Kenya : les athlètes, « victimes collatérales » de la pandémie

Avec l’annulation des compétitions sportives et les restrictions de déplacements, les athlètes professionnels kenyans ont vu leurs revenus et leurs rêves s'envoler depuis le début de la pandémie.

Photographie De LOUIS NDERI
Publication 15 mars 2021, 17:00 CET
James Onyango, dit « Onyi Yule Mbaya », s’entraîne dans sa salle de sport à Kariobangi, Nairobi. Titré champion des poids ...

James Onyango, dit « Onyi Yule Mbaya », s’entraîne dans sa salle de sport à Kariobangi, Nairobi. Titré champion des poids mi-moyens de la World Boxing Foundation (WBF) en 2017, il gère désormais une salle de sport. À cause de la COVID-19, les boxeurs ne peuvent plus participer aux compétitions. Selon le photographe Louis Nderi, ne pas avoir de combats à préparer les prive également de « l’envie et de la motivation de se lever le matin pour s’entraîner ».

Photographie de LOUIS NDERI

Nombre d'entre nous ont été contraints de s'adapter pour se conformer aux restrictions liées à la pandémie de COVID-19. Alors que les gouvernements ont exhorté les citoyens à rester chez eux et à éviter tout rassemblement, mettant à l’arrêt le secteur du tourisme et de l’hôtellerie, d'aucuns ont dû trouver une autre façon de gagner leur vie. Il est notamment une catégorie de citoyens pour qui la pandémie a tout changé : les athlètes.

Photographe et explorateur National Geographic, Louis Nderi est né au Kenya et a grandi en Eswatini (anciennement le Swaziland). Dans le cadre d’un projet sur l’identité kenyane, il a immortalisé la vie changeante d’un groupe d’athlètes de haut niveau à Nairobi et ses environs. Ses clichés mettent en scène des personnes exemplaires, garantes de la réussite sportive du pays dans le monde et très impliquées dans la vie de leurs quartiers, privées de sport pour le moment.

Les athlètes kenyans s’imposent sur la scène internationale depuis longtemps. Les compétiteurs de ce pays d’Afrique de l’Est détiennent 23 des 95 records mondiaux de la World Athletics (Fédération internationale d’athlétisme), épreuves masculines et féminines confondues. Malgré ces prouesses, le chemin pour devenir athlète professionnel au Kenya est semé d’embûches, pour des questions économiques, d’inégalité systémique entre les sexes ou en raison de l’approche adoptée par le gouvernement pour venir en aide à une source de fierté nationale en pleine pandémie.

Avec son projet photographique, Louis Nderi espère pousser le Kenya sensibiliser au sort de ces ambassadeurs adorés. Il souhaitait également illustrer le quotidien des athlètes, confrontés à de nouvelles épreuves à cause de la COVID-19. Si certains d’entre eux s’en sortent bien grâce à leur deuxième travail, d’autres sont contraints de s’entraîner dans des locaux de fortune et rencontrent nombre de difficultés.

« L’objectif principal [de ce projet] est de permettre aux Kenyans de raconter leur propre histoire, d’avoir une discussion sur ce que cela signifie aujourd’hui d’être Kenyan et de connaître leur ressenti, le tout à travers le regard de ces sportifs et sportives », explique le photographe.

 

En quoi la situation des athlètes est-elle particulièrement délicate au Kenya ?

Les athlètes que l'on voit sur ces clichés représentent la situation dans son ensemble, c’est-à-dire le manque d’opportunités en raison de l’annulation des compétitions sportives majeures. Ils ont été complètement privés de leur principale source de revenus. Ces athlètes ont porté le drapeau kenyan pendant une grande partie de leur vie. Ce sont les meilleurs ambassadeurs du pays. La pandémie était l’occasion pour le Kenya de rendre la pareille à ces personnes qui lui ont tant donné, mais la réponse du gouvernement aux athlètes est pour le moins décevante.

En tant que photographe, pourquoi souhaitiez-vous couvrir ce sujet ?

Cela s’est fait instinctivement dans un premier temps. J’aurais pu être joueur de rugby ou boxeur dans une autre vie. J’ai une relation particulière avec le sport. Je voulais trouver une façon d’engager sérieusement le dialogue avec eux. Je voulais donner à voir ce que nous n’avions jamais vu auparavant, puis j’ai décidé de réaliser des clichés authentiques et sincères de la situation que vivent tous ces athlètes. Après tout, la COVID-19 est un sujet qui nous concerne tous.

 

Dans quel état d’esprit se trouvaient les personnes que vous avez photographiées ?

La COVID-19 a été reléguée au second plan, après le fait de nourrir leur famille et de payer leurs factures. La plupart des athlètes ne vivent pas en zone urbaine. Pour eux, la « COVID sévit uniquement à Nairobi » (en faisant référence aux banlieues), pas dans les zones où la majorité d’entre eux vivent, c’est-à-dire dans les quartiers périphériques ou défavorisés de la ville ou du pays.

