Quand l’exercice physique devient-il excessif au point de nuire à votre organisme ?

Quel est le point de bascule biologique entre le développement des muscles et la rhabdomyolyse, une forme rare et potentiellement grave de dégradation musculaire ?

De Dan Baumgardt
Publication 18 juil. 2026, 10:53 CEST
Des recrues de la Marine des États-Unis grimpent à la corde dans le camp d'entraînement de ...

Des recrues de la Marine des États-Unis grimpent à la corde dans le camp d'entraînement de Parris Island. Puisque leur formation allie exercice prolongé, chaleur et récupération limitée, les apprentis militaires aident les chercheurs à mieux comprendre la rhabdomyolyse d'effort.

Des recrues de la Marine des États-Unis grimpent à la corde dans le camp d'entraînement de Parris Island. Puisque leur formation allie exercice prolongé, chaleur et récupération limitée, les apprentis militaires aident les chercheurs à mieux comprendre la rhabdomyolyse d'effort.

Plus vite, plus haut, plus fort, voilà la devise qui alimente bien souvent notre quête de la forme physique. Nous traquons le progrès en poussant notre corps dans ses retranchements, mais que se passe-t-il lorsque celui-ci refuse d'aller plus loin ?

Si nos muscles ont une capacité d'adaptation remarquable, ils ne sont pas sans limites. Au-delà de ces limites se trouve la rhabdomyolyse, une maladie caractérisée par la destruction des muscles squelettiques, qui libère des protéines et des électrolytes dans la circulation sanguine, au risque d'endommager des organes, comme le cœur ou les reins.

La rhabdomyolyse d'effort (RE) est un sous-type de la maladie causé par l'effort physique. « Les données suggèrent que les cas de RE sont à la hausse depuis 2020 », indique Nick Kruijt, chercheur au sein du Centre médical de l'Université Radboud de Nimègue (Radboudumc), aux Pays-Bas. « La maladie est plus fréquente chez les recrues militaires, chez lesquelles l'effort extrême et l'hyperthermie jouent probablement un rôle. Cependant, l'incidence est également à la hausse parmi les athlètes amateurs, notamment dans les sports impliquant un travail excentrique, dans lequel le muscle s'allonge pendant la contraction. »

D'après les chercheurs, plusieurs facteurs pourraient expliquer ce phénomène. D'un côté, la sensibilisation des athlètes, des entraîneurs et des médecins vis-à-vis de la maladie a probablement augmenté le nombre de diagnostics. Parallèlement, certains experts évoquent parmi ces facteurs le retour à l'exercice dans le sillage de la pandémie et la popularité grandissante des sports d'endurance, sans oublier les tendances fitness alimentées par les réseaux sociaux.

« Nous observons des cas de rhabdomyolyse dans toutes sortes d'activités physiques », témoigne Tamara Hew-Butler, chercheuse en performance sportive à l'université d'État de Wayne, aux États-Unis. « La maladie apparaît dans les cours de spinning, chez les joueurs de football et même chez les nageurs. Parmi les cas exceptionnels, nous pouvons également citer un patient qui a développé la maladie après une séance de jardinage prolongée et un autre qui aurait joué de la batterie pendant des heures sans ménager ses efforts. »

Des cas de rhabdomyolyse ont également été signalés après des séances de sport à haute intensité, notamment du crossfit, du murph et de l'hyrox. Le problème ne vient pas spécifiquement de ces formats d'entraînement, qui peuvent être appliqués en toute sécurité par la plupart des participants, à condition d'adopter un rythme progressif et des temps de récupération adéquats entre les séances. Le danger provient plutôt du fait que ces programmes combinent plusieurs facteurs de risque connus : des athlètes surmotivés, des volumes d'entraînement élevés, un engagement de l'intégralité du corps et des phases d'hyperthermie.

La rhabdomyolyse se situe à l'extrême d'un enjeu biologique plus étendu. Tous les exercices poussent les muscles vers l'adaptation, mais chaque effort s'accompagne également d'un risque de lésion. À présent, les scientifiques cherchent à définir le point de bascule biologique à partir duquel l'activité physique serait plus dangereuse que bénéfique.

 

LE SPECTRE DE LA DÉGRADATION MUSCULAIRE

La destruction des muscles n'est pas toujours une mauvaise nouvelle : « un certain degré de dégradation est nécessaire pour s'améliorer et devenir plus fort », indique Hew-Butler. Le muscle squelettique est un tissu actif qui se régénère en permanence, pendant l'exercice comme au repos. L'activité physique ne fait qu'accélérer ce processus.

Les lésions musculaires ne sont pas évaluées de façon binaire, à savoir normales ou pathologiques, mais plutôt le long d'un spectre. D'un côté se trouvent les douleurs musculaires d'apparition retardée, plus connues sous le nom de courbatures, qui apparaissent après un exercice inhabituel et disparaissent sans traitement ; de l'autre la rhabdomyolyse, où la destruction des muscles devient suffisamment grave pour mettre en péril les autres organes.

Dans ce cas, où se trouve la frontière entre ces deux phénomènes ?

La réponse réside en partie dans les taux de créatine kinase (CK), une enzyme libérée lors de la dégradation des muscles qui constitue le marqueur biologique clé de la rhabdomyolyse. Cette enzyme permet aux médecins de déterminer le degré de lésion musculaire, sans toutefois définir de ligne claire entre l'adaptation du muscle et la pathologie. Les taux de CK peuvent augmenter fortement après l'exercice, et ce, sans causer d'effet néfaste. Certaines études ont même démontré que des taux de CK supérieurs à 175 fois la normale peuvent être observés en l'absence de symptômes de rhabdomyolyse ou de complications.

Kruijt et ses collègues ont récemment entamé des discussions pour affiner le seuil offert par la créatine kinase. Le comité est parvenu à un consensus selon lequel le taux minimal de CK requis pour poser un diagnostic de rhabdomyolyse d'effort devrait dépasser 50 fois la limite supérieure de la normale. Ce seuil permet d'attester de l'ampleur de la destruction musculaire, mais il pose également un problème majeur aux chercheurs.

« La réponse à l'exercice varie considérablement d'un individu à l'autre », déclare Chris Gaffney, maître de conférences en physiologie intégrative à l'université du Lancaster, en Angleterre. « C'est pourquoi il est très difficile de comprendre ce qui fait basculer un individu donné de la dégradation musculaire normale à la destruction pathologique. »

La rhabdomyolyse peut également être difficile à détecter. Tous les patients ne présentent pas l'habituel triptyque de symptômes, à savoir une faiblesse musculaire, des douleurs et des urines foncées, de la couleur du thé noir. Par ailleurs, puisqu'il est tout à fait normal de ressentir un certain niveau de douleur et de faiblesse après une séance de sport, la plupart des athlètes associent leurs symptômes à de simples courbatures. Les symptômes de la rhabdomyolyse d'effort sont souvent banalisés et peu d'individus sollicitent donc un avis médical, ce qui pourrait passer sous silence la majeure partie du spectre de la maladie.

 

INDIVIDUS À RISQUE

Aucun facteur ne détermine à lui seul le risque de développer une rhabdomyolyse, c'est pourquoi les chercheurs pensent que la maladie apparaît généralement lors de la convergence simultanée de plusieurs sources de stress physiologique. La charge d'entraînement en est l'exemple parfait. Le cumul des journées d'exercice sans repos suffisant, les pics soudains d'intensité et les exercices excentriques à haut volume impliquant l'intégralité du corps sont autant de facteurs qui risquent de pousser un individu au-delà de ses limites.

Ce risque peut également être exacerbé par la chaleur. « Les deux conditions ont en commun une température corporelle élevée qui peut mener à la destruction du muscle », indique Coen Bongers, thermophysiologiste du centre Radboudumc. « Par exemple, l'hyrox implique un exercice à haute intensité qui allie à la fois course et musculation ». Dans les mauvaises conditions, notamment sous la chaleur, sans récupération adéquate ou à un rythme trop important, cette association peut déclencher une véritable tempête. Cela ne s'applique pas uniquement aux événements en plein air. Il est également possible d'être exposé à la chaleur en intérieur, lors d'entraînements dans des salles mal ventilées et des studios bondés, dans les cours de spinning, ou encore les séances d'endurance avec un afflux d'air limité.

Les journées ou les séances d'entraînement du corps entier peuvent également accroître le risque, car ils utilisent une masse musculaire plus importante. Cela dit, le groupe de muscles ciblé par la séance a également un impact. « Les biceps ont beau être des muscles plus petits que les quadriceps, ils se dégradent plus rapidement », indique Hew-Butler.

L'écart de risque entre les genres a récemment été revu à la baisse. « À l'origine, on pensait que les hommes étaient plus vulnérables que les femmes, en raison de leur masse musculaire supérieure », indique Gaffney. « Les nouvelles données semblent contredire cette hypothèse. » Les femmes s'adonnent elles aussi à des exercices de haute intensité en s'approchant de leurs propres limites physiologiques. En outre, elles sont historiquement sous-représentées dans la recherche, les études antérieures ayant souvent échoué à inclure suffisamment de sujets féminins pour évaluer convenablement le risque dans cette population.

Il convient également de considérer la vulnérabilité individuelle, qui pourrait découler d'une prédisposition génétique. « Si un patient développe une rhabdomyolyse plus d'une fois, cela justifie le dépistage d'une éventuelle anomalie génétique dans son tissu musculaire qui le rendrait plus enclin à la dégradation », suggère Bongers.

Puisqu'il n'existe aucun algorithme prédictif établi pour déterminer si une personne risque de développer une rhabdomyolyse, les cliniciens se tournent vers les facteurs de risque connus. Parmi les mieux établis figurent la séance de sport d'intensité inhabituelle, le stress dû à la chaleur, une infection virale récente et la prise de certains médicaments, comme les statines. D'autres facteurs restent également à surveiller, comme la consommation de caféine ou d'alcool et la prise de certains antidépresseurs.

(À lire : Sport : comment les coureurs préparent-ils leur corps aux épisodes de chaleur ?)

L'hydratation semble aussi avoir son importance. « Il est clair que la déshydratation est un facteur de risque de la rhabdomyolyse, mais nous soupçonnons également la surhydratation de favoriser la maladie », déclare Hew-Butler. « Les fibres musculaires gonflées d'eau sont plus instables et se dégradent plus rapidement pendant l'exercice. »

Quoi qu'il en soit, les scientifiques mettent en garde contre la surestimation du danger. « Les études interventionnelles longitudinales impliquant un travail excentrique maximal démontrent peu de cas de RE », souligne Paul Greenhaff, professeur de métabolisme musculaire à l'université de Nottingham, en Angleterre. En d'autres termes, même l'activité physique intensive déclenche rarement à elle seule une rhabdomyolyse. Le danger semble plutôt provenir de la convergence de différents facteurs de stress.

Dans ces conditions, au lieu de recommander purement et simplement d'éviter l'exercice intensif, il est préférable d'orienter les initiatives de prévention vers la préparation, la progression et la reconnaissance des signes précurseurs.

« Dans de rares occasions, l'exercice peut s'avérer dangereux, mais il est avant tout bénéfique pour votre bien-être », conclut Bongers. Gaffney insiste quant à lui sur l'importance de l'adaptation. « N'oubliez pas, la physiologie de votre organisme a besoin de temps pour s'adapter. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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