La réalité virtuelle, nouvel outil contre les douleurs chroniques

Initialement utilisée comme simple distraction, la réalité virtuelle est désormais étudiée pour remodeler les voies cérébrales de la douleur, notamment chez les personnes souffrant de douleurs chroniques.

De Anya Kamenetz
Publication 19 janv. 2026, 17:56 CET
La réalité virtuelle n'est pas réservée aux jeux vidéo. Des chercheurs étudient les bienfaits de l'immersion ...

La réalité virtuelle n'est pas réservée aux jeux vidéo. Des chercheurs étudient les bienfaits de l'immersion dans un environnement numérique pour aider les personnes souffrant de douleurs chroniques.

PHOTOGRAPHIE DE Justin Kaneps, The New York Times, Redux

Par une fin d'après-midi de septembre, Leona Bell s'apprêtait à terminer sa journée d’ingénieur système pour une entreprise qui fabrique des défibrillateurs et du matériel de réanimation à Seattle. La société venait tout juste d'emménager dans ses nouveaux bureaux et les postes de travail y étaient équipés de chargeurs d'ordinateur intégrés. En récupérant son ordinateur, elle hurla de douleur. « J'ai reçu une décharge électrique, témoigne-t-elle. Ma vie a basculé. »

Au réveil le lendemain matin, sa main droite, touchée par la décharge, était enflée et bleutée. Elle ne pouvait plus bouger son bras. « La douleur était si intense, raconte-t-elle. J'avais l'impression que quelqu'un avait mis ma main dans un feu et que des flammes en jaillissaient. » C'était il y a sept ans et la vie de Bell est toujours autant marquée par ce que la médecine appelle « syndrome douloureux régional complexe », ou SDRC, un trouble de douleur chronique qui apparaît après une blessure et déclenche chez de nombreux patients des douleurs graves et incessantes.

Le cas de Bell est extrême, mais il est loin d'être isolé. Selon la U.S. Pain Foundation, environ 50 millions d'Américains vivent avec des douleurs chroniques, ce qui fait de la douleur l'une des principales causes d'incapacité à long terme aux États-Unis et le premier motif de consultation médicale. En France, le problème affecte plus de 40 % de la population adulte, dont plus de la moitié présentent des répercussions physiques, émotionnelles ou sociales d'après les données du baromètre de la douleur 2025, une étude menée par l'Observatoire français de la douleur et des antalgiques.

Depuis des décennies et plus particulièrement suite à la crise des opioïdes, les patients disposent d'options thérapeutiques limitées, coûteuses ou inaccessibles. De nos jours, à travers la réalité virtuelle, les applications de smartphone et l'intelligence artificielle, une nouvelle vague d'outils numériques commence à transformer la compréhension scientifique de la douleur chronique et la façon dont les patients vivent avec ces douleurs.

 

TROMPER LE CERVEAU

La douleur n'est pas que le simple signal d'un tissu blessé. Des décennies de recherches en neurosciences nous montrent que l'attention, l'attente et la perception jouent un rôle décisif dans l'expérience de la douleur. Partant de ce constat, les chercheurs se sont aventurés sur un terrain d'essai déroutant : la réalité virtuelle (RV).

L'un des premiers scientifiques à avoir exploré le potentiel de la RV pour le soulagement de la douleur est Hunter Hoffman, un psychologue qui étudie les environnements immersifs depuis plus d'un quart de siècle.

Au sein de l'université de Washington à Seattle, Hoffman a mis au point un environnement immersif appelé « SnowWorld » (monde enneigé, NDLR) afin d'aider les enfants traités pour des brûlures, une intervention médicale particulièrement douloureuse. Dans le paysage virtuel, les jeunes patients font une bataille de boules de neige avec des pingouins tout en écoutant de la musique. Plusieurs études cliniques ont démontré les bienfaits de l'initiative pour réduire la douleur et l'anxiété ressenties par l'enfant pendant les soins dispensés aux plaies de brûlures. Depuis, le programme a même été exposé au musée Cooper Hewitt de New York, consacré au design.