 

Bon nombre de vos sujets ont vraisemblablement été contraints de trouver d’autres moyens pour gagner leur vie…

Tous les athlètes ont dû reprendre leur emploi parallèle ou réduire leur train de vie. L’un des entraîneurs de boxe les plus respectés du Kenya, Ken Ochieng, dit « Valdez », entraînait des centaines de boxeurs dans différentes salles de sport de la ville. Il ne donne désormais plus que des cours à ses voisins dans la salle de sport de sa maison. Michelle Sinaida, qui joue pour l’équipe de rugby féminine nationale des Kenya Lionesses, a mis sa carrière entre parenthèses le temps que la pandémie se calme et se concentre sur son emploi dans une entreprise de logistique. La footballeuse Christine Nafula, qui a notamment joué pour le Dalhem IF en Suède, tricote désormais des paillassons et des tapis à temps plein. Leur mode de vie a drastiquement changé.

Michelle Sinaida joue pour les Kenya Lionesses, l’équipe nationale féminine de rugby. Lors de son premier match international contre l’Ouganda, elle a marqué l’essai de la victoire pour son équipe. Grâce à ses résultats, l’équipe participera aux Jeux olympiques de 2021. Il est pourtant difficile pour des athlètes comme Michelle Sinaida de jouer au niveau exigé par les compétitions internationales en raison de la corruption financière et du manque de soutien à l’égard des joueuses de rugby au Kenya, problèmes qui existaient déjà avant la COVID-19. « Tout le monde veut ce qui ne leur appartient pas », explique Michelle Sinaida. « En fin de compte, les personnes qui souffrent sont celles en bas de l’échelle qui auraient dû recevoir ce qui avait été distribué ».

Photographie de LOUIS NDERI

 

Quelle importance revêtent le sport et l’athlétisme dans l’identité kenyane ?

Les athlètes kenyans sont des symboles de la fierté et de l’héritage nationaux depuis que le pays a obtenu son indépendance. Le Kenya a une histoire sportive couronnée de succès, qui sert d’inspiration aux jeunes athlètes. Je pense que nos athlètes, comme les coureurs, sont très fiers du fait que leurs contributions soient gravées à jamais dans le cœur et l’esprit de nombreux Kenyans. Au Kenya, les athlètes sont des icônes et ils symbolisent des jours meilleurs. Pourtant, la plupart d’entre eux sont désabusés par le gouvernement et les organisations. C’est notamment le cas des femmes, qui sont moins rémunérées que les hommes. Les entreprises kenyanes ne sponsorisent pas non plus la Premier League féminine.

Pour ces athlètes féminines, le sport est une simple « passion », quelque chose qu’elles ne peuvent pas faire professionnellement. La majorité des athlètes sont appréciés en tant que divertissement, mais se voient rarement offrir l’opportunité d’exploiter pleinement leur potentiel. Alors, bien sûr, tout le monde ne peut pas participer aux Jeux olympiques ou avoir une carrière internationale, mais il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à cela pour bien gagner sa vie en tant qu’athlète.

 

Outre les aspects pratiques comme le fait de gagner sa vie, nous avons également l’impression que certains athlètes souffrent de la non-réalisation de leur rêve, voire même de la disparition de leur identité. Êtes-vous d’accord avec cela ?

Je pense que, dans une certaine mesure, de nombreux athlètes traversent une période difficile en raison des changements qui touchent leur mode de vie. J’ai cependant été surpris par la positivité dont font preuve la plupart d’entre eux. Une certaine camaraderie et un fort sentiment d’appartenance à la communauté règnent parmi les athlètes. C’est cela qui leur permet de tenir le coup dans les moments difficiles. Je tiens à souligner que depuis le début de la pandémie en mars 2020, le gouvernement a versé des indemnités ponctuelles à certains athlètes, notamment les footballeurs des équipes masculines et féminines nationales. Il reste cependant beaucoup à faire concernant la mise en place d’une solution durable pour les sportifs kenyans dans un avenir proche. De nombreux athlètes évoqueraient le besoin d’installations et de ressources adéquates pour pouvoir s’entraîner pendant la pandémie.

 

Malgré tout, gardaient-ils espoir ?

C'était très intéressant de voir d’où émanait la véritable force de ces athlètes. La famille est la constante qui les fait tenir, qu’il s’agisse du fait de passer du temps avec leurs enfants et leurs proches. Les collègues de travail et les amis à la salle de sport ont aussi leur importance. Lorsque les athlètes sont avec leur famille, la COVID-19, leur carrière et leurs conditions de vie n’importent plus. La communauté est le tissu social auquel nous nous raccrochons lorsque nous n’avons plus rien.

 

Photographe kenyan primé, Louis Nderi est également explorateur National GeographicCe projet a été financé par le Fonds d’urgence face à la COVID-19 dédié aux journalistes de la National Geographic Society.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.co.uk en langue anglaise.

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