Comment une simple angine pourrait déclencher une maladie auto-immune
L'angine à streptocoque n'est pas une infection classique car elle est associée depuis longtemps à des complications tardives qui peuvent survenir des semaines, voire des mois après la disparition des maux de gorge.

Image de microscopie électronique à balayage colorisée de Streptococcus pyogenes ou de streptocoques du groupe A attachés à un neutrophile humain, le type de globules blancs les plus nombreux. Ces bactéries contagieuses sont à l'origine des angines à streptocoque. On peut les trouver dans le nez et la gorge, causant des symptômes tels que des maux de gorge, de la fièvre et une inflammation des amygdales.
Pour la plupart des gens, l'angine à streptocoque est une infection temporaire qui peut être soignée par un traitement antibiotique court. Elle touche environ 20 % des neuf millions de personnes chez qui une angine est diagnostiquée chaque année en France.
Mais dans de rares cas, l'infection laisse une empreinte durable sur le système immunitaire qui peut, dans certaines circonstances, déclencher une maladie auto-immune et des complications à long terme.
« Votre système immunitaire est conçu pour vous protéger des infections » explique Ilan Shapiro, directeur médical de l'éducation sanitaire et médecin à AltaMed Health Services. « Mais il arrive parfois qu'il soit confus et commence à attaquer des tissus sains à la place. C'est à ce moment-là que la maladie auto-immune se développe. »
Un nombre croissant de recherches récentes sur les infections pouvant perturber les signaux du système immunitaire et même faire des ravages dans le cerveau permet aux scientifiques de mieux comprendre comment cette confusion commence et le rôle potentiel de l'angine à streptocoque. Chez certains individus, la bactérie à l'origine de l'angine à streptocoque ne cause pas seulement une irritation de la gorge mais elle peut déclencher des réactions immunitaires qui se propagent dans tout le corps, touchant le cœur, les articulations, la circulation sanguine et même le cerveau.
Certains chercheurs tentent par ailleurs de déterminer si les changements immunitaires à long terme après une infection pourraient contribuer à des maladies telles que le syndrome de fatigue chronique, caractérisé par une fatigue extrême pendant au moins six mois.
À mesure que les scientifiques s'efforcent de comprendre comment une maladie si courante peut interagir avec le système immunitaire sur le long terme, des éléments de réponse apparaissent dans les nuances.
LA RÉACTION DU SYSTÈME IMMUNITAIRE
L'angine à streptocoque est l'infection bactérienne la plus courante, touchant environ 600 millions de personnes chaque année dans le monde. Elle est causée par le streptocoque du groupe A (SGA), une bactérie qui se propage par contact rapproché avec une personne infectée.
« La déglutition peut être douloureuse et les ganglions lymphatiques du cou peuvent être gonflés et sensibles » rappelle Jason Nagata, pédiatre à l'hôpital pour enfants UCSF Benioff d'Oakland, aux États-Unis. Il ajoute que contrairement aux infections virales qui touchent la gorge, l'angine à streptocoque n'entraîne normalement pas de toux ou d'écoulement nasal.
Pour la plupart des gens, le temps ou un traitement antibiotique permettent de soigner complètement l'infection. Néanmoins, l'angine à streptocoque n'est pas une infection classique car elle est associée depuis longtemps à des complications tardives qui peuvent survenir des semaines, voire des mois après la disparition des maux de gorge. Ces complications peuvent affecter le cœur, les articulations, la peau, les vaisseaux sanguins et le système nerveux.
Les liens entre les infections à streptocoque et les complications auto-immunes remontent à la fin des années 1800 dans les cas de la scarlatine ou du rhumatisme articulaire aigu. Quant aux PANDAS (Pediatric Autoimmune Neuropsychiatric Disorders Associated with Streptococcal infections, en français Troubles neuropsychiatriques pédiatriques auto-immuns associés aux infections à streptocoque), souvent caractérisés par l'apparition soudaine de troubles obsessionnels compulsifs, de tics ou des deux à la fois, ils ont été décrits pour la première fois au début des années 1990. Pourtant, les scientifiques continuent d'étudier pourquoi l'angine à streptocoque est un déclencheur si bien établi pour une liste longue et toujours croissante de maladies auto-immunes.
On estime que 5 à 10 % de la population mondiale est touchée par l'une des quatre-vingts maladies auto-immunes reconnues. Nombre de ces personnes souffrent de douleurs chroniques et de poussées imprévisibles et auront besoin d'un traitement médicamenteux tout au long de leur vie. « Mes jeunes patients qui souffrent de ces maladies ont du mal à aller à l'école, à continuer leurs activités extra-scolaires habituelles et à passer du temps avec leur famille et leurs amis » révèle Scott Hadland, médecin et chef du service de médecine pour adolescents et jeunes adultes à Mass General Brigham for Children.
Une maladie auto-immune se développe quand le système immunitaire perd sa capacité à différencier de manière fiable les envahisseurs étrangers des tissus du corps humain. Bien que les chercheurs ne comprennent pas encore totalement pourquoi cela se produit, Jason Nagata affirme que la plupart des preuves indiquent une combinaison de prédisposition génétique et de déclencheurs environnementaux.
Dans le cas de l'angine à streptocoque, un mécanisme a été identifié par les chercheurs : le mimétisme moléculaire. Ce phénomène se produit lorsque les structures d'un agent pathogène et celles des protéines du corps se ressemblent beaucoup, incitant le système immunitaire à attaquer à la fois l'envahisseur et les cellules de notre corps.
