Coronavirus : la Chine interdit définitivement la consommation d'animaux sauvages

À en croire les médias, ces marchés étaient très populaires en Chine mais dans la réalité, de nombreux Chinois s'y opposaient.

Sur un étal du marché de Shenzhen, les vendeurs exposent reptiles et mammifères vivants. En Chine, ...
Sur un étal du marché de Shenzhen, les vendeurs exposent reptiles et mammifères vivants. En Chine, 54 espèces peuvent être vendues légalement pour être consommées par l'Homme. L'épidémie de coronavirus a mis sur le devant de la scène internationale ces marchés où se vendent toute sorte d'animaux.
Photographie de AFP, Getty
Le 24 février dernier, le gouvernement chinois a décidé de rendre l'interdiction de vendre et de consommer des animaux sauvages permanente. Le Haut comité de l'Assemblée nationale populaire a pris la décision d'amender la législation relative à la protection de la vie sauvage et de rendre la consommation alimentaire d'animaux sauvages illégale. La nouvelle législation devrait par ailleurs stipuler que le commerce d'animaux sauvages à des fins médicinales, de recherche ou pour en faire des animaux de compagnie sera sujet à un système d'approbation « strict » et à des procédures de mise en quarantaine.

En septembre dernier, un groupe d'écologistes attirait l'attention de la police sur une ferme située près de Pékin où étaient enfermés des milliers d'oiseaux vivants. Les autorités ont saisi puis relâché les oiseaux (environ 10 000) qui avaient été capturés illégalement à l'aide de pièges et étaient destinés aux restaurants ou aux marchés de la Chine méridionale. Parmi ces oiseaux, il y avait notamment des bruants auréoles, une espèce de passereaux en danger critique d'extinction dont le nombre en chute libre s'explique principalement par l'appétit de certaines régions chinoises.

Au marché de Wuhan, la source potentielle de l'épidémie de coronavirus qui a éclaté en décembre 2019, un ouvrier transporte une salamandre vivante après la fermeture du lieu.
Photographie de Feature China, Barcroft Media/Getty

Jeudi 30 janvier, l'Organisation mondiale de la Santé a déclaré l'urgence de santé publique de portée internationale. Cette propagation d'une souche mortelle de coronavirus qui proviendrait du Seafood Wholesale Market de Wuhan a braqué les projecteurs internationaux sur le commerce d'animaux sauvages vivants pratiqué en Chine. Le 26 janvier, le gouvernement chinois annonçait qu'il suspendait ce commerce jusqu'à la fin de la crise. Des images d'animaux malades, à l'agonie dans les marchés, et des vidéos de chauves-souris ébouillantées vivantes dans des bols de soupe ont circulé dans les médias et sur Internet, déclenchant une vague d'indignation planétaire et donnant l'impression que l'achat d'animaux sauvages vivants pour la consommation était un phénomène très répandu en Chine.

La réalité est bien plus nuancée. À Guangzhou, ville de 14 millions d'habitants dans le sud-est de la Chine où s'arrêtent régulièrement les bruants auréoles, la consommation d'animaux sauvages semble être une pratique commune. À Pékin en revanche, elle est extrêmement rare.

En fait, pour de nombreux Chinois, la consommation d'animaux sauvages est une aberration culturelle. Des médias contrôlés par l'État comme China Daily ont publié des éditoriaux où ils dénoncent sans retenue la pratique et appellent à une interdiction permanente du commerce d'espèces sauvages. En retour, ces appels sont repris et amplifiés par des milliers de citoyens chinois sur les réseaux sociaux comme Weibo au contenu pourtant régulièrement censuré par l'État, ce qui laisse entendre que le gouvernement n'a pas l'intention de s'opposer à cet élan.

