Photographie

Quand la photographie permet de dépasser les stéréotypes sur les communautés musulmanes

Pendant plusieurs années, Lynsey Addario a travaillé au côté des communautés musulmanes aux États-Unis. Elle se confie sur cette expérience.

De Jehan Jillani, Heather Brady
Photographie De Lynsey Addario
Une famille de réfugiés syriens visite avec Real New York des monuments de la ville de New York, comme la statue de la Liberté et le Muséum d'histoire naturelle.

Quand elle a déménagé en Inde en 2000, Lynsey Addario a commencé à  documenter la vie des communautés musulmanes à travers l'Asie. Elle a alors découvert un point de vue nuancé sur l'Islam et ses pratiquants. De retour aux États-Unis, elle s'est rendu compte que la religion décrite d'une façon unilatérale et générale ne correspondait pas à la réalité de ce qu'elle a pu observer dans le monde.

C'est cette différence qui l'a poussée à travailler avec la communauté musulmane dans l'ensemble des États-Unis, pour raconter son histoire de façon plus générale. Les clichés de la photographe apparaîtront dans l'article « Comment les musulmans, souvent incompris, s'épanouissent aux États-Unis » du numéro de mai 2018 du magazine National Geographic. Elle nous parle de son expérience passée à photographier cette communauté et de la façon dont celle-ci l'a amenée à réfléchir sur sa propre foi.

Des élèves de la City of Knowledge School. Celle-cia été fondée en 1994 à Pomona par des personnes qui souhaitaient voir leur enfant apprendre sur le plan académique, mais aussi spirituel.
Dans l'Angel Stadium d'Anaheim en Californie, des femmes musulmanes prient lors de l'Eid al-Fitr, une fête religieuse qui marque la fin du Ramadan.

 

JEHAN JILLANI : Cela fait maintenant 18 ans que vous photographiez les musulmans du monde entier. Pourquoi avoir choisi cette communauté dans votre propre pays ? Que pouvez-vous nous dire de cette expérience ?

LYNSEY ADDARIO : J'ai grandi aux États-Unis, mais je vis à l'étranger depuis 2000, lorsque je suis partie vivre en Inde. J'ai commencé à faire des reportages photographiques de la vie sous les Talibans en Afghanistan. C'était le premier de mes nombreux voyages dans le monde musulman. Par la suite, j'ai quitté l'Asie du sud pour le Moyen-Orient et l'Afrique. À chaque voyage, je découvrais une nouvelle vision de l'islam, qu'il s'agisse des différentes interprétations de la religion à la diversité des personnes pratiquantes. Mais à chaque fois que je rentrais aux États-Unis, que je regardais les informations et que j'écoutais les conversations, je ne voyais qu'une seule vision de la religion et des musulmans en général. Cela m'a surpris, car on généralisait sur les musulmans, comme s'ils étaient tous pareils, ce qui est de la pure ignorance. C'est pour cette raison que j'ai décidé de choisir ce sujet il y a maintenant quelques années, pour montrer la diversité et l'ampleur de cette religion.

Hannah Ajrami, étudiante à l'Université de Houston, rit avec ses amis sur le campus de son université.
Aux États-Unis, dans la ville de Katy situé en périphérie de Houston, des soeurs musulmanes ceinture noire de taekwondo s'entraînent.

 

JEHAN JILLANI : Comme Leila Fadel le montre plus en détail dans l'un de ses articles, l'islam est l'une des religions les plus diverses des États-Unis. Comment avez-vous choisi les communautés que vous souhaitiez photographier ?

LYNSEY ADDARIO : Il y a des milliers de photographies et de gens que j'ai suivis que je n'ai pas pu intégrer au reportage par manque de place. J'ai essayé de photographier les divers visages de l'islam, des conservateurs très religieux aux personnes plus libérales, des scènes surprenantes, comme cette famille de cinq soeurs dont trois d'entre elles sont ceintures noires de taekwondo, aux scènes plus traditionnelles, comme la prière, sans oublier les femmes qui portent ou non le hijab. Mon objectif était de montrer que l'idée que nous avons des musulmans ne correspond pas toujours à la réalité.

Dans chaque groupe religieux, il y a de la diversité, qu'il soit chrétien, juif ou musulman. Il y a des personnes très pratiquantes et d'autres qui observent de loin. Il y a des personnes très respectables et talentueuses, et des criminels. Il faut avoir conscience de cela. En Occident, trop souvent, « musulman » est synonyme de « terroriste ». Pour un pays comme les États-Unis par exemple, le raisonnement est très superficiel. Oui, il y a des terroristes musulmans, mais il y a aussi des terroristes américains, qui sont responsables de nombreuses fusillades en masse à travers le pays. Mais bizarrement, on ne les appelle pas « terroristes ».

