La génétique explique-t-elle votre résistance à l’alcool ?

Les scientifiques analysent de plus en plus finement la manière dont la génétique influence le cerveau lorsqu’il est exposé à l’alcool.

De Meryl Davids Landau
Publication 22 sept. 2026, 14:21 CEST
Les chercheurs savent depuis longtemps que notre réaction à l’alcool tient à une composante génétique, mais ...

Les chercheurs savent depuis longtemps que notre réaction à l’alcool tient à une composante génétique, mais ils commencent désormais à comprendre comment certaines mutations influencent le cerveau lorsqu’il est exposé à l’alcool.

PHOTOGRAPHIE DE PiotrKT.Studio, Alamy

Les chercheurs savent depuis longtemps que notre réaction à l’alcool tient à une composante génétique, mais ils commencent désormais à comprendre comment certaines mutations influencent le cerveau lorsqu’il est exposé à l’alcool.

PHOTOGRAPHIE DE PiotrKT.Studio, Alamy

Lorsque des amis me proposent de les accompagner dans un bar, ils savent que je ne finirai même pas un demi de bière. Ce n’est pas que je n’aime pas le goût de la bière : c’est simplement qu’une telle quantité suffit à provoquer chez moi une forte sensation d’ivresse. Si j'en buvais davantage, la pièce commencerait à tourner. Pendant ce temps, eux enchaînent une dégustation complète de bières et se sentent parfaitement bien.

Il s’avère que ma faible tolérance à l’alcool est probablement dictée par mes gènes. Les scientifiques savent depuis longtemps que la consommation excessive d’alcool comporte une forte composante héréditaire. Mais ces dernières années, ils ont mieux identifié certains des nombreux gènes impliqués et compris comment certaines de ces voies génétiques influencent plus particulièrement notre cerveau.

Ces recherches ont d’importantes implications pour comprendre pourquoi certaines personnes sont davantage susceptibles de développer un trouble lié à la consommation d’alcool, l’alcoolodépendance, tandis que d’autres semblent quasiment en être protégées.

Des études menées sur des jumeaux suggèrent qu'environ 50 % du risque de développer un trouble lié à la consommation d'alcool est d'origine génétique. « Cela rend d’autant plus frappante la quantité de culpabilité et de stigmatisation que nous faisons peser sur les personnes souffrant d’addictions », souligne Stephen Holt, spécialiste en médecine des addictions à la Yale School of Medicine. À mesure que le rôle de gènes spécifiques est mieux compris, de nouvelles cibles thérapeutiques peuvent être identifiées afin de mettre au point de futurs traitements.

Cette compréhension plus fine de l'aspect génétique de la consommation d’alcool intervient alors que de nombreuses études montrent que l’alcool peut être nocif, même lorsqu’il est consommé en quantités modérées.

À l’inverse, les personnes génétiquement prédisposées à résister à l’attrait de l’alcool tendent également à jouir d’une meilleure santé globale, ce qui suggère que les bénéfices associés à certains de ces gènes pourraient aller bien au-delà d’une moindre consommation d’alcool.

 

NOS GÈNES INFLUENCENT LES EFFETS DE L’ALCOOL SUR LE CERVEAU

Au cours des années 1980, les scientifiques ont découvert que les personnes ayant des antécédents familiaux d’abus d’alcool et dont les effets moteurs de l’alcool apparaissent plus tardivement après avoir bu peuvent consommer des quantités importantes d’alcool, augmentant ainsi leur propre risque d’abus. Cela est logique, car une personne qui boit une bière et peut à peine marcher aura moins tendance à boire qu’une personne qui se sent très bien après deux pintes de bière, explique David Rossi, neuroscientifique et chercheur spécialisé dans l’alcool à l’université d’État de Washington.

Peu après la première gorgée, l’alcool commence à pénétrer dans le sang jusqu'à atteindre le cerveau à des vitesses similaires chez tout le monde. Nos réactions dépendent donc de « la manière dont les cellules y répondent et du fait qu’elles y répondent », et les gènes jouent un rôle important dans ces réactions, explique David Rossi. Plus d’une centaine de gènes seraient impliqués, et les chercheurs tentent encore de comprendre comment chacun d’eux influence le cerveau, principalement dans le cadre d'études expérimentales chez l'animal.

L’année dernière, des chercheurs travaillant sur le poisson-zèbre ont découvert qu’un gène appelé CHRNA3 pourrait être un régulateur majeur de la sensibilité à l’alcool. Parce qu'il fait partie des gènes dits des récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine, il avait déjà été associé à la dépendance aux substances dans différentes études.

Les chercheurs ont placé des poissons dans un aquarium dont l’eau était mélangée à de l’alcool, et ceux-ci ont rapidement commencé à ressentir ses effets relaxants. Après un certain temps, les poissons possédant une version normale du gène CHRNA3 ont choisi de rejoindre un bassin contenant uniquement de l’eau. Mais ceux porteurs de la mutation ressentaient les effets de l’alcool plus lentement et continuaient à en consommer plus longtemps.

Selon Ajay Mathuru, neuroscientifique à l’Université nationale de Singapour qui a dirigé cette recherche, ces poissons « ne semblaient pas recevoir les mêmes signaux d’alerte leur indiquant d’arrêter ». Au lieu de quoi, précise l’étude, ils adoptaient un comportement plus « grégaire » en nageant dans leur environnement.

