Photographie

La catastrophe de Tchernobyl au fil des années

De Alexa Keefe / Photographies de Gerd Ludwig

« En plein cœur de la centrale, nous nous sommes arrêtés devant une grosse porte en métal située dans un couloir sombre. L’ingénieur m’a alors annoncé que je ne disposais que de quelques secondes pour réaliser mes photos. Il lui a ensuite fallu une minute pour ouvrir la porte, qui était bloquée. La montée d’adrénaline qui a suivi fut extraordinaire. La pièce était entièrement sombre et seules nos lampes frontales l’éclairaient. Des câbles obstruaient ma vue. Je devinais cependant une horloge tout au fond de la pièce. Je n’ai pu prendre que quelques photos et je souhaitais attendre encore un peu, afin que mon flash se recharge. Mais l’ingénieur m’avait déjà tiré en dehors de la pièce. J’ai jeté un œil à mes clichés. Horreur, ils étaient tous mal-cadrés ! Je l’ai alors supplié de me laisser entrer de nouveau dans la pièce. Il m’a accordé quelques secondes afin de photographier l’horloge qui affichait 01h23 et 58 secondes, l’heure à laquelle le temps s’est arrêté le 26 avril 1986, dans le bâtiment qui abritait le réacteur n°4 ». Gerd Ludwig à propos de ses photos réalisées à l’intérieur du réacteur n°4, là-même où une explosion a provoqué une fusion nucléaire aux conséquences catastrophiques. Le photographe décrit cette expérience comme l’une des situations les plus délicates qu’il ait dû affronter.

En mars 2011, peu après qu’un tsunami a provoqué des dégâts désastreux au sein de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima Daiichi, les responsables du service photo du Time tentent de contacter l’Institute, l’agence du photographe Gerd Ludwig, afin que ce dernier couvre l’événement. L’Allemand est cependant injoignable, car il se trouve dans un hôtel dépourvu d’accès à Internet, situé sur un site ayant été touché par une autre catastrophe 25 ans auparavant : Tchernobyl.

Gerd Ludwig photographie Tchernobyl depuis 1993 et s’est rendu trois fois sur place depuis cette date - en 1995, en 2011 et en 2013 plus précisément. Au final, il se sera aventuré à l’intérieur du réacteur plus que n’importe quel autre photographe occidental.

Voici ses propos : « De toutes les catastrophes environnementales provoquées par l’homme, l’impact de Tchernobyl est considéré comme étant le plus durable. Au vu de l’étendue des dégâts, et de toutes les conséquences de santé constatées non seulement en Ukraine, mais aussi en Biélorussie, pays limitrophe, j’ai ressenti le besoin de revenir régulièrement à Tchernobyl ».

Le photographe travaille actuellement sur un livre de photographies, intitulé "Long Shadow of Chernobyl", qui couvre la relation qu’il entretient depuis 20 ans avec ce qu’Alexei Okeanov, un célèbre scientifique. Récemment, Gerd Ludwig s’est entretenu avec Proof :

Alexa Keefe : « Quel est l’élément le plus important qui vous pousse à raconter cette histoire ? »

Gerd Ludwig : « Ces images nous rappellent que des accidents comme Tchernobyl sont une conséquence possible de l’énergie nucléaire et ce, quels que soient l’endroit et le moment. Je veux que mon projet documente cette catastrophe causée par l’homme, qu’il rappelle le nombre incalculable de victimes causées par l'accident nucléaire de Tchernobyl. Je souhaite également qu’il mette en garde les générations futures sur les conséquences mortelles de l’orgueil démesuré des hommes ».

Alexa Keefe : « Vous êtes-vous déjà senti en danger ? »

Gerd Ludwig : « Le fait d’exposer son corps à la radiation présente à l’intérieur du réacteur ne constitue qu’une partie du danger. Il y a aussi les poussières radioactives, qui s’incrustent facilement dans les matières souples. En effet, ces dernières peuvent rester dans l’organisme et provoquer un cancer en cas d’ingestion.

