Liban : pourquoi chaque génération est-elle destinée à vivre les mêmes drames ?

"Comment trouver les mots pour décrire tout ce qu’ils t’ont fait, Beyrouth ? Comment exprimer toute notre peine ?" : une journaliste revient sur la tragédie qui a secoué son pays après l’explosion du 4 août.

Photographie De Rena Effendi
Publication 28 août 2020, 16:17 CEST
Les proches du pompier Ralph Mellehe pleurent son départ. Son cercueil est recouvert du drapeau des ...

Les proches du pompier Ralph Mellehe pleurent son départ. Son cercueil est recouvert du drapeau des Forces libanaises, parti politique et ancienne milice chrétienne pendant la guerre civile de 1975 à 1990. Mellehe faisait partie d’une équipe de dix personnes envoyées au port de Beyrouth pour éteindre un « petit incendie » près d’un hangar qui contenait des milliers de tonnes de nitrate d’ammonium. Le hangar a explosé, entraînant la mort des dix membres de l’équipe.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

BEYROUTH, LIBAN - Comment trouver les mots pour décrire tout ce qu’ils t’ont fait, Beyrouth ? Comment exprimer toute notre peine ? Pourtant, je devrais pouvoir. Je suis écrivaine et journaliste internationale. Les histoires difficiles, alambiquées, j’en ai l’habitude. La violence ne m’est pas inconnue. Mais le sang se glace dans mes veines rien qu’à l’idée de te décevoir. Toi, la capitale du Liban. Toi, ma ville si dynamique et si chaotique à la fois.

Quelques heures après le drame, la chanson « Li Beirut » (À Beyrouth) de Fairouz – notre fierté nationale et l’une des plus grandes chanteuses arabes de tous les temps – a commencé à tourner en boucle. C’est la chanson que les radios jouaient pendant les heures les plus sombres de la guerre civile libanaise dans les années 1980, lorsque nos proches se réfugiaient dans des abris souterrains pour se protéger des bombardements. La guerre a séparé Beyrouth en régions chrétiennes et musulmanes mais, depuis, la ville a fusionné en une seule et même entité.

Dans le port et les quartiers environnants, il n’y a que du verre brisé et des décombres. Des dizaines de milliers de propriétés – appartements, entreprises, écoles et hôpitaux – ont été gravement endommagées. Il s’agit de l’une des plus grandes explosions non nucléaires jamais enregistrées.  

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

« De mon cœur, un salut de paix à Beyrouth », chante Fairouz. « De l’âme du peuple, elle est vin. De sa sueur, pain et jasmin. Mais comment son goût est-il devenu celui du feu et de la fumée ? »

Aujourd’hui, nous nous posons la même question.

Ils t’ont mutilée, Beyrouth. Par leur négligence, leur corruption et leur mépris total de la vie humaine. Pardonne-nous. Nous autres ne savions pas qu’un stock de nitrate d’ammonium de 2 750 tonnes était conservé dans le hangar 12 du port de Beyrouth. Ce produit, utilisé pour fabriquer des engrais ou des explosifs à usage civil était là depuis… 2013. Les pompiers dépêchés sur place pour soi-disant éteindre « un petit incendie » ne savaient pas. Leurs supérieurs, aujourd’hui terriblement affligés, n’en avaient pas été informés non plus.

Mais eux savaient. Du moins, quelques-uns. Certains fonctionnaires de la douane. De hauts responsables de la Justice et des forces de sécurité. Le président de la République et le Premier ministre, qui a récemment annoncé la démission de son gouvernement. D’autres responsables politiques qui ont fait partie des différents gouvernements depuis que cette cargaison mortelle a été déchargée. Ils savaient mais ils n’ont rien fait pour écarter le danger.

Selon une première évaluation de l’UNESCO, plus de 600 bâtiments historiques ont été touchés par l’explosion. 60 environ risquent de s’effondrer.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Ce jour-là – le 4 août, vers 18 heures –, lorsque l’explosion a eu lieu, je n’étais pas dans mon appartement qui se trouve à 1,6 kilomètre du port. Un immense champignon de fumée a fendu le ciel bleu de Beyrouth. Les ondes de choc qui ont suivi ont fait voler en éclats fenêtres, portes et béton.

