Les femmes sont plus susceptibles de subir des lésions du ligament croisé antérieur
Les scientifiques spécialisés dans le sport tentent de comprendre pourquoi les athlètes féminines sont si sujettes à un type spécifique de blessure au genou.

Les femmes ont jusqu’à huit fois plus de risques que les hommes de subir une déchirure du ligament croisé antérieur. Quelques recherches ont été effectuées afin de comprendre pourquoi, ou s’il existe un lien entre les déchirures du ligament croisé antérieur et les menstruations.
Alors qu'il restait six minutes dans le troisième quart-temps de son match de basket-ball universitaire, Liz Kitley, à ce moment-là pivot des Virginia Tech, a sauté pour égaliser le score avec un double-pas de la main gauche. Après avoir marqué, elle est immédiatement tombée, se tenant le genou gauche. « Je savais exactement ce qu'il m'arrivait », affirme Liz Kitley, joueuse américaine élue trois fois joueuse de l'année de l'Atlantic Coast Conference et aujourd'hui assistante de l'entraîneur des Virginia Tech. Au lycée, Liz Kitley avait subi une déchirure de son ligament croisé antérieur (LCA) droit et cette fois, elle a su tout de suite qu'elle s'était déchirée le ligament croisé antérieur gauche.
De nombreuses grandes athlètes féminines, telles que Liz Kitley, JuJu Watkins des USC Trojans, Cameron Brink des LA Sparks, et plus récemment Lindsey Vonn, skieuse olympique, ont toutes subi une déchirure du ligament croisé antérieur. En fait, les déchirures du ligament croisé antérieur sont courantes chez les athlètes féminines de tous âges. Les jeunes filles et les femmes ont de deux à huit fois plus de risques de déchirer leur ligament croisé antérieur par rapport à leurs homologues masculins qui pratiquent le même sport. De leur côté, les athlètes féminines multisports ont près de 10 % de risques de se déchirer le ligament croisé antérieur au lycée ou à l'université. Nous avons constaté ce risque accru chez les jeunes filles et les femmes depuis les années 1990. « C'est quelque chose que pratiquement tout le monde sait » affirme Liz Kitley, « mais personne ne sait vraiment pourquoi. »
Les experts avancent plusieurs explications possibles : des aspects anatomiques du corps des femmes tels qu'un bassin plus large et un angle Q accru, l'angle entre le quadriceps et le tendon rotulien, la génétique ou encore les mouvements biomécaniques et le contrôle moteur, soit « la façon dont nous déplaçons notre corps dans l'espace » explique Nina Freitas, kinésithérapeute au Women’s Sports Center de l'université de San Francisco en Californie (UCSF). Elle ajoute que des « différences de force » dans les tendons ischio-jambiers et les quadriceps, ainsi que des « facteurs hormonaux » pourraient également jouer un rôle.
LA PÉRIODE DES RÈGLES EST-ELLE PLUS RISQUÉE POUR LES SPORTIVES ?
Le rôle des hormones, en particulier pendant les règles, est en effet suggéré depuis les années 1990. « Ce dont je ne peux pas me remettre, c'est la fois où je me suis déchiré le ligament croisé antérieur en 1998 » a révélé Sue Bird, légende du basket-ball, l'année dernière dans son podcast A Touch More. « La première question que le médecin m'a posée lorsque j'ai vu le chirurgien : "Êtes-vous en période de menstruation ?" Ils savaient qu'il y avait probablement un lien ».
Dans le même podcast, Megan Rapinoe, star du football à la retraite et co-présentatrice du podcast, explique qu'elle a eu trois déchirures de ligament croisé antérieur pendant ses règles et Liz Kitley se souvient qu'elle avait ses règles lors de sa première déchirure du ligament croisé antérieur et qu'elle prenait les « pilules placébo » de sa pilule contraceptive lors de la seconde. Malgré ces témoignages, les preuves de l'existence d'un lien restent peu concluantes, précise Georgia Brown, chercheuse dans le domaine du sport au San Diego Wave FC.


Imagerie par résonance magnétique (IRM) colorisée d'un genou avec une rupture du ligament croisé antérieur (LCA) (en rouge). Le LCA relie le fémur au tibia et est souvent sujet à des lésions lors d'une activité sportive.