À chaque fois que je suis entré dans le réacteur, j’ai dû respecter un processus de nettoyage méticuleux : je devais quitter ma combinaison de protection, prendre une longue douche chaude et mettre des vêtements propres. Suite à ma dernière visite du réacteur, j’ai demandé à une spécialiste d’inspecter mon équipement. Au départ, je pouvais voir à son visage qu’elle me prenait pour un parano. Elle a donc vérifié mon équipement à contrecœur. Puis elle a complètement changé d’expression, avant de répéter plusieurs fois : « Oh mon Dieu ! Vous devez impérativement nettoyer vos appareils. Vous devez les laver ! ».

En fait, les sangles de mes appareils étaient contaminées. Ce soir-là, j’ai nettoyé mes appareils minutieusement, jusqu’à ce que mon compteur Geiger indique qu’ils ne représentaient plus aucun danger. Puis je me suis acheté de nouvelles sangles ».

Alexa Keefe : « Une section de votre livre est consacrée aux victimes humaines, notamment aux enfants nés deux ou trois ans après la catastrophe. Parlez-moi de l’expérience que vous avez vécue en leur compagnie ».

Gerd Ludwig : « La plupart des particules radioactives se sont déplacées en Biélorussie, dans les environs de Homiel plus précisément. En 2005, alors que je travaillais pour National Geographic, j’ai souhaité photographier les enfants d’un orphelinat. Dans l’un des orphelinats, j’ai réalisé des photos d’Igor, cinq ans, handicapé sur les plans physique et mental. Il avait été abandonné par ses parents et vivait dans une maison où étaient traités des enfants abandonnés et orphelins qui souffraient de handicaps. Igor a attiré mon attention car, la plupart du temps, il restait prostré, appuyé contre un mur. Sa vue et son audition étaient très mauvaises, à tel point qu’il était incapable d’avoir la moindre interaction avec les autres enfants. Parfois, son regard vide s’arrêtait sur les autres enfants présents dans la pièce. Mais lorsque ces derniers essayaient de lui faire un câlin, il se mettait à pleurer. Après l’avoir pris en photo, j’ai serré sa main et il m’a souri. J’en avais presque les larmes aux yeux ».

Alexa Keefe : « Un autre groupe de photographes a réalisé des clichés de personnes retournées vivre dans la zone d’exclusion. D’ailleurs, vous avez dit de ces personnes qu’elles préféraient mourir sur un sol contaminé plutôt que de tristesse dans une banlieue anonyme. Quel comportement ont-elles adopté à votre encontre, vous qui veniez raconter leur histoire ? »

Gerd Ludwig : « Aucun journaliste ne pouvait se déplacer librement dans la zone de contamination. On devait être accompagné d’un guide, qui travaillait pour l’administration et qu’il fallait payer. Les guides connaissent la plupart des personnes retournées vivre dans la zone, vu qu’on n’en compte que quelques centaines à l’heure actuelle. Les seuls véhicules pouvant circuler dans la zone sont contrôlés par l’administration. C’est la raison pour laquelle bon nombre de ces personnes aiment que les journalistes leur rendent visite. Les journalistes représentent un changement bienvenu, qui rompt avec le train-train quotidien. Les guides recommandent aux journalistes d’apporter des produits, comme du pain frais, du fromage ou des bonbons. Ce sont des choses dont manquent ces personnes, car elles n’ont pas vraiment l’occasion de quitter leur village.

Un grand nombre des personnes étant retournées dans la zone sont très chaleureuses. Elles proposent tout ce qu’elles cultivent et produisent sur leurs terres, des tomates aux baies, en passant par du poisson pêché illégalement et de l’alcool de contrebande. Je me suis parfois senti mal à l’aise face à des aliments cultivés sur un sol contaminé. Mais vous savez, on a toujours un peu « le cul entre deux chaises » lorsqu’on est photographe : d’un côté, on veut être en sécurité, de l’autre, on a besoin de la confiance et de la coopération des gens pour réaliser des photos.