Un spectacle digne d’une scène de guerre : l’explosion est la plus destructrice de l’histoire récente du Liban. Elle a causé plus de dégâts que n’importe quelle frappe israélienne en 2006. Plus de dégâts aussi que la tonne d’explosifs utilisés lors de l’attentat contre l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005. Les bâtiments en face du port, comme celui-ci, ont été gravement endommagés.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Plus de 180 personnes ont été tuées. Une majorité de Libanais mais aussi des Syriens, des Bangladais et des Égyptiens, entre autres. Plus de 6 000 personnes ont été blessées. Des centaines de milliers d’habitants se sont retrouvés sans abri. De nombreuses personnes sont toujours portées disparues. Leurs familles les attendent. Des parties de corps retrouvées çà et là sont toujours en cours d’identification.

Cette tragédie n’est pas la seule que le Liban a dû endurer cette année ; c’est simplement la plus récente. Nous étions déjà victimes d’un effondrement économique, doublé d’une pandémie et exacerbé par l’incompétence politique et l’instabilité civile. Puis il y a eu cette explosion. Au moment où nous ne pouvons même pas nous enlacer en guise de consolation.

Combien de catastrophes les Libanais peuvent-ils endurer en même temps, et surtout pourquoi ?

 

LA PAUVRETÉ BAT SON PLEIN

Eux ont si mal géré l’économie que notre monnaie, la livre libanaise, a perdu 80 % de sa valeur depuis l’année dernière. Les entreprises ont fermé leurs portes, le chômage est monté en flèche, tout comme les prix des biens et services. La moitié du pays vit sous le seuil de la pauvreté. Une pauvreté aggravée par le système bancaire qui limite l’accès à nos comptes. Au départ, il n’était pas possible de retirer des dollars au-delà d’un certain seuil puis seuls des retraits limités en livres libanaises ont été permis. Des millions de Libanais ont perdu leurs économies. Les économies de toute une vie. Impuissants, nous avons assisté à l’effondrement de notre monnaie pendant qu’eux ont réussi à transférer plus de cinq milliards d’euros dans leurs comptes à l’étranger.

Le principal silo à grains du Liban, situé au cœur du port de Beyrouth, a été détruit. Sa capacité de stockage de 120 000 tonnes fait craindre une pénurie de blé. Le Koweït a déclaré qu’il reconstruirait le silo.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

En plus de tout cela, le nombre de cas de COVID-19 augmente très vite. Plus de 13 000 contaminations et 120 morts. Au moins trois grands hôpitaux et de nombreuses cliniques ont été détruits lors de l’explosion, ce qui limite l’accès des victimes de l’explosion, des personnes souffrant de COVID-19 et des autres malades aux soins médicaux.

J’envie les pays dont le seul souci est le coronavirus.

Comment communiquer l’ampleur de la destruction physique qu’ils t’ont infligée, Beyrouth ? Comment exprimer toute cette négligence qui a suivi l’explosion ?

Je suis retournée chez moi quelques jours après le drame. À chaque pas, le verre craquait sous mes pieds. Les éclats se sont logés dans mes meubles et mes murs. Les portes ont été soufflées, les murs fissurés, les rideaux déchirés, mes effets personnels détruits.

Sœur Marie marque une courte pause avec ses élèves. Le groupe est venu de Baadbat, un village qui surplombe Beyrouth, pour nettoyer la capitale, dans le cadre d’une mobilisation bénévole de grande envergure.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

« Nous n’en revenons toujours pas », dit le lieutenant Marwan Mitri (extrême gauche) en évoquant la tragédie qui a emporté dix de ses collègues. « Nous ne les oublierons jamais. Nous formons une grande famille ». De gauche à droite : Mitri, Sami Lowze, Elie Astor, Myriam Hachem et Hussam Fakhreddine.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

J’ai honte de mentionner tout ça, parce que moi, j’ai un appartement au moins. Certains immeubles se sont effondrés et des dizaines de milliers d’appartements sont entièrement détruits.

Et encore. Ce ne sont que des dégâts matériels. Ça aurait pu être pire, se console-t-on. Des vitres cassées. Des portes soufflées. Quelques blessures. Après tout, les points de suture ne sont pas si nombreux. Je suis vivante au moins.

Qu’en est-il des familles qui ont perdu des êtres chers ? Qu’en est-il des personnes grièvement blessées, mutilées, traumatisées ?

Pourquoi vivons-nous dans un pays où les habitants se sont habitués aux douleurs infligées par les dirigeants ?

