Sciences

Ebola fait toujours rage en RDC, un an après le début de l'épidémie

Malgré les efforts coordonnés et un vaccin efficace, la lutte contre le virus mortel en République démocratique du Congo ne suffit toujours pas à stopper l’épidémie.lundi 22 juillet 2019

De Nadia Drake
Photographie De Nichole Sobecki
Un membre de l’équipe médicale du centre de traitement Ebola enfile ses équipements de protection individuelle dans le centre de transit de Butembo, en République démocratique du Congo, le 1er mars 2019. Ce centre de transit est actuellement l’unique centre de traitement Ebola opérationnel à Butembo après les attaques dirigées contre deux autres établissements qui ont succombé aux flammes.
Note de la rédaction : Cet article a été mis à jour suite à la décision de l’Organisation mondiale de la santé de reclassifier l’épidémie Ebola.

 

Mercredi 17 juillet, l’Organisation mondiale de la santé a décrété que l’épidémie de maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo constituait une « urgence de santé publique de portée internationale (USPPI). »

« Il est temps que le monde entier prenne note de la situation et redouble d’efforts, » déclarait le directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus. « Nous devons œuvrer ensemble en solidarité avec la RDC pour mettre fin à cette flambée et bâtir un meilleur système de santé. Depuis près d’un an, un travail extraordinaire a été accompli dans des conditions extrêmement difficiles. Nous devons à ces intervenants, non seulement de l’OMS mais aussi des gouvernements, des partenaires et des communautés, d’assumer une plus grande part du fardeau. »

1er mars 2019, les nuages flottent au-dessus de Butembo sur cette photographie prise depuis le centre de traitement Médecins sans frontières (MSF) ciblé par des attaques. Les travailleurs humanitaires ont été confrontés à la méfiance des résidents dans certaines régions de la RDC alors qu’ils tentaient d’endiguer la flambée de maladie à virus Ebola, la plus grave qu’ait connue le pays. Le site MSF était le second centre de traitement à subir de telles attaques après le centre de Katwa incendié le 24 février par des inconnus, forçant le personnel à évacuer les patients.

Cette déclaration fait suite à une réunion du Comité d’urgence du Règlement sanitaire international (RSI) qui s’est tenue à Genève autour du virus Ebola en RDC. Au cours de cette réunion, la quatrième depuis que l’épidémie a été déclarée en août 2018, le comité a mentionné le premier cas confirmé de maladie à virus Ebola dans la ville de Goma où résident près de 2 millions de personnes près de la frontière avec le Rwanda.

Le comité d’urgence a fait part de sa frustration vis-à-vis du délai d’attribution des financements qui a eu un impact négatif sur le temps de réponse des organismes de santé. Il a également souligné l’importance de maintenir ouvertes les voies de transport et les frontières. Depuis sa déclaration l’année dernière, la flambée a été classée par l’OMS comme une situation d’urgence de niveau 3, le niveau le plus élevé.

« Il est important que le monde entier suive ces recommandations. Il est également crucial que les États n’utilisent pas l’USPPI comme un prétexte pour imposer des restrictions au commerce ou aux voyages, lesquelles auraient un impact négatif sur la riposte et sur la vie et les moyens de subsistance des populations de la région, » a déclaré le Professeur Robert Steffen, Président du Comité d’urgence.

Âgée de 16 ans, Kavugho Mukoni Romelie reçoit un traitement contre Ebola au centre d’ALIMA, Alliance for International Medical Action, le 25 février 2019. Romelie est soignée dans l’une des Chambres d’Urgence Biosécurisée pour Epidémies (CUBE) dont dispose le centre, une innovation technologique récente conçue pour traiter les patients contaminés. Fabriquées à partir de plastique flexible et transparent avec des manches, des gants et des combinaisons intégrées dans les murs, ces chambres permettent au personnel soignant de réaliser environ 80 % des soins requis par les patients Ebola sans avoir à enfiler les tenues chaudes et encombrantes habituelles composées d’une blouse, d’une cagoule, d’un tablier en caoutchouc, de bottes et de lunettes.

Une flambée épidémique sévère a touché les provinces du nord-est de la RDC, elle a contaminé 2 512 personnes et en a tué 1 676 depuis la déclaration de l’épidémie en août dernier, selon les chiffres communiqués par l’OMS, en dépit des moyens déployés comme les équipes médicales spécialisées, un vaccin efficace et de nouveaux traitements testés dans la région.