Radiographie frontale du genou avec des dispositifs de fixation dus à une réparation du ligament croisé antérieur (LCA).
En 2025, une étude financée par la FIFA visant à étudier le lien potentiel entre les lésions du ligament croisé antérieur chez les femmes et les menstruations a été lancée à l'université Kingston. L'étude, menée par le doctorant Blake Rivers suivra les participantes pendant quatre cycles menstruels en contrôlant les taux hormonaux tout en réalisant des tests biomécaniques, notamment des tests de force, des analyses 3D et des analyses électrographiques. « Nous observons en quelque sorte tous les principaux mouvements qui présentent selon nous le plus grand risque de blessure sans exposer les participantes à un risque trop important » explique Blake Rivers. « Plus nous comprenons l'interaction et ce qu'il se passe au niveau biomécanique pendant ces périodes hormonales clés, plus nous pourrons quantifier le niveau de risque lié à cette interaction ».
Selon Blake Rivers, les deux phases considérées comme étant les plus risquées sont celles pendant lesquelles le plus de changements hormonaux ont lieu : la phase folliculaire tardive de l'ovulation et la phase lutéale intermédiaire. Il indique que ces phases sont considérées comme les plus risquées car les œstrogènes, qui influent sur la laxité ligamentaire, augmentent avant l'ovulation et la progestérone, qui « peut avoir un impact sur le contrôle neuromusculaire et l'inhibition », augmente pendant la phase lutéale intermédiaire. Blake Rivers et son co-directeur James Brouner espèrent publier les résultats de leur étude à la fin de l'année 2026.
En parallèle, l'étude publiée en 2024 par Emily Parker, interne en médecine physique et de réadaptation à la MetroHealth dans l'Ohio, suggère également que la phase lutéale intermédiaire est la plus risquée. Emily Parker connaît bien ce sujet pour l'avoir vécu personnellement, elle s'est déchiré le ligament croisé antérieur gauche une première fois au lycée, puis six mois plus tard. Par chance, elle s'est suffisamment rétablie pour pouvoir jouer au basket-ball en division 1.
Pendant son travail de recherche, Emily Parker s'est focalisée sur la relaxine, une hormone du cycle menstruel souvent associée à l'accouchement, comme responsable principal. « La relaxine déclenche les menstruations en supprimant et en décomposant le collagène dans les tissus autour de ses récepteurs sur la paroi utérine » nous a-t-elle précisé par courriel. « Ces récepteurs se trouvent également sur les ligaments croisés antérieurs chez les femmes, ce qui attire l'attention sur la phase lutéale et leurs risques de blessure du genou. Les oestrogènes amplifient les effets de la relaxine en préparant les récepteurs dans les tissus sensibles à la relaxine pour qu'ils soient prêts à réagir ».
UNE BLESSURE GRAVE
Le flou autour des athlètes féminines et des lésions du ligament croisé antérieur n'est pas étonnant étant donné que seules 6 à 9 % des études scientifiques sur le sport se sont concentrées sur les athlètes féminines, selon une étude publiée l'année dernière. Heureusement, la tendance a l'air de changer. « Nous assistons à une vraie percée du sport féminin » affirme Nina Freitas. En 2024, Nike et la Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (FIFPRO) ont lancé Project ACL, une étude menée sur trois ans afin de mieux comprendre les lésions du ligament croisé antérieur chez les athlètes féminines. En outre, l'université de Californie à Berkeley (UC Berkeley) a annoncé l'année dernière une nouvelle initiative en faveur de la santé des femmes qui se concentrera sur la recherche concernant les athlètes féminines, notamment les lésions du ligament croisé antérieur.
Il est grand temps que les lésions du ligament croisé antérieur chez les jeunes filles ou les femmes soient prises plus au sérieux. Une déchirure du ligament croisé antérieur peut causer des ravages sur le corps et la santé mentale des jeunes filles et des femmes et peut potentiellement mettre fin à la carrière des athlètes de haut niveau. Selon Sara Edwards, chirurgienne orthopédique au Women’s Sports Center de l'université de Californie à San Francisco, lorsque le LCA est complètement rompu, le mieux est de passer par l'opération, suivie de neuf à douze mois de rééducation intensive. Les femmes ont plus de risques de se re-blesser et cela « peut devenir un problème qui durera toute une vie » révèle Sara Edwards. Liz Kitley se souvient : « c'est un processus tellement long... Pour ma part, j'ai manqué mon dernier tournoi NCAA et mon tournoi ACC. Puis j'ai dû me rendre à la draft WNBA en béquilles et je n'ai pas pu marcher pendant longtemps. Ça monopolise votre vie et devoir gérer de nouveaux problèmes près de deux ans plus tard, c'est vraiment frustrant. »
DES RÈGLES DU JEU INÉQUITABLES
Alors que les experts attendent d'obtenir des informations plus concluantes, les athlètes féminines peuvent prendre des mesures pour protéger leurs ligaments croisés antérieurs. Des programmes, tels que FIFA 11+, qui incluent des exercices pliométriques peuvent réduire les risques de déchirement du ligament croisé antérieur jusqu'à 60 %. « Le plus grand défi c'est d'emmener les entraîneurs à réellement faire l'échauffement ou de pousser les équipes à le faire » révèle Nina Freitas. Les programmes de prévention peuvent être faits à partir de six ans, précise Sara Edwards, soulignant l'importance de sensibiliser les entraîneurs, les parents et les athlètes. La prévention n'est bien sûr pas réservée aux jeunes filles. La majorité des patients suivis par Sara Edwards ont quarante ans ou plus.
Pour finir, « il n'y a pas une seule réponse » qui explique pourquoi les femmes sont plus à risque, explique Joanne Parsons, professeure associée au Department of Physical Therapy à l'université du Manitoba au Canada. Elle, ainsi que ses collègues Sheree Bekker et Stephanie Coen, avancent que les différences sociales en termes de traitement entre les athlètes féminines et les athlètes masculins peuvent contribuer à accroître les taux de déchirures du ligament croisé antérieur subies par les jeunes filles et les femmes. Stephanie Coen précise qu'il « n'est pas question de minimiser ces facteurs biologiques mais de prendre en compte un ensemble d'autres facteurs qui peuvent avoir leur importance ».
Par exemple, il existe des inégalités reconnues dans la manière dont les jeunes filles et les femmes sont exposées aux jeux et aux sports, « une vie entière d'expositions liées au genre qui ont créé des conditions inégales en termes de risques » affirme Stephanie Coen. Les jeunes filles et les femmes sont souvent initiées plus tard au sport, jouent à des horaires peu favorables ou sur des terrains ou des courts de moins bonne qualité que ceux des hommes, et elles n'utilisent pas d'équipement adapté à leur morphologie, tels que les crampons. De nombreuses athlètes féminines ont plus d'un emploi, entraînant une fatigue musculaire et rendant la récupération après une déchirure plus difficile. Selon un rapport de la FIFPRO, plus d'un quart des joueuses de football professionnelles ont un deuxième emploi et on estime qu'elles gagnent un salaire moyen d'environ 9200 euros par an au niveau mondial.
De nombreuses athlètes féminines de tous âges ne sont pas encouragées à soulever des poids de la même manière que leurs homologues masculins, ce qui est important pour la prévention, indiquent Sara Edwards, Nina Freitas et Emily Parker. « Je suis l'une des premières personnes qui parle d'un programme de renforcement musculaire aux athlètes féminines de quatorze ans que je vois à la clinique... Alors que les athlètes masculins du même âge sont déjà en train de s'essayer à la musculation avec leurs copains ou ont déjà été initiés à la salle de sport d'une autre manière », explique Nina Freitas. Heureusement, contrairement aux différences anatomiques, Joanne Parsons et Stephanie Coen précisent que ces différences environnementales de genre sont modifiables.
L'objectif de ces connaissances accrues n'est évidemment pas de gêner les filles et les femmes mais de continuer à leur donner plus de pouvoir. « Je ne veux pas que l'on donne l'impression que les femmes doivent éviter les sports les plus physiques » précise Emily Parker. Elle ajoute : « pour être honnête, il s'agit plutôt d'acquérir plus de connaissances sur les principes biologiques fondamentaux qui touchent la santé articulaire des femmes afin de leur permettre de rester en bonne santé lorsqu'elles pratiquent un sport ».
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.