Est-ce parce que nous savons que nos aspirations vont à l’encontre de ces hommes et femmes qui privilégient leurs intérêts personnels au détriment de ceux du pays ? Est-ce en raison du mot « résilience » que nous utilisons à tout bout de champ pour qualifier les Libanais ? Maudit cliché. Nous, Libanais, ne sommes pas résilients parce que nous le voulons mais parce que nous y sommes contraints dans cet État où les droits, les services et la dignité sont quasi inexistants. C’est exténuant.

Des douceurs, des pétales de fleurs et un groupe de musiciens attendent le retour de la dépouille du pompier Ralph Mellehe à Ain al-Remmane, son quartier natal dans la banlieue de Beyrouth. Il y est accueilli comme un marié. Un cortège funèbre qui ressemble à un mariage. C’est ainsi que les Libanais expriment leur profonde tristesse lorsqu’un jeune perd la vie.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Porté par ses camarades, le cercueil du jeune pompier Ralph Mellehe fait le tour du quartier. Les femmes jettent du riz et des pétales de fleurs tandis que les hommes tirent des feux d’artifice et des coups de feu.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Des rubans blancs ornent la rue où Ralph Mellehe vivait, symbole d’une mort prématurée. Les personnes endeuillées ont remplacé leurs habits noirs traditionnels par une tenue blanche. Mellehe avait 23 ans.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

 

LE JEU DES CHAISES MUSICALES

Depuis des décennies, la classe politique exploite le système confessionnel mis en place. Petit pays d’environ cinq millions d’habitants, le Liban comprend 18 communautés religieuses reconnues, qui disposent chacune de postes réservés dans la fonction publique. (Aucun recensement démographique officiel n’a été mené depuis 1932 pour ne pas alimenter les tensions religieuses.) Le président de la République est forcément chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président de la Chambre des députés musulman chiite. Les 128 sièges du Parlement sont répartis à parts égales entre chrétiens et musulmans.

Lorsque la guerre civile a pris fin en 1990, les chefs de guerre ont troqué leurs tenues militaires pour d’élégants costumes et des postes parlementaires, s’accordant ainsi l’immunité pour les crimes commis pendant la guerre. Depuis, au gouvernement, ces mêmes hommes ou leurs fils, veuves et autres héritiers politiques mènent un jeu de chaises musicales. Ils ravivent des peurs et des souvenirs passés pour fuir leurs responsabilités. Ils se veulent garants de leurs communautés religieuses et se cachent derrière cette représentation, prétendant que toute critique personnelle est dirigée contre la communauté.

Avant l’explosion, le gouvernement libanais avait entamé des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir une aide financière afin d’alléger le fardeau qui pèse sur les citoyens. Cependant, les dirigeants libanais ont refusé de se conformer aux réformes institutionnelles proposées par le FMI. Le système, déjà chancelant, s’était effondré sous le poids de la corruption. Les responsables craignaient d’exposer au grand jour ce système pourri jusqu’à la moelle.

Les politiciens savent pertinemment que les réformes viendront entraver leur système de népotisme et les fiefs ponctionnés sur les fonds publics, eux qui tirent profit d’un État faible pour faire prospérer leurs entreprises familiales et renforcer leurs partis politiques. Cela signifie que les citoyens comptent sur leurs dirigeants pour obtenir des services que l’État devrait fournir ou des emplois qui devraient être fondés sur le mérite mais finissent souvent en nominations politiques.

Après l’explosion, personne – ou presque – parmi les donateurs internationaux, les États étrangers et les membres de la diaspora libanaise n’a voulu donner d’argent aux politiques libanais pour financer les activités de secours. Tous ont présumé qu’ils s’en rempliraient les poches. Comme si les États étrangers qui parlent de court-circuiter les politiques corrompus n’avaient pas passé des années à leur serrer les mains. La plus grande partie de l’aide humanitaire est directement versée à la Croix-Rouge, au Croissant-Rouge, à l’ONU et aux ONG.