La flambée est déjà la seconde plus importante jamais enregistrée, juste derrière l’épidémie qui avait éclaté en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 au cours de laquelle 11 300 personnes avaient trouvé la mort. Dans sa forme la plus extrême, la fièvre hémorragique virale provoque des saignements incontrôlables puis la mort.

Dans cette épidémie, le virus semble affecter un nombre anormalement élevé d’enfants et tuer une grande partie des personnes contaminées avant même qu’elles n’aient sollicité ou reçu un traitement dans les centres Ebola pourvus en personnel humanitaire local et international. Le personnel chargé de suivre la propagation de la maladie identifie de nouveaux cas sans aucun lien évident avec les patients précédents, ce qui amène les spécialistes de la santé à adopter une vision pessimiste quant à la fin de l’épidémie.

Les efforts fournis pour contenir le virus ont été entravés par le parcours de la flambée qui s’est propagée dans des régions fortement marquées par la méfiance envers les étrangers et donc par une forte hésitation à solliciter un traitement. De même, les conflits politiques et la violence qui tourmentent la région, notamment les assauts explicitement dirigés contre les secours Ebola, compliquent la tâche du personnel humanitaire souhaitant enrayer l’épidémie.

« Je ne suis pas du tout optimiste en ce qui concerne la mise sous contrôle de l’épidémie à court ou moyen terme. Toutes les données indiquent une flambée étendue, » déclare Lawrence Gostin de l’université de Georgetown, directeur du centre collaborateur de l’OMS sur le droit international de la santé. « Avec le manque de confiance que l’on rencontre actuellement et la violence explosive, sans aucun plan pour surmonter ces obstacles, le nombre de cas ne fera qu’augmenter avec une transmission potentielle à échelle régionale ou mondiale. »

Plus la mise en place d’un traitement prend du retard, plus le virus est dangereux car il est plus susceptible de se propager et de tuer, indique Natalie Roberts, coordinatrice des opérations d’urgence pour Médecins sans frontières (MSF).

« Le traitement n’est efficace que dans un certain laps de temps. Si l’on attend trop, le patient mourra et la population accordera de moins en moins sa confiance » au traitement, poursuit Roberts. « Comme toute autre maladie, plus elle s’aggrave, moins le traitement aura de chances de porter ses fruits. »

 

VIRUS ET VIOLENCE

Les prémices de cette flambée sont apparues l’été dernier avec l'identification de quelques cas dans le nord-est de la République démocratique du Congo. C’est la dixième fois qu’Ebola sévit dans ce pays et, comme auparavant, le virus s’est propagé depuis un réservoir naturel qui n’a toujours pas été identifié à ce jour. Ebola tire son nom du fleuve congolais où il est apparu pour la première fois en 1976, il appartient à la famille des filovirus en raison de sa forme de filament. Il s’introduit dans les cellules, se réplique et détruit les connexions entre les tissus, ce qui provoque la défaillance des organes et la rupture des vaisseaux sanguins. En bref, le corps se désagrège de l’intérieur.

Un passage au microscope électronique à balayage révèle, après coloration, la forme filamenteuse du virus Ebola qui s’attaque ici aux cellules hépatiques d’un singe.

Cependant, la transmission du virus Ebola ne se fait pas facilement : le virus passe d’un humain à l’autre via les fluides corporels et les tissus infectés, mais son introduction dans un second hôte requiert un passage par une lésion cutanée ou une muqueuse comme les yeux ou le nez.

« Ebola n’est pas le virus le plus infectieux au monde, » souligne Roberts. « C’est une maladie létale et son taux de mortalité est élevé mais il n’est pas si infectieux que ça. »

Pourtant, au cours des dix derniers mois, les premiers cas ont donné lieu à une grave flambée épidémique. À la suite de cela, la RDC s’est résignée à reporter une élection présidentielle dans trois régions affectées et les organismes comme MSF, l’OMS et le Centre américain pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ont déplacé leurs équipes d’intervention plus au nord, dans les provinces de Nord-Kivu et d’Ituri.

Les efforts fournis pour enrayer l’épidémie ont également été obstrués par la réticence des populations locales à solliciter l’aide étrangère, un phénomène en partie dû à la méfiance de longue date envers les autorités dans une région déchirée par les conflits civils. Dans certaines villes, les résidents sont même allés jusqu’à perpétrer des attaques à l’encontre des établissements de traitement et de diagnostic Ebola, comme le montre le récent incendie criminel du centre MSF qui a intégralement ravagé l’infrastructure et contraint l’organisme à évacuer temporairement les équipes de secours. Le personnel humanitaire regagne depuis la zone au compte-goutte.