Certains écologistes craignent que l'intérêt grandissant pour la médecine traditionnelle chinoise ne fasse s'envoler le marché des écailles de pangolins. Ces produits sont parfois utilisés en Chine pour aider les femmes allaitantes à produire du lait ou pour soigner l'asthme, et ce, malgré le manque de preuves scientifiques.
Photographie de Fritz Hoffmann

L'envergure du commerce d'animaux sauvages en Chine est difficile à évaluer selon les experts. De nombreux animaux sont capturés, importés et exportés illégalement, que ce soit pour la nourriture, la médecine, les trophées de chasse ou pour alimenter le marché des animaux domestiques. La médecine traditionnelle chinoise, qui s'appuie sur d'anciennes croyances prêtant aux animaux des vertus thérapeutiques, est un puissant moteur de ce commerce.

Le gouvernement autorise l'élevage dans des fermes et la vente pour la consommation de 54 espèces sauvages, notamment le vison, les autruches, les hamsters, les tortues serpentines et les crocodiles du Siam. De nombreux animaux sauvages, comme les serpents ou les oiseaux de proie sont capturés illégalement puis transférés dans des fermes agréées par l'État, affirme Zhou Jinfeng, secrétaire général de l'ONG China Biodiversity Conservation and Green Development Foundation basée à Pékin qui avait contribué au sauvetage des oiseaux en septembre. Zhou raconte que certains éleveurs prétendent que leurs animaux ont été élevés légalement en captivité à des fins de conservation mais les revendent ensuite aux marchés ou aux collectionneurs.

Le nombre exact de marchés d'animaux sauvages en Chine est inconnu mais selon les experts il y en aurait des centaines. Du côté des acheteurs, la grenouille est un plat commun et peu onéreux, indique Peter Li, spécialiste de la politique chinoise pour Humane Society International et professeur de politique est-asiatique à l'université de Houston-Downtown. Pour ce qui est du haut de gamme, les plats comme la soupe de luwak (un mammifère de la taille d'un chat natif des jungles du Sud-est asiatique), le cobra frit ou la patte d'ours braisée sont réservés aux consommateurs les plus riches.

Ce type de nourriture n'a jamais fait partie de la vie de Li. « Mes parents ne cuisinaient pas d'animaux sauvages, et nous n'en avons jamais consommé. Je n'ai jamais mangé de serpent, et encore moins du cobra. »

Des grenouilles vivantes en vente dans le marché de Shanghai le 26 janvier, le jour où le gouvernement chinois a annoncé la suspension du commerce d'animaux vivants au milieu de la crise du coronavirus.
Photographie de Edwin Remsberg, VWPics/AP

Rebecca Wong est Maître de conférences en sociologie et sciences comportementales à l'université municipale de Hong Kong ; dans son livre sur le commerce illégal d'animaux sauvages en Chine publié en 2019, elle soutient que la consommation d'espèces sauvages « est un phénomène répandu en Chine continentale. » Cependant, Wong met en garde quant à la généralisation de cette pratique. Selon elle, l'idée d'un « Asiatique super-consommateur » est un mythe et elle rappelle que des motivations complexes sont à l'œuvre, comme la pression du groupe, la pression sociale et la volonté d'accéder à un statut.

Un sondage paru en 2014 sur un échantillon de plus d'un millier de personnes réparties sur cinq villes chinoises a fait état de pratiques radicalement différentes dans diverses régions du pays. À Guangzhou, 83 % des sondés avaient consommé des animaux sauvages l'année précédente. À Shanghai, ce chiffre tombait à 14 % et à Pékin à seulement 5 %. À l'échelle du pays, plus de la moitié des répondants avaient déclaré que les animaux sauvages ne devraient tout simplement pas être consommés.

 

UNE VILLE, DIFFÉRENTS VÉCUS

Charles, 22 ans, et Cordelia, 18 ans, sont deux étudiants universitaires de la région de Guangzhou, là où la consommation d'animaux sauvages est supposément élevée. J'ai discuté avec eux via Instagram, plateforme sur laquelle ils utilisent des noms à consonance anglaise. Ils ont tous deux demandé à National Geographic de ne pas citer leur nom de famille, Instagram étant interdit en Chine. Comme de nombreux jeunes résidents, ils utilisent un VPN pour y accéder.