Le palais Sursock, construit dans les années 1870, a été ravagé par l’explosion.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Ariana Sursock, 18 ans, était au palais au moment de l’explosion. Elle n’a pas été blessée mais sa chambre d’enfant a été complètement détruite. Sa maman et sa grand-mère âgée de 98 ans ont été blessées par les éclats de verre.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

« Tout était en mouvement. Les lustres oscillaient. Il y avait beaucoup de poussière partout », se souvient Ariana Sursock. « Je pensais que c’était la fin. Je n’espérais pas en sortir vivante. »

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Le gouvernement libanais a démissionné peu de temps après l’explosion. Dans son discours, le Premier ministre Hassan Diab a dit que le système de corruption est plus grand que l’État qui, les mains liées, n’a pas réussi à le combattre.

Dans d’autres pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande où j’ai grandi, une malversation flagrante ne saurait rester impunie. Cependant, qui traduira en justice les législateurs qui décident des lois puis les enfreignent ? Que faire dans un pays où certains juges sont soutenus par tel ou tel autre chef communautaire et donc tenus de se plier à ses ordres ?

C’est d’ailleurs pour cela que nombre de Libanais n’ont aucune confiance dans l’enquête locale sur l’explosion au port. Certains s’attendent à une dissimulation des faits ou à une arrestation des petits fonctionnaires plutôt que des hauts responsables. Les voix s’élèvent pour l’ouverture d’une enquête internationale mais on craint également qu’un tel tribunal soit politisé. À Beyrouth, la justice et la responsabilisation relèvent plus de slogans creux que de réalité. Assistera-t-on cette fois à un revirement de situation ? Si oui, comment ?

 

VOICI LA MAIN DE RANIA

Ma famille a vécu en Nouvelle-Zélande et en Australie pendant la guerre civile. Enfant, je me souviens des lettres que ma mère envoyait à ma grand-mère au Liban. Elles finissaient toujours par un contour de ma main. « Voici la main de Rania », écrivait maman en prenant soin de noter mon âge à chaque fois.

En 2006, une guerre a éclaté entre Israël et le Hezbollah, un parti politique libanais. Ma sœur a été rapatriée en Australie avec sa famille. J’ai décidé de rester et de couvrir l’événement.

Du jour au lendemain, le pays a basculé dans le passé, à l’époque de la guerre civile qu’ont vécue mes parents. Cette fois pourtant, il s’agissait d’un ennemi extérieur et non d’un conflit interne. Je me demandais quand je reverrais ma sœur, combien de temps le conflit durerait et si je recevrais un jour des lettres de ma sœur avec, tout en bas, le contour de la main de ma petite nièce.

Les parents, les sœurs et la nièce du pompier Elias Khouzami, qui faisait partie des dix personnes envoyées au port de Beyrouth, pleurent son départ. Khouzami venait tout juste de se marier. Il est mort avant même de voir ses photos de mariage. Il est mort le jour où Chloé, sa nièce, devait fêter ses cinq printemps. Elle ne voulait pas couper le gâteau avant le retour d’Elias à la maison. C’est dans un cercueil que sa famille l’a accueilli.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Au cours des jours qui ont suivi la tragédie du 4 août, ma nièce, désormais adolescente, a aidé une association caritative locale à emballer des colis qui seraient distribués à Beyrouth.

Pourquoi le destin de chaque génération libanaise est-il de subir le traumatisme d’un chaos soudain et d’en payer le prix ?

Lorsque je suis entrée dans mon appartement après l’explosion, j’ai pensé à ma défunte grand-mère maternelle. Aux défis auxquels elle a dû faire face. La maison de mes grands-parents a été détruite à deux reprises pendant la guerre civile. C’est pour cette raison que, de son enfance, ma mère n’a aucune photo. Mon défunt grand-père, à la fois fier et têtu, a reconstruit la maison. Deux fois. Ma grand-mère m’a un jour dit qu’elle n’a même pas réussi à récupérer une fourchette des décombres. J’ai regardé autour de moi. J’ai eu beaucoup de chance. J’avais toujours mon appartement avec ses murs et ses meubles. Je n’étais pas blessée et, dans le tiroir de la cuisine, il y avait encore des couverts.

Dans la rue principale, ma sœur essaye de trouver quelqu’un pour nous aider à transporter les débris les plus lourds et à balayer le verre brisé. Les quartiers les plus endommagés de Beyrouth grouillent de bénévoles, en provenance de tout le pays. Des jeunes, armés de pelles et de balais, achetés à leurs propres frais. Ils savent que les autorités libanaises ne bougeront pas le petit doigt. Des réfugiés syriens et palestiniens se joignent à eux, de même que des travailleurs domestiques africains et asiatiques.

