Jimmy Chin : « la peur est une arme à double tranchant »

Comment braver l’inconnu et la peur ? Le réalisateur de Free Solo nous livre ses secrets.

Wednesday, April 8, 2020,
De Jennifer Barger
Jimmy Chin , réalisateur et aventurier, escalade la paroi Pacific Ocean Wall d’El Capitan, au cœur du ...

Jimmy Chin , réalisateur et aventurier, escalade la paroi Pacific Ocean Wall d’El Capitan, au cœur du parc national de Yosemite.

Photographie de Jimmy Chin

C’est en allant à la conquête d’endroits splendides mais difficiles d’accès, et en capturant ces instants éphémères par la photographie que Jimmy Chin gagne sa vie. En compagnons fidèles, ses caméras et ses crampons le suivent pendant ses périples, de la paroi d’El Capitan à Yosemite (« Free Solo », produit par National Geographic, a remporté l’oscar du meilleur documentaire) à l’ascension par le Shark’s Fin vers le pic Meru de l’Himalaya (pour le documentaire « Meru »).

Inaltérable est la soif d’aventure et de clichés époustouflants de Chin, ce qui rend son travail à la fois risqué et stimulant. Il nous fait part des leçons de vie qu’il a apprises en explorant les routes et les sommets. Il nous confie comment ses expériences pourraient aider nos lecteurs à surmonter ces moments difficiles. Nous avons discuté avec lui le 1er avril 2020 alors qu’il était confiné avec sa femme et ses enfants près de Jackson dans le Wyoming durant la crise du coronavirus.

 

En tant qu’alpiniste et globe-trotteur, vous êtes souvent confronté à l’inconnu. Comment y faites-vous face ?

Au cours des vingt dernières années, j’ai participé à beaucoup d’expéditions. Aller à la rencontre de l’inconnu, c’est un choix qu’on décide de faire. Il y a ce je-ne-sais-quoi qui m’attire et me pousse à découvrir des coins perdus. J’éprouve certes de la peur, de l’inquiétude, de l’anxiété. Le secret est de ne pas se laisser submerger par ses émotions et de bien préparer son départ.

 

Vous êtes confiné avec votre famille dans le Teton. Avec l’incertitude qui plane, que faites-vous pour vous occuper ?

Comme il est impossible de voyager pour le moment, on essaye de s’occuper comme on peut. On sort prendre l’air une fois par jour, on fait le ménage et beaucoup de petits travaux à la maison. Les enfants font du ski de fond dans la cour et construisent des châteaux de neige. Bouger, encore et toujours. Les bienfaits physiques et émotionnels sont incontestables.

 

Comment faites-vous pour assurer votre sécurité par les temps qui courent ?

Je viens de tourner un message d’intérêt public sur la sécurité dans l’arrière-pays ici dans le Wyoming. Beaucoup décident de s’aventurer dans la nature sauvage mais il faut savoir que les services médicaux et de secours sont mis à rude épreuve. Il faut bien réfléchir avant d’aller dans l’arrière-pays et surtout être bien équipé(e). Aucun(e) de nous n’a envie de se retrouver dans une situation où on aurait besoin d’être secouru(e). L’heure n’est pas à la prise de risques.

« Meru », le documentaire réalisé par Jimmy Chin retrace l’ascension de Chin et de son équipe vers le sommet emblématique Meru en Inde. Sur cette photo, on voit Conrad Anker, un alpiniste qui fait partie du premier groupe à avoir escaladé les 1 400 mètres du Shark’s Fin.

Photographie de Jimmy Chin

Gravir des montagnes impressionnantes et prendre des photos en même temps. Cela doit être effrayant. Comment faites-vous pour surmonter la peur ?

La peur est une arme à double tranchant. C’est une émotion très utile puisqu’elle vous permet de rester en vie. Cependant, une fois qu’elle commence à être paralysante, elle devient contre-productive. Dans une situation difficile, la clé est de garder son calme.

 

Vos enfants ont 4 et 6 ans. Justement, comment leur apprenez-vous à rester calmes ?

À vrai dire, ils sont intrépides. À deux ans et demi, ils se baladaient déjà en télésiège. C’est plutôt le contraire qui m’inquiète. J’essaye de les embarquer dans des aventures différentes – surf, natation, voyages. Je suis fermement convaincu que si vous variez les expériences, les enfants seront plus aptes à maîtriser leurs peurs. Ils apprennent à demeurer alertes.

 

Une fois que la menace du coronavirus se sera dissipée, où voulez-vous partir ?

L’hiver a été très long. J’irais peut-être dans un endroit plus chaud avec ma famille. Quelque part où on pourra faire du surf. C’est un sport que j’adore, l’antidote parfait aux montagnes rocheuses et froides où j’ai passé une grande partie de la saison. Destination le Mexique ou l’Amérique centrale. Les houles du sud sont justes incroyables.

 

L’expérience du voyage est-elle différente avec les enfants ?

Ce n’est pas si mal. Parfois, ils craquent à bord de l’avion. C'est du travail ! Il faut sans cesse les divertir et leur donner des collations. Ce sont de très bons voyageurs. Ils ont passé beaucoup de temps avec nous sur le terrain. Même pendant le tournage de « Free Solo » à Yosemite. L’équipement photographique était leur aire de jeux et ils venaient aux réunions de production.

Pendant le tournage de « Free Solo » qui a remporté l’oscar du meilleur documentaire, Jimmy Chin a également capturé des moments intimes comme celui-ci. On voit l’alpiniste Alex Honnold prendre des notes avant l’ascension d’El Capitan.

Photographie de Jimmy Chin

Quels conseils donneriez-vous à un photographe en herbe ? Où puis-je prendre des photos ?

Donnez-vous une mission particulière qui vous poussera à revenir pour filmer. J’aime beaucoup consulter le travail des autres photographes de National Geographic. Ils trouvent le moyen d’éterniser des moments éphémères qui sortent du cadre de leur mission, comme leurs chambres d’hôtels ou des salles de bains intéressantes. Trouvez un thème et ajoutez-y un peu de fun et de fantaisie.

 

Vous avez gravi le Kilimandjaro, le Meru… que de sommets ! Qu’est-ce qu’il peut encore y avoir sur votre liste ?

Il y a toujours une série de montagnes que je rêve d’escalader. D’année en année, j’ai même l’impression que cette liste se fait de plus en plus longue. J’aime toujours autant ce que je fais. Il me tarde d’explorer de nouvelles régions. Grâce à mon métier de photographe et de réalisateur, je suis en apprentissage continu. On ne compte pas les possibilités, elles sont infinies. J’ai hâte de progresser, d’apprendre et de tourner des documentaires touchants et percutants.

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