En République démocratique du Congo, le 4 mars 2019, le personnel soignant de l’hôpital général de Kyondo prépare le corps d’une petite fille afin que sa famille puisse procéder dignement à ses funérailles, en toute sécurité. La jeune fille est décédée peu de temps après être arrivée à l’hôpital et son diagnostic Ebola n’a été réalisé qu’après sa mort, les causes n’étaient donc pas connues au moment où cette photographie a été prise. En raison de l’heure et demie qui sépare Kyondo de la ville la plus proche, la réception des résultats peut prendre du retard, les patients décédés ces derniers mois dans l’établissement ont été inhumés convenablement en suivant la même procédure de sécurité. Il est primordial de suivre certaines normes de sécurité pour l’enterrement des personnes ayant succombé au virus Ebola afin de contrôler et endiguer l’épidémie car le corps des personnes décédées des suites de cette maladie sont toujours très contagieux.

« Ce dernier mois, nous avons intensifié le déploiement sur place des équipes du CDC, » nous informe Inger Damon, co-directrice de la riposte Ebola. « Étant donné l’impossibilité d’introduire nos équipes dans les zones les plus touchées, nous concentrons nos efforts sur la collaboration avec les équipes sur le terrain afin de surveiller étroitement les données recueillies dans le but d’identifier les espaces où notre intervention peut apporter une aide supplémentaire. »

 

UN VACCIN PROMETTEUR

Le personnel sanitaire n’est pas totalement désarmé face à la situation. En plus des quatre traitements différents actuellement testés sur le terrain, les équipes peuvent compter sur une arme redoutable : le vaccin rVSV-ZEBOV, mis au point par des scientifiques canadiens au début du 21e siècle et utilisé pour la première fois en Guinée en 2015. Il se compose d’un virus animal modifié pour transporter une protéine Ebola non-létale qui permet au système immunitaire humain d’organiser une défense préventive.

Ce vaccin n’a toutefois pas encore reçu l’approbation de la Food and Drug Administration des États-Unis, il est actuellement mis librement à disposition par son fabricant, Merck, et distribué suivant un programme d’usage compassionnel.

En date du 7 mai, plus de 111 000 personnes avaient été vaccinées. Selon l’OMS, la plupart d’entre elles sont des contacts primaires ou secondaires des patients Ebola, par exemple les agents de santé ou les membres de la famille pour qui la probabilité d’être contaminés est importante. Ces individus sont identifiés grâce à la recherche des contacts, un protocole utilisé pour suivre la transmission d’une maladie et, dans l’idéal, stopper sa propagation. Roberts nous explique que l’idée derrière cette procédure est de créer un cercle de personnes vaccinées autour d’un patient puis d’un créer un autre autour de ces contacts de premier ordre.

« Le premier cercle de contacts n’est pas systématiquement protégé car il est possible que ces personnes aient déjà contracté la maladie avant que le cas d’Ebola ne soit confirmé, » poursuit-elle. « Mais si l’on parvient à vacciner leurs contacts, alors on devrait être en mesure d’empêcher leur contamination et ainsi stopper l’épidémie. »

À ce jour, l’OMS indique que le vaccin rVSV-ZEBOV-GP s’est montré hautement efficace, plus particulièrement lorsqu’il est administré à un stade précoce. Aucun décès n’a été signalé chez les personnes ayant montré des symptômes de la maladie à virus Ebola plus de dix jours après la vaccination. De même, le taux général de mortalité est plus faible chez les individus vaccinés, et ce, sans distinction de date à laquelle la maladie est apparue.

Dans ce cas, avec un vaccin extrêmement efficace en main et de plus amples ressources en route, pourquoi l’épidémie est-elle toujours hors de contrôle ?

« Sur le papier, la stratégie semble bonne et théoriquement nous comprenons pourquoi elle devrait fonctionner mais en pratique, ce qui nous inquiète actuellement c’est le degré de faisabilité, » explique Roberts. « Nous avons en effet un vaccin efficace mais il ne suffit pas à contrôler l’épidémie. »

 

TRAQUER LE VIRUS

Roberts et Damon évoquent toutes deux les mêmes raisons qui empêchent de mettre un terme à l’épidémie.

Tout d’abord, les résidents du nord-est de la RDC sont très mobiles et la région possède plusieurs centaines de prestataires de soins allant des cliniques privées aux pharmacies en passant par les guérisseurs traditionnels. De nombreuses maladies comme la rougeole et la malaria ont des symptômes initiaux similaires au virus Ebola, l’identification précoce de la maladie peut donc se révéler problématique. À l’heure actuelle, la maladie ne peut être diagnostiquée que dans les centres spécialisés, ce qui rend difficile l’isolement rapide des patients et le démarrage précoce du traitement.