Cette recherche a été menée sur des animaux de laboratoire, mais « si un phénomène similaire se produit chez l’être humain, certaines versions de ce gène auraient pour résultat qu’une personne ressent moins fortement les effets d’une même quantité d’alcool et boit donc davantage pour atteindre un effet que d’autres ressentent plus rapidement », souligne Ajay Mathuru.

 

LE CERVELET JOUE UN RÔLE CLÉ

Il s’avère que le cervelet, situé dans la partie inférieure de l’arrière du crâne, constitue un lieu clé pour ce type de réponse. Cette région est depuis longtemps associée au contrôle moteur, raison pour laquelle les forces de l’ordre vérifient l’alcoolémie en demandant à une personne de toucher son nez ou de marcher en ligne droite.

Mais grâce aux analyses génétiques et à d’autres travaux, les scientifiques ont compris qu’il joue un rôle bien plus large. Il y a environ dix ans, des études menées sur des rongeurs dans le laboratoire de Rossi ont révélé l’influence génétique derrière la réponse du cervelet à l’alcool.

COMPRENDRE : LE CERVEAU

Les recherches reposaient sur deux lignées de souris consanguines : l’une présentant une faible tolérance à l’alcool, l’autre une tolérance élevée. Lorsque les souris les moins tolérantes consommaient de l’alcool, les signaux de certains neurones du cervelet étaient atténués, accélérant les troubles de la coordination. Mais lorsque les souris les plus résistantes à l’alcool en consommaient, ces mêmes cellules étaient au contraire stimulées, ce qui augmentait potentiellement la sensation de plaisir. Leurs différences génétiques déterminaient la réaction observable.

Ces résultats ont mis en évidence la complexité des interactions génétiques lorsque les neurones du cervelet sont exposés à l’alcool. L’équipe de Rossi cherche désormais à identifier précisément les gènes impliqués, probablement dix ou davantage, et à déterminer dans quelle mesure ce mécanisme est similaire chez les humains.

Selon Stephen Holt, l’identification de ces gènes pourrait permettre de repérer des cibles thérapeutiques pour de futurs traitements des addictions, capables de supprimer la sensation d’euphorie que certaines personnes ressentent après avoir bu.

 

LES GÈNES QUI DÉTERMINENT LA TOLÉRANCE À L’ALCOOL

Au-delà du cerveau, un autre ensemble de gènes détermine la quantité d’alcool qu’une personne peut consommer avant de ressentir des effets physiques délétaires provoqués par la dégradation de l'alcool par le foie. La première étape de ce processus métabolique produit de l’acétaldéhyde, une substance toxique pour de nombreuses cellules.

Lorsque suffisamment d’acétaldéhyde circule dans le sang, les personnes ressentent des nausées ou des vertiges, leur peau rougit ou leur humeur se dégrade. Par la suite, cette molécule est transformée en acétate, une substance inoffensive que l’organisme élimine.

On sait depuis longtemps que certaines variantes des gènes ALDH2 ou ADH1B accélèrent cette première étape de dégradation, chez certaines personnes après seulement quelques gorgées. Cette variante est plus fréquente chez les personnes d’origine japonaise, coréenne ou chinoise, qui sont donc moins susceptibles de développer un trouble lié à l’usage de l’alcool. Une réaction comparable, bien que moins marquée, est observée chez certains Juifs ashkénazes.

« En pratique, vous disposez d’une fenêtre beaucoup plus réduite entre ce qui procure du plaisir et ce qui provoque de l’inconfort », explique Susan Luczak, psychologue à l’université de Californie du Sud qui étudie ces gènes. « Une seule mutation génétique peut avoir des conséquences fonctionnelles très importantes. »

 

L’ENVIRONNEMENT COMPTE AUSSI

Les gènes liés à l’alcool, bien entendu, ne sont qu'une partie de l'histoire. Les personnes porteuses d’autres gènes les prédisposant au trouble de stress post-traumatique ou à l’anxiété sociale peuvent également être davantage enclines à boire. Des facteurs sociaux, comme l’appartenance à des groupes sociaux au lycée puis à l’université, peuvent eux aussi neutraliser certaines prédispositions génétiques.

Par exemple, même lorsque des étudiants américano-asiatiques possèdent la variante problématique de l’allèle ALDH2, ils peuvent malgré tout augmenter leur consommation d’alcool pendant leurs études, et certains développent par la suite un trouble lié à l’usage de l’alcool à l’âge adulte. « Ce ne sont pas seulement les gènes qui comptent, mais les effets cumulés de l’environnement », insiste Susan Luczak.

D’autres facteurs environnementaux ont au contraire un effet protecteur contre l’abus d’alcool, quelles que soient les prédispositions génétiques. Les chercheurs ont notamment constaté que disposer d’un solide cercle d’amis peut jouer ce rôle, peut-être parce que cela réduit le sentiment de solitude qui pousse certaines personnes à se tourner vers l’alcool. Le processus est donc manifestement plus complexe que l’idée selon laquelle « l’addiction est inscrite dans vos gènes », souligne Mathuru.

Certaines variantes génétiques « peuvent rendre certaines personnes plus vulnérables en atténuant les signaux d’alerte naturels de l’organisme, tandis que l’environnement et les circonstances façonnent tout le reste ». 

Quant à moi, mes gènes, quelles que soient les variantes qu’ils contiennent, m’empêchent généralement de trop boire. Ils me permettent aussi de faire de sérieuses économies.

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Meryl Davids Landau est une journaliste primée spécialisée dans la santé et l’environnement, basée dans le sud de la Floride. Elle est également romancière primée.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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