Le long du port, il y a un peu de tout. Ceux qui sont en colère. Les curieux. Les voyeurs. Et ceux qui veulent rendre hommage à la ville.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Le long du port, il y a un peu de tout. Ceux qui sont en colère. Les curieux. Les voyeurs. Et ceux qui veulent rendre hommage à la ville.

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Un groupe de scouts passe par là. Ma sœur leur demande si l’un d’eux peut l’aider ; 23 la suivent chez moi. Ils étaient venus en bus de Zahlé, une ville située dans la vallée de la Békaa. Ces jeunes, d’un dévouement exemplaire, étaient là pour soigner les cœurs brisés et remettre les appartements en état. Deux jours plus tard, plusieurs membres de la même équipe sont revenus me voir. Ils voulaient savoir si j’avais toujours besoin d’aide.

Certains bénévoles et ONG ont installé des stands avec de l’eau et des repas gratuits. Un homme distribuait des bouteilles d’eau, entassées dans le coffre de sa voiture. Un autre couple allait de maison en maison pour distribuer des détergents en s’excusant de ne pas pouvoir donner plus. Tout cela sur fond d’hyperinflation et de malaise économique profond.

 

COLÈRE CONTRE LES DIRIGEANTS

Beyrouth, tes enfants te pleurent. Pas seulement dans la ville et à l’échelle du pays. La diaspora libanaise te pleure. De l’Australie à l'Amérique du Nord et du Sud. De l’Europe à l'Afrique. Ce que le Liban a de meilleur, c’est son peuple. Que de Libanais se sont installés à l’étranger au fil des années pour fuir les crises et les conflits. Les ondes de choc qui ont ravagé le pays résonnent dans notre esprit. Les rues bouillonnent d’une colère, d’une rage dirigée contre eux. Riches et pauvres répètent les mêmes phrases : ils nous ont tués. Ils nous ont volés. Que peuvent-ils faire de plus ? Leurs millions ne leur suffisent-ils donc pas ? Cupides, insatiables. Pourquoi ne nous laissent-ils pas vivre en paix ? Et, par-dessus tout, le sinistre « Pendez-les ». Ce cri de douleur, on l’entend, on le voit partout. Sur les réseaux sociaux, dans les conversations, sur les murs des bâtiments en ruines. Explosive est la colère du peuple. Au cours d’une manifestation récente, des gibets de potence ont été érigés et des découpages en carton des dirigeants politiques pendus sur la place publique.

Dans mon quartier, le bruit du verre balayé a laissé place à celui des marteaux. On répare les maisons. Chacun fait de son mieux. Des banderoles ont été déployées dans les rues. « Nous restons », « Beyrouth renaîtra de ses cendres ».

Tatiana Nasrallah, 20 ans (à gauche), et sa soeur Kaya, 14 ans, aident à nettoyer les rues de la capitale. « Jamais je ne pensais voir Beyrouth comme ça », dit Tatiana. « En temps normal, ces rues sont les plus belles de la capitale. »

Photographie de Rena Effendi, National Geographic

Je n’ai toujours pas remplacé les portes ou les rideaux. Je n’ai toujours pas enlevé les éclats de verre qui se sont logés dans les murs. Mais je suis chez moi et je compte y rester. Cette fois, mes vitres seront en verre trempé, sait-on jamais.

Beyrouth, le malheur, tu ne le connais que trop bien. Sept fois détruite, sept fois reconstruite, comme dit la légende populaire. Ce drame sera sans doute le huitième.

« On voit les blessures de mon peuple et les larmes des mères. » Toujours aussi poignante, cette chanson de Fairouz. Mais les mots de la fin sont ma promesse et je la tiendrai : « Beyrouth, tu es à moi. Tu es à moi. Embrasse-moi. »

 

Rania Abouzeid est une journaliste basée à Beyrouth. Elle a écrit No Turning Back: Life, Loss, and Hope in Wartime Syria et son nouveau livre Sisters of the War devrait paraître en septembre 2020. Ses travaux ont été récompensés par de nombreux prix. Suivez-la sur Twitter @raniaab.

Rena Effendi est une photojournaliste primée dont le travail porte surtout sur les sociétés post-conflit, l’environnement et la justice. Elle contribue régulièrement à National Geographic. Pour consulter ses travaux, suivez-la sur Instagram et visitez son site Web.  

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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