Des travailleurs lavent les roues des véhicules à l’eau chlorée et vérifient les températures corporelles des passants au checkpoint de Mukulya sur la route entre Beni et Butembo, le 27 février 2019. Le gouvernement a imposé la mise en place de plusieurs checkpoints le long de la route avec l’objectif de placer en quarantaine les zones affectées par Ebola.

« Nous constatons que bon nombre de cas ultérieurement attribués au virus Ebola passent par un ou deux centres de santé avant d’être identifiés, » déclare Damon.

En chemin, ces patients entrent en contact avec plusieurs agents de santé mais également avec d’autres patients, puis en contact plus rapproché avec les docteurs, les soignants et autres ; il arrive donc qu’ils propagent sans le savoir le virus. Ce type de transmission virale survenant dans les établissements de santé, connue sous le nom d’infection nosocomiale, est particulièrement prédominant chez les enfants, ajoute Roberts.

« Ils sont reçus dans une infrastructure de santé pour un autre problème médical et finissent par partager un lit ou même des équipements, » poursuit-elle. « Il y a plus d’enfants atteints de la maladie à virus Ebola que nous ne le pensons. »

Le temps qu’Ebola soit diagnostiqué, il est parfois trop tard pour que les traitements fassent une différence. Autre fait alarmant, Damon signale que de nombreuses personnes meurent chez elle plutôt que dans des centres de traitement Ebola, ce qui suggère qu’elles ne sollicitent ou n’acceptent pas de traitement suffisamment tôt, voire même jamais. Ces décès au niveau communautaire compliquent encore plus l’isolement des patients contaminés, la recherche des contacts et le déploiement efficace des vaccins.

« Ces dernières semaines, nous avons été navrés de constater que plus de 30 % des décès survenaient dans la communauté, » s’attriste Damon. « Il y a un laps de temps plus long pendant lequel il existe un risque accru de transmission pour les personnes ayant pris soin de ces individus avant leur mort. »

 

DE NOUVELLES STRATÉGIES

Atténuer le nombre grandissant de victimes du virus Ebola exigera plusieurs changements dans les méthodes de travail employées par les équipes sur le terrain.

Damon affirme qu’être plus attentif à la façon dont ces équipes interagissent avec les communautés locales est crucial. Elle ajoute que les scientifiques du comportement dépêchés par le CDC étudient actuellement différentes méthodes de communication afin d’élire celle qui permettra de transmettre au mieux l’information aux communautés locales. L’objectif, résume-t-elle, est d’instaurer un terrain propice à la confiance et à la compréhension.

« Il est difficile de déterminer quels seront les messagers efficaces, de les identifier puis de les former et de les amener à mieux cerner la maladie et le programme d’intervention, » explique-t-elle.

Dans les régions de la RDC où les actions humanitaires ont réussi à s’accorder avec les structures communautaires établies et leurs attentes, « nous avons pu mettre un terme à certaines flambées épidémiques, » rapporte Tarik Jasarevic, porte-parole de l’OMS. Les équipes de cette organisation s’efforcent au quotidien de créer des liens avec les communautés dans le cadre de leur intervention face à la maladie, elles recueillent des informations sur leurs préoccupations, leurs critiques, leurs convictions et leurs remarques tout en essayant d’accéder aux zones hostiles. Ainsi, poursuit Jasarevic, la grande majorité des personnes éligibles à la vaccination acceptent d’être vaccinées et un pourcentage élevé des familles procède à des enterrements dignes et sans danger dans des régions où les funérailles constituent habituellement un point chaud pour la transmission de la maladie.

Cependant, Roberts évoque un autre facteur, plus systémique cette fois, dont la modification pourrait s’avérer bénéfique : la centralisation des infrastructures Ebola. Elle pense que si les fournisseurs locaux de soins de santé étaient en mesure de diagnostiquer Ebola, les résultats seraient plus probants. Les patients pourraient recevoir plus rapidement leur traitement et ils n’auraient pas à se déplacer aussi loin. De la même façon, les équipes pourraient vacciner leurs contacts avant que la maladie ne se propage davantage.

« Je pense réellement que si nous pouvions diagnostiquer les patients plus près de chez eux, l’impact serait énorme, » conclut-elle. « Nous pourrions déployer plus facilement les vaccins. Nous pourrions également reprendre rapidement le contrôle de l’épidémie… Pour le moment, nous ne sommes pas en mesure de suivre la chaîne de transmission, nous ne savons pas vraiment où apparaîtra le prochain cas. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

Lire la suite