« Le mimétisme moléculaire se produit lorsque le système immunitaire fabrique des anticorps pour combattre le streptocoque et que ceux-ci ne reconnaissent pas uniquement la bactérie mais aussi des protéines qui y ressemblent dans le corps, » leur causant des dommages, explique Scott Hadland. Ce phénomène semble particulièrement pertinent dans le cas des infections à streptocoques car certaines protéines streptococciques partagent des structures similaires avec les tissus humains.
Un autre mécanisme qui entre parfois en jeu est une réaction immunitaire non spécifique et inhabituellement importante. Dans ces cas-là, le SGA « libère un "super" antigène qui entraîne une réponse inflammatoire si importante qu'elle attaque vos propres tissus en plus de la bactérie » explique Cassandra Calabrese, rhumatologue et spécialiste des maladies infectieuses à Cleveland Clinic. Autrement dit, au lieu de cibler de façon précise l'infection, le système immunitaire déclenche une alerte générale qui finit par endommager les tissus sains.
Les chercheurs découvrent également comment les réactions immunitaires suivant un streptocoque peuvent aussi toucher le cerveau. Les études montrent que les cellules immunitaires activées par une angine à streptocoque peuvent circuler dans le système nerveux reliant le nez et le cerveau et « peuvent en fait dégrader la barrière hémato-encéphalique » précise Cassandra Calabrese.
Lorsque cette barrière protectrice est fragilisée, les cellules immunitaires et les anticorps peuvent aussi pénétrer dans le tissu cérébral, où elles n'ont pas normalement leur place. Cela peut amplifier l'inflammation du système nerveux central et pourrait expliquer pourquoi certains enfants présentent des symptômes neurologiques, tels que ceux observés dans les troubles PANDAS, à la suite d'une angine à streptocoque.
UN LIEN AVEC LE SYNDROME DE FATIGUE CHRONIQUE ?
Bien que Cassandra Calabrese affirme qu'il y a des preuves solides du lien entre les infections à streptocoque et de nombreuses maladies auto-immunes, « les causes du syndrome de fatigue chronique (SFC) font encore l'objet d'études et restent plus incertaines que celles d'autres maladies. »
Une des raisons à cela est que le SFC, une maladie caractérisée par une fatigue profonde durant plus de six mois et ne s'améliorant pas avec du repos, n'est pas considéré comme une maladie auto-immune classique.
Il s'agit d'un syndrome complexe impliquant un dysfonctionnement immunitaire, une inflammation chronique, des anomalies du métabolisme et des réponses anormales à l'effort.
Cela dit, les chercheurs émettent de plus en plus l'hypothèse que le SFC impliquerait des réactions immunitaires anormales. De plus, Jason Nagata explique que « certaines personnes signalent l'apparition de symptômes du SFC après une infection à streptocoque. »
Plusieurs études récentes ont renforcé cette hypothèse post-infectieuse. Par exemple, une étude publiée en 2025 a démontré que les personnes souffrant d'un SFC présentent des réactions immunitaires innées exagérées à des antigènes microbiens. Cela suggère que le système immunitaire reste bloqué dans un état de défense accru longtemps après la disparition de l'infection.
D'autres travaux ont constaté la présence persistente de signaux inflammatoires et une perturbation de la régulation immunitaire chez les patients ayant souffert d'une infection virale ou bactérienne.
Le rôle spécifique de la bactérie à l'origine des angines à streptocoques reste flou. Zara Patel, professeure en oto-rhino-laryngologie à la Stanford Medicine, explique que « bien que l'hypothèse qu'une infection bactérienne aiguë puisse causer des changements immunitaires plus chroniques ait été émise, la plupart des données sont de nature corrélationnelle à ce stade et nous n'avons même pas encore de preuves de haute qualité démontrant un lien de causalité direct. »
On ne sait pas non plus si le streptocoque agit seul ou « s'il est l'un des déclencheurs » souligne Ilan Shapiro.
COMMENT RÉDUIRE LES RISQUES ?
Bien que les connaissances scientifiques évoluent, les médecins s'accordent à dire qu'il est essentiel qu'un diagnostic soit posé dès l'apparition des symptômes. « Un simple prélèvement dans la gorge peut représenter une étape cruciale pour mettre rapidement en place un traitement antibiotique et prévenir le développement de ces problèmes immunitaires post-infectieux » conseille Zara Patel.
Ilan Shapiro indique que c'est particulièrement important car les risques de complications à long terme sont plus élevés chez les personnes souffrant d'infections répétées, avec des traitements tardifs ou incomplets et ayant des vulnérabilités liées à leur âge ou des antécédents familiaux de maladies auto-immunes.
Pour les personnes chez qui une angine à streptocoque a été diagnostiquée, « il est essentiel de suivre l’intégralité du traitement antibiotique qui leur a été prescrit, même si les symptômes s'améliorent rapidement » rappelle Jason Nagata.
Pour éviter une infection à streptocoque en premier lieu, « une bonne hygiène quotidienne est primordiale » ajoute Jason Nagata. Cela implique de se laver les mains régulièrement, d'éviter de partager ses verres et ses couverts et de rester chez soi lorsque l'on est malade.
Alors que la recherche continue d'associer les infections courantes à la santé immunitaire à long terme, ce n'est pas la peur qu'il faut retenir mais la perspective. « Les complications graves à long terme à la suite d'une infection à streptocoque restent rares » insiste Scott Hadland. « La majorité des gens récupèrent complètement après avoir suivi le traitement adapté. »
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.