À Pékin, des vendeurs de fruits et légumes portent un masque de protection. Selon une étude parue en 2014, seuls 5 % des résidents de Pékin avaient consommé des animaux sauvages au cours de l'année précédente.
Photographie de Kevin Frayer, Getty

Charles indique que la consommation d'animaux sauvages est très répandue dans sa communauté, mais pas tellement au sein de sa famille. Il en mange occasionnellement et par simple curiosité. « Aujourd'hui, les personnes âgées en achètent plus que les jeunes, » témoigne-t-il. Il pense que c'est une question d'éducation.

D'un autre côté, Cordelia qui habite le centre-ville de Guangzhou indique que cette pratique n'est pas du tout commune dans sa famille et sa communauté. « Mes amis et ma famille ne mangent pas vraiment d'animaux sauvages, je trouve que c'est dégoûtant. » Elle explique qu'elle perçoit cette pratique comme « un manque de respect et une violation flagrante de mère Nature. » Elle pense que l'épidémie actuelle incitera peut-être d'autres personnes à adopter ce point de vue. « Je pense qu'après cette terrible propagation du coronavirus, les citoyens réaliseront que les croyances qui voudraient que la consommation d'animaux sauvages soit bénéfique pour la santé ne sont pas fiables. »

Cordelia et Charles se prononcent tous deux en faveur d'une interdiction permanente du commerce d'espèces sauvages et ils rapportent avoir observé sur Weibo un élan massif de soutien pour cette mesure.

L'effet moteur des croyances de la médecine traditionnelle chinoise évoqué par Cordelia se reflète sur les étals des marchés. Les animaux vivants se vendent à un bien meilleur prix (parfois deux à trois fois supérieur) que les animaux morts. « Les gens pensent que les aliments sont plus nourrissants s'ils sont frais et vivants, » explique Li. « L'animal a beau être mourant, il est toujours en vie. »

 

UN « CHAUDRON DE CONTAGION »

Sur les marchés, les animaux « sont en train de mourir, ils ont soif, ils sont enfermés dans des cages rouillées et sales, » rapporte Li. Parfois, il leur manque un membre ou ils ont des plaies ouvertes dues à leur capture dans la nature ou des blessures subies pendant le transport. « Les vendeurs ne les manipulent pas avec soin, ils jettent les cages quand ils les chargent ou déchargent. Les animaux souffrent énormément. »

Le chaos inhérent à ce commerce favorise la propagation des zoonoses, ces maladies transmissibles de l'animal à l'Homme, affirme Christian Walzer, vétérinaire mondial en chef pour l'ONG Wildlife Conservation Society basée aux États-Unis. Il explique que les animaux sauvages peuvent être porteurs de virus qui « dans un monde normal, n'entreraient jamais en contact avec les humains. » Ces porteurs ne sont pas malades, ce sont simplement des « réservoirs inapparents » de virus, mais à mesure que nous empiétons sur l'habitat des animaux, notre exposition aux virus augmente.

D'après Erin Sorell, chargée recherches au département de microbiologie et d'immunologie de l'université de Georgetown, à Washington, 70 % des zoonoses proviennent des animaux sauvages. Ces maladies comptent parmi les plus dévastatrices : VIH, Ebola, et SRAS sont quelques uns de ces virus passés de la faune à l'Homme à l'origine de flambées épidémiques internationales.

Sur les étals des marchés d'animaux sauvages en Chine et dans le Sud-est asiatique, on peut trouver une quarantaine d'espèces (oiseaux, mammifères, reptiles confondus) « entassés les unes sur les autres, » témoigne Walzer. Le mélange de l'air et des sécrétions corporelles offre aux virus un vecteur de transmission propice à la création de nouvelles souches. Un véritable « chaudron de contagion » résume Walzer.

Des preuves semblent pointer du doigt les chauves-souris comme source du coronavirus de Wuhan. L'espèce qui a ensuite transmis le virus à l'