« L'élément moteur est la distraction », indique Zina Trost, chercheuse au sein de l'université A&M du Texas, spécialiste de la prise en charge de la douleur par la réalité virtuelle. À ses yeux, « SnowWorld » constitue le point de départ de ce domaine de recherche. La scientifique est également l'auteure de l'une des nombreuses revues systématiques de la littérature qui démontrent l'évolution des données probantes en faveur de cette approche. « Le système visuel occupe une place centrale dans notre cerveau. Si notre attention n'est pas concentrée sur la douleur, nous n'avons pas mal. C'est un phénomène très persuasif. » 

Ce type de distraction immersive est particulièrement efficace pour la douleur à court terme liée à des interventions médicales. La réalité virtuelle a déjà été utilisée à la place de la sédation chimique pour des coloscopies, des prises de sang ou des soins dentaires.

Cependant, pour venir en aide aux patients souffrant de douleur chronique comme Leona Bell, Hoffman avait besoin d'une stratégie différente, une stratégie qui allait au-delà de la simple distraction. Bell compte parmi les sept patients atteints de SDRC qui participent à l'étude pilote menée par Hoffman, soumise à la revue Frontiers in Neurology. Dans le cadre de cette étude, elle devait utiliser à domicile un casque de réalité virtuelle qui la transportait dans le laboratoire d'un vieil enchanteur. Bell a passé quatre mois à répéter les mouvements appris lors de ses séances de kinésithérapie, comme celui d'agripper un objet ou de mélanger une préparation.

Hoffman a introduit un élément novateur de « réalité mixte », indique Bell, grâce auquel elle a pu littéralement s'immerger dans le monde virtuel. « Lorsque les mains virtuelles plongeaient dans le chaudron, je devais mettre mes mains dans un bain d'eau chaude », explique-t-elle. « C'était vraiment étrange. Avant, je me disais, ce ne sont que des fausses mains, vous voyez ? Dès que je plongeais mes mains dans l'eau, je pouvais les associer aux mains de l'avatar. »

Puisqu'elle gardait chez elle le casque de réalité virtuelle, Bell pouvait l'utiliser à volonté. Elle a rapidement constaté des améliorations dans les exercices de kinésithérapie, comme celui qui consiste à placer sa main dans un bol de lentilles sèches, une sensation souvent insoutenable chez les patients atteints de SDRC en raison de leur hypersensibilité. « En toute honnêteté, c'était encore douloureux, mais je pouvais le faire pendant près d'une minute en réalité virtuelle alors que je ne dépassais pas les 10 secondes dans le monde réel ».

Au cours de la petite étude pilote, Bell a observé une diminution de son niveau de douleur et de sensibilité au froid, ainsi qu'une augmentation des capacités motrices de sa main. Son état d'anxiété et de dépression s'est amélioré, l'étude ayant également demandé aux participants d'utiliser le casque de RV pour s'exercer à la pleine conscience. Six des sept participants à l'étude ont déclaré les mêmes résultats, avec un maintien des améliorations au suivi à un an.

Encore, il s'agissait là d'une étude pilote de faible envergure, axée sur une maladie particulièrement réfractaire, mais elle n'en reste pas moins l'une des nombreuses études suggérant que la réalité virtuelle pourrait offrir de modestes bienfaits aux personnes souffrant de douleur chronique.

« C'est incroyable ce que déclenche chez une personne souffrant de douleur le simple fait de voir un avatar d'elle-même », déclare Trost. « L'exercice permet une potentielle morphose de la réalité et la découverte de nouvelles expériences, il peut également nous aider à accomplir des tâches qui nous paraissaient impossibles. »

Trost étudie actuellement l'utilisation de la réalité virtuelle chez les personnes présentant une lésion médullaire qui souffrent de douleur chronique dans les membres paralysés. Dans ces environnements, les participants peuvent revivre l'expérience de la marche en contrôlant leurs membres inférieurs par des mouvements de la tête ou le balancement de leurs bras.

Vivant elle-même avec des douleurs chroniques et une malformation orthopédique, Trost a également découvert que le sentiment d'injustice amplifiait la douleur : plus une expérience nous paraît injuste, plus elle est douloureuse. Étant donné ce facteur psychologique, la scientifique soupçonne que le « super-pouvoir » de la réalité virtuelle résiderait dans la restauration du « contrôle volitionnel », ou le fait d'exercer sa volonté, une capacité dont sont souvent privées les personnes dont le corps est restreint par la douleur et les faiblesses qu'elle engendre.

Au cours de travaux qui n'ont pas encore fait l'objet d'une publication, Trost a observé des changements concordants sur des examens d'imagerie cérébrale, ainsi qu'une élévation du neurotransmetteur GABA, impliqué dans le soulagement de la douleur, chez un sous-groupe de participants. L'étude ne fait que commencer, mais elle pourrait apporter de précieux indices sur le mécanisme à l'œuvre. « J'étais sidérée », se souvient-elle à la vue des résultats, même si elle rappelle que ce ne sont là que les premiers résultats d'une étude.

