?

La révolution numérique a été une véritable aubaine pour les photographes sous-marins. Nous ne sommes plus limités à 36 images par appareil photo et manquons d'air bien avant d'être à court d'images. Nous évoluons dans un environnement difficile où la lumière est rare voire inexistante, où la visibilité est faible, les courants rapides et la durée de plongée limitée... Mais nous pouvons désormais regarder l'arrière de nos appareils photo pour rectifier nos erreurs instantanément.

Grâce à un panel d'objectifs sur mesure, je peux désormais capturer de minuscules images endoscopiques ainsi que des photos panoramiques à grand angle d'épaves de navires ou de récifs coralliens vibrants de vie et de couleurs. Nous avons désormais des équipements vidéo reflex intégrés qui font que les histoires racontées ont davantage d'ampleur et de texture. Aujourd'hui, je fais des photos que je n'aurais jamais osé imaginer à l'époque de la pellicule.

 

Quelles réactions avez-vous suscitées par votre travail ?

C'est un sentiment merveilleux lorsque quelqu'un vient vous voir et vous dit : « Vos photos ont changé ma vie » ou encore « Vos photos m'ont poussé à devenir plongeur, photographe, réalisateur, scientifique, illustrateur ou tout simplement à aller en mer. »

Je suis persuadé que nous marchons dans le sillage de ceux qui nous ont précédés. Je suis heureux d'apprendre que j'ai pu influencer deux générations de photographes sous-marins et de voir ces nouveaux créateurs s'inspirer de mes travaux et aller plus loin, que ce soit d'un point de vue technique, scientifique ou artistique. Je suis particulièrement fier de mes confrères de National Geographic, Brian Skerry, Paul Nicklen, Thomas Peschak et Laurent Ballesta qui continuent de repousser les limites à travers leur rôle de visionnaires sous-marins. Nous sommes tous en première ligne d'une bataille visant à protéger et à préserver un monde en passe de disparaître.

Existe-t-il des lieux auxquels vous êtes particulièrement attaché ?

J'entretiens un lien émotionnel avec de nombreux endroits pour différentes raisons. La mer Rouge car c'est là que j'ai débuté ma carrière, le Triangle de corail pour sa biodiversité marine... Mais je suis tout particulièrement attaché aux parc national Jardines de la Reina, à Cuba, un sanctuaire marin qui me rappelle les Caraïbes cristallines de ma jeunesse. Sur la banquise canadienne, ma rencontre avec des phoques du Groenland a changé ma vie. Cette espèce est pour nous le visage du réchauffement climatique et nous pousse à rendre compte de la lutte des bébés phoques pour leur survie à l'heure de la fonte des glaces.

 

Y a-t-il encore des endroits reculés, des sujets insaisissables ou des exploits que vous aimeriez atteindre ?

En réalité, les océans sont encore pratiquement inexplorés. Les espèces et leurs écosystèmes sont en train de disparaître, avant même que nous ayons l'opportunité de les comprendre et de récolter des données à leur sujet. Mon souhait est d'identifier et de rendre compte des zones où la diversité marine est prodigieuse, des régions les plus menacées.

En termes de défi technique, j'aimerais immortaliser un récif tel qu'il est à notre époque, en éclairant un corail vibrant avec précision et en capturant ses couches complexes à une échelle grandeur nature, avant que les effets du changement climatique et de la surpêche sur les récifs ne soient irréversibles. Plus important encore, je souhaite me faire le porte-parole des espèces qui n'ont pas de voix et continuer à prendre des photos qui incitent les gens à protéger la mer et à l'aimer.

 

Quelle est la plus grande menace qui pèse sur nos océans ?

C'est nous. Nos actions comme notre inaction décideront du futur de nos océans et, par voie de conséquence, de l'avenir de notre planète. Si les océans meurent, nous disparaîtrons avec eux.