À Tomball, des musulmans assistent à un pique-nique texan dans une ferme.
Dans le centre-ville de Houston, des musulmans américains participent à la ticker-tape parade en l'honneur des Astros qui viennent de gagner la World Series, une compétition de baseball.

 

JEHAN JILLANI : Pouvez-vous nous parler de ce que vous avez pu observer concernant la diversité raciale des Américains musulmans ?

LYNSEY ADDARIO : Je pense nous avons une idée fausse des musulmans : nous pensons souvent qu'ils sont originaires de l'Asie du sud ou des pays arabes, mais 13 % de la communauté musulmane aux États-Unis est afro-américaine. Cela s'explique par l'esclavage, puisque les personnes qui ont été amenées sur le sol américain ont emmené avec eux leur religion, celle qu'ils pratiquaient en Afrique. Et puis avec Malcolm X et le mouvement afro-américain des droits civiques, de nombreuses personnes se sont converties à l'islam. Aujourd'hui, ces personnes, qui appartiennent à différentes ethnies et communautés du pays représentent près de 23 % de la population américaine musulmane.

Le 19 mai, le jour de l'anniversaire de Malcolm X, des musulmans se recueillent sur sa tombe dans le cimetière Ferncliff, à Hartsdale, New York. Cette tradition existe depuis des années et a évoluée depuis son assassinat, le 21 février 1965. Ici, Imam Al-Hajj Talib ‘Abdur-Rashid, membre de la mosquée des Frères musulmans d'Harlem préside un office de prière en tant qu'aîné. Interrogé plus tard, il souligne l'importance de l'Islam dans la communauté afro-américaine : « dans les plantations américaines, les esclaves musulmans côtoyaient d'autres Africains. Au fur et à mesure, l'identité africaine est devenue l'identité afro-américaine ou noire américaine des ex-esclaves. Avec cette transformation, l'Islam est devenu de plus en plus ancrée dans notre communauté ».
À Dearborn, dans le Michigan, amis et famille sont présents pour l'enterrement du martyre Ali Qasim al Khafaji. Il se battait à Mossul aux côtés des forces de sécurité de l'Irak lorsqu'il a été tué par des membres de l'État islamique. Le repas auquel vont prendre part les personnes présentes est composé de masgouf, une spécialité irakienne à base de poisson grillé.

 

JEHAN JILLANI : C'est une question très personnelle, mais au vu du sujet, je suis curieuse d'entendre votre réponse. Quel rapport avez-vous avec la religion ?

LYNSEY ADDARIO : J'ai été élevée dans une famille italienne catholique. Nous avions l'habitude d'aller à l'église tous les dimanches, avant de nous rendre chez l'une de mes grands-mères pour un grand repas de famille. Le mardi après-midi, nous avions catéchisme. Mais en grandissant, je me suis moins identifiée au catholicisme et j'ai appris à apprécier les différents aspects des différentes religions. Je suis une personne spirituelle et j'ai un grand respect pour toutes les religions mais personnellement, je ne vais plus à l'église le dimanche. Je trouve que c'est intéressant parce que je fais des reportages photo dans des zones assez dangereuses depuis longtemps et j'ai passé beaucoup de temps à côtoyer des personnes qui ont une religion différente. Je reçois souvent des messages ou des e-mails d'amis du monde entier qui me disent qu'ils prient pour moi, qu'ils soient chrétiens, catholiques ou musulmans. Ma grand-mère, qui a 104 ans, prie Sainte-Anne pour moi. Lubna, une amie très proche qui habite en Arabie Saoudite, va même à la Mecque pour prier pour moi, comme lorsque je suis partie en Syrie. C'est ce que j'aime et que je respecte à propos de la foi : chaque individu a ses croyances et celles-ci les aident dans les moments difficiles.

Des enfants musulmans jouent dans une salle de jeux à Orange County, en Californie, le jour de l'Eid-al Fitr. Cette festivité marque la fin du Ramadan, la période de jeûne qui a lieu du lever du jour au coucher du soleil. En ce jour de fête, nourriture et amusement sont au programme.
IMAN participe au Ramadan challenge, au cours duquel ils font la promotion de la consommation de fruits et de légumes frais et de leurs bienfaits pour la santé devant une épicerie du sud de Chicago.

 

JEHAN JILLANI : En tant que journaliste, vous avez dû faire des reportages sur des communautés auxquelles vous n'appartenez pas. Ce ne devait pas toujours être une expérience facile ou agréable. Comment parvenez-vous à poser vos questions tout en restant respectueuse ?

LYNSEY ADDARIO : J'ai toujours trouvé qu'il était important d'être curieux, de poser des questions, de s'instruire. La haine et l'incompréhension découlent de l'ignorance et de l'arrogance et c'est dommage. Oui, c'était étrange d'être non musulmane en réalisant ce reportage sur l'islam, mais je ne prétends pas savoir ce que je ne connais pas. Je prends en photo ce que je vois et ce que je considère comme étant une représentation juste d'un sujet.

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