 

QUAND L'IMAGINATION SUFFIT

La réalité virtuelle n'est pas la seule façon d'exploiter les systèmes cérébraux de traitement de la douleur. Chercheur à l'université Harvard, Jian Kang explore actuellement les effets sur la douleur chronique d'un outil encore plus élémentaire : la vidéo.

COMPRENDRE : Le cerveau

Dans une étude publiée en novembre 2025, Kang et ses collègues ont invité des personnes souffrant de douleur chronique dans le bas du dos à regarder de courtes vidéos d'animation. Sur l'une de ces vidéos, l'avatar se prêtait à une séance d'acupuncture. Une autre montrait un dos délicatement touché par des cotons-tiges. Dans les deux cas, les participants devaient s'imaginer ressentir eux-mêmes la sensation.

Initialement, la seconde vidéo devait servir de témoin, mais les scientifiques ont été surpris de découvrir que les deux vidéos avaient aidé les participants. L'effet était plus important dans le groupe exposé à la vidéo d'acupuncture, avec une diminution moyenne de la douleur de 1,7 point sur une échelle de 10, mais la vidéo des cotons-tiges a également entraîné un soulagement significatif. Ces résultats sont comparables à ceux d'une véritable séance d'acupuncture, indique Kang. Les résultats de la vidéo « cotons-tiges » offrent une alternative intéressante, car tout le monde ne tolère pas les aiguilles d'acupuncture, même lorsqu'elles sont imaginaires.

« Les neurosciences ont montré que l'imagerie sensorielle et les véritables sensations du corps stimulaient souvent le même réseau cérébral », indique Kang, ce qui pourrait expliquer l'effet des vidéos. Ce réseau, poursuit-il, se compose des cortex somato-sensoriels primaire et secondaire, situés au centre du cerveau, dans le lobe pariétal. « Plus l'imagination est intense, meilleurs sont les résultats », ajoute-t-il.

Les approches fondées sur la réalité virtuelle et les vidéos sont encore à l'étude, mais leur coût relativement plus faible, notamment avec les nouveaux appareils de RV, et leur simplicité d'utilisation pourraient faciliter leur démocratisation par rapport à d'autres traitements individuels non médicamenteux. Pour le moment, la portée de ces solutions reste limitée, car elles sont encore peu connues et difficiles d'accès.

 « Nous ne disposons pas d'un système efficace pour garantir aux patients l'accès aux soins dont ils ont besoin », déclare Nicole Hemmenway, directrice de l'U.S. Pain Foundation. « Il existe beaucoup d'outils numériques fantastiques pour la santé, mais je pense qu'ils fonctionnent différemment pour chaque patient. En fin de compte, la douleur est une expérience très individuelle. » De plus, ajoute-t-elle, il est peu probable que les compagnies d'assurance couvrent les traitements expérimentaux.

 

LA PLACE DE LA PSYCHOTHÉRAPIE

Pour les patients confrontés à la douleur chronique, trouver la bonne combinaison de soins peut être une réelle épreuve. La U.S. Pain Foundation a tenté d'aider les patients à s'orienter dans cet univers complexe grâce à un outil interactif baptisé My Pain Plan (mon plan contre la douleur, NDLR), qui guide les utilisateurs à travers un choix d'options allant des exercices de respiration aux chiropracteurs, des médicaments aux outils numériques. La fondation organise également des groupes de soutien en ligne. « Il ne s'agit pas d'une thérapie », témoigne Hemmenway, également atteinte de SDRC. « L'objectif est de créer une communauté pour aider chaque membre à réfléchir aux outils et aux stratégies d'adaptation. »

La psychothérapie constitue un traitement bien établi contre la douleur chronique et la technologie la rend également plus accessible. Psychologue de la douleur à l'université Stanford, Beth Darnall a mis au point un programme de soulagement de la douleur en séance unique de deux heures appelé Empowered Relief, dont les bienfaits sont appuyés par quatre essais cliniques à répartition aléatoire. Les participants peuvent également utiliser une application d'accompagnement pour continuer à mettre en œuvre ce qu'ils ont appris. « J'ai constaté que mes patients ne pouvaient pas accéder aux traitements que je leur recommandais dans leurs structures locales », indique Darnall.

Même lorsque ces soins sont disponibles, il peut être difficile de convaincre les patients d'opter pour une approche psychologique. Qualifier de « psychgologique »  l'expérience des patients peut être perçu comme du mépris ou une infirmation de leur vécu, comme le soulignent Hemmenway et Trost, tous deux également patients, surtout lorsque ces personnes ont passé des années à tenter de convaincre des médecins que leur souffrance était bien réelle. C'est l'une des raisons pour lesquelles Empowered Relief est présenté comme une formation plutôt qu'une psychothérapie, précise Darnell.

Cela dit, plusieurs approches psychothérapeutiques de la douleur chronique sont étayées par des données probantes, notamment la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie de reconditionnement de la douleur et la thérapie par la conscience et l'expression des émotions, une méthode développée par Mark Lumley, professeur de psychologie à l'université d'État de Wayne. Les deux dernières stratégies sont fondées sur l'intéroception, dont l'objectif est d'aider les patients à prendre conscience de l'interaction entre les signaux corporels internes et leurs émotions.

Malheureusement, même pour les patients disposés à essayer la psychothérapie dans la gestion de leur douleur, la demande pour ce type de thérapies dépasse largement le nombre de cliniciens formés à les dispenser, déplore Darnall.

Lumley la rejoint sur ce point. « Ma formation consiste à discuter avec une personne en face à face » ou par chat vidéo, témoigne-t-elle. « J'ai naturellement une préférence pour cette méthode, mais il nous faut plus d'options. »

Ce déséquilibre entre l'offre et la demande a un impact grandissant sur la façon dont les patients sollicitent une aide médicale. Récemment, le Dr Lumley a été contacté par une patiente atteinte de fibromyalgie, mais il n'avait plus aucun créneau à lui proposer. Le psychologue a cherché pendant plusieurs semaines un confrère vers lequel orienter cette patiente. Lorsqu'il a enfin pu donner suite à sa demande, elle n'avait plus besoin de la thérapie. Sa réponse était la suivante : « J'ai demandé à ChatGPT comment Mark Lumley traiterait ma fibromyalgie ? Il m'a généré un programme de traitement de cinq pages. » Elle aurait ensuite constaté une amélioration de ses symptômes en suivant les recommandations et les exercices.

Lumley et d'autres experts rappellent que les outils d'intelligence artificielle n'ont pas été cliniquement validés pour le traitement de la douleur et ne doivent pas être utilisés en remplacement d'une consultation médicale. L'IA, « c'est une jungle sans aucun contrôle ni test », déclare Lumley. Cependant, étant donné l'importance de la demande et le besoin continu de soulagement des patients quand l'aide médicale est hors d'atteinte, il reste ouvert à l'exploration des possibilités offertes par l'intelligence artificielle pour un jour contribuer à la prise en charge de la douleur.

 

REPRENDRE LE CONTRÔLE

Pour Trost, le rôle le plus prometteur de la technologie ne réside pas dans la substitution de la psychothérapie, mais plutôt dans le fait d'inciter les patients à lui accorder sa chance. La scientifique s'intéresse à l'aspect novateur et ludique des environnements virtuels pour « donner un coup de pouce aux patients », résume-t-elle, afin de vaincre leur méfiance à l'égard de la psychothérapie par la conscience et l'expression des émotions et d'autres approches thérapeutiques. 

Bien entendu, aucun de ces traitements n'offre de remède miracle qui éradiquerait la totalité de la douleur pour l'intégralité des patients. Reste que l'offre croissante d'approches thérapeutiques et numériques confère un nouvel élan à une discipline trop souvent marquée par les préjugés, la honte et l'isolement.

La douleur chronique a mis fin à la carrière de Leona Bell. Elle l'a privée de ses loisirs, le voyage et la randonnée. Renoncer à tout cela lui a fait perdre bon nombre de ses amis. En participant à cette étude sur les nouvelles approches de la douleur, Leona a certes soulagé sa douleur, mais elle a aussi renoué avec l'espoir.

« Quand on est malade, on a l'impression de perdre le contrôle ; la réalité virtuelle m'a redonné le sentiment de pouvoir contribuer à ma propre santé », conclut-elle, en expliquant pourquoi selon elle sa santé mentale s'est améliorée. « La réalité virtuelle m'a donné un but. Elle pourrait aider les autres d'une manière qu'ils n'imaginent pas encore. »

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    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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