Alexa Keefe : « Le paysage de Tchernobyl évolue. Voyez-vous ce changement comme une histoire que vous continuerez de raconter, ou plutôt comme une histoire que vous êtes en train de capturer avant qu’elle ne devienne un souvenir ? » Gerd Ludwig : « Même si le réacteur disparaît sous un dôme high-tech, les bâtiments de Pripiat s’écrouleront et les personnes âgées qui sont retournées dans leur village décéderont. Cependant, j’ai peur que l’histoire de Tchernobyl ne se poursuive bien après notre mort. Une fois, à Tchernobyl, un scientifique m’a dit la chose suivante : « On pourrait ériger des grillages dans certaines zones, avec une pancarte indiquant que toute habitation est déconseillée durant les 24 000 prochaines années. Et encore, cela ne représente que la demi-vie du plutonium 239 ».

Le prochain livre a beau représenter une césure, une pause, il ne marquera pas la fin de ma couverture. Je suis curieux de savoir ce que l’avenir nous réserve ».

Alexa Keefe : « Pourquoi cette partie du monde vous attire tant ? »

Gerd Ludwig : « Mon histoire avec la Russie a débuté lors de mon enfance dans l’Allemagne d’après-guerre. Mon père avait été muté dans la sixième armée allemande, qui a envahi l’Union Soviétique en 1942 jusqu’à Stalingrad, au sud de la Russie, avant d’être décimée par les Soviétiques. Il a eu la chance de faire partie des derniers soldats évacués.

Dans la pénombre de notre petite chambre de réfugiés – mes parents avaient été expulsés de Bohème, leur région natale – j’écoutais la voix triste et apaisante de mon père, qui nous narrait les paysages hivernaux interminables, jonchés de soldats avançant tant bien que mal face aux tempêtes de neige, et de gens qui se cachaient dans des granges et des écuries. Je n’ai saisi la noirceur qui se cachait derrière ces histoires que bien plus tard : ces paysages étaient maculés de sang, les soldats mourraient et les gens qui tentaient d’échapper aux Russes étaient apeurés. Mon père me racontait ces souvenirs avant que je m’endorme afin d’exorciser ces histoires de guerre affreuses.

Au milieu des années 60, alors que j’étais tout juste adolescent, je faisais partie de la première génération allemande d’après-guerre. Vu que je me sentais coupable des actes perpétués par mes aînés, j’ai tenté de compenser en rendant gloire à tout ce que l’Allemagne avait tenté de détruire. J’idéalisais notamment la Russie et le système communiste soviétique. Enfin, la politique de transparence de Gorbatchev m’a mis face aux réalités sociales et politiques d’un pays qui était sous l’égide d’un régime totalitaire depuis 70 ans.

Alexa Keefe : « Souhaitez-vous ajouter quelque chose ? »

Gerd Ludwig : « En tant que photographes engagés, nous traitons souvent des tragédies humaines face au désastre et nous emmenons nos appareils dans des endroits inexplorés, en sachant que nos explorations ne sont pas dénuées de risques personnels. Nous agissons de la sorte, car nous nous sommes profondément engagés à raconter des histoires au nom de victimes qui n’ont aucun moyen de s’exprimer. Lors de cette mission, j’ai rencontré de nombreuses personnes attentionnées et courageuses, qui m’ont autorisé à montrer leur souffrance dans le seul espoir que des tragédies comme celle de Tchernobyl soient évitées à l’avenir ».

Ludwig a réalisé la couverture de cette histoire, intitulée The Long Shadow of Chernobyl, pour la première fois en 2011, grâce à une application pour iPad. Aujourd’hui, il travaille sur un livre de photos du même nom. Cette rétrospective a pu voir le jour grâce à une campagne Kickstarter.

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