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Pourquoi la découverte de ces dents fossilisées ne réécrit pas l'histoire des hommes

Contrairement à certaines affirmations, ces fossiles ne réécrivent pas l'histoire de l'origine des hommes. Ils appartenaient vraisemblablement à une espèce située sur une branche lointaine de l'arbre généalogique des primates. Jeudi, 9 novembre

De Michael Greshko

Deux dents en bon état de conservation, extraites de sédiments en Allemagne, nous apportent un éclairage intrigant sur le mode de vie de certains de nos cousins primates éloignés dans l'actuelle Europe du Nord. Mais ces dents « réécrivent-elles l'histoire humaine », comme l'ont affirmé de nombreux médias ? Pour faire simple : non.

Cette découverte tant vantée dans les médias se présente sous la forme de deux dents fossilisées couleur caramel — une canine et une molaire supérieure — qui appartiendraient à un primate ayant vécu il y a entre 9 et 10 millions d'années.

Les scientifiques ont extrait ces dents en septembre 2016 à Eppelsheim, un site préhistorique célèbre pour ses fossiles de primates situé à proximité de Francfort. Un fémur fossilisé découvert sur ce même lieu dans les années 1820 avait contribué à la naissance de la paléontologie et de la paléoanthropologie. Malheureusement, nombreux sont les fossiles qui ont été perdus au cours de la Seconde Guerre mondiale et rares sont ceux qui ont été découverts depuis.

Selon les chercheurs qui ont examiné les deux dents, il s'agit des premiers fossiles de ce type découverts à Eppelsheim en 80 ans.

Herbert Lutz, responsable de l'étude et directeur adjoint du musée d'histoire naturelle de Mayence, en Allemagne, explique que lui et ses collègues sont tombés des nues lors de la découverte de la dent l'année dernière. Selon leur article, publié vendredi sur la plateforme d'articles en ligne ResearchGate, les dents ressemblent à s'y méprendre à celles de certains de nos parents africains disparus.

La canine étonnamment petite ressemble à celles des espèces humaines disparues Ardipithecus ramidus et Australopithecus afarensis, espèce essentiellement connue grâce au fossile du nom de Lucy.

Si Lutz affirme que ces dents ne ressemblent à rien de ce que nous avions découvert jusqu'ici en Europe et en Asie, il prend soin d'expliquer ce que cela implique réellement.

« Nous voulons faire taire toute supposition. Ce que nous révèle sans aucun doute cette découverte sont que les lacunes de nos connaissances et des archives fossiles sont beaucoup plus importantes qu'on ne le pensait », explique le responsable de l'étude dans un entretien à ResearchGate. « D'où vient cet individu ? Pourquoi aucune dent de ce type n'avait jamais été découverte auparavant ? Le mystère reste entier. »

Peut-être que le primate eurasien auquel appartenaient ces dents et ses parents africains éloignés ont rencontré des contraintes évolutives similaires, en dépit de la distance géographique les séparant. Cela pourrait s'être traduit par une dentition semblable, un phénomène appelé convergence répandu au cours de l'évolution.

 

BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN ?

Au vu des découvertes publiées par l'équipe de Lutz, des experts indépendants affirment que ces dents « ne nous amènent pas à revoir la théorie selon laquelle les hommes seraient nés en Afrique », comme l'atteste l'interview de Lutz à ResearchGate.

Par ailleurs, nous devons veiller à ne pas confondre les hommes modernes avec les hominidés, lignée qui englobe les humains ainsi que nos plus proches parents disparus, ni avec les hominoïdes, groupe encore plus large qui comprend les hominidés, les chimpanzés, les gorilles et d'autres singes.

L'origine africaine des hommes modernes a été avancée par des preuves fossiles et génétiques irréfutables. Ces hommes auraient très probablement quitté l'Afrique il y a 50 000 à 80 000 ans. Les dents découvertes sur le site d'Eppelsheim sont une centaine de fois plus vieilles et nous apportent des informations sur l'endroit et la manière dont les premiers hominoïdes ont vécu et évolué.

Cependant, certains experts questionnent le fait qu'elles appartiennent véritablement à un hominoïde.

Selon Bence Viola, paléoanthropologue à l'université de Toronto spécialisé dans la dentition de nos cousins humains disparus, la canine décrite dans l'article possède une forme inhabituelle et intrigante. Toutefois, la molaire (dent très importante dans le processus de classification) exclut toute possibilité de lien humain. 

« Pour moi, c'est beaucoup de bruit pour rien », affirme-t-il par e-mail. « La deuxième dent (la molaire) qui proviendrait, dit-on, du même individu, n'est de toute évidence pas celle d'un hominidé, ni même d'un hominoïde, selon moi. »

D'après la plupart des experts que nous avons contactés, la molaire appartient probablement à une espèce de pliopithèque, une famille primitive disparue de primates qui évoluaient en Europe et en Asie il y a environ entre sept et 17 millions d'années.

Les pliopithèques sont des cousins très éloignés des humains. Selon certains paléontologues, ce groupe aurait divergé des ancêtres communs aux singes de l'Ancien Monde avant que ces deux branches ne se séparent l'une de l'autre. En d'autres termes, il est probable que les hommes modernes soient plus proches des babouins que de l'espèce à laquelle appartiennent ces dents.

Comme le reconnaît l'équipe de Lutz dans son article, la molaire ressemble énormément à celle d'Anapithecus, une espèce de pliopithèque connue grâce à une mâchoire excavée en Hongrie, une hypothèse confirmée par David Begun, paléoanthropologue à l'université de Toronto.

« Cette molaire est importante car elle valide une thèse de plusieurs chercheurs selon laquelle un fémur découvert sur le site d'Eppelsheim dans les années 1820 appartient très probablement à un pliopithèque et non pas à un hominoïde », développe le paléoanthropologue.

Sergio Almécija, anthropologue à l'université George Washington spécialiste des pliopithèques, est du même avis. Quant à la canine semblable à celle d'un hominidé, les experts témoignent aussi bien d'un intérêt que d'un rejet total. David Begun va jusqu'à douter qu'il s'agisse bien d'une canine.

« Cette "canine" me fait penser au fragment d'une dent d'un ruminant », explique le paléoanthropologue par e-mail. Les ruminants sont des mammifères herbivores tels que les bovins et les moutons. « Elle possède une drôle de fracture qui la fait vaguement ressembler à une canine, mais ce n'est certainement pas le cas, pas plus que ce n'est celle d'un primate. »

Lutz insiste sur le fait que lui et ses collègues n'en sont qu'aux prémices de leur analyse, dans le cadre de laquelle des radiographies à haute résolution et des analyses des traces d'usure des dents seront réalisées, permettant ainsi aux scientifiques de définir le régime alimentaire du primate.

« J'espère que nous en saurons beaucoup plus sur cette découverte d'ici un à deux ans », a confié Lutz à ResearchGate. « Cette histoire est sans nul doute fantastique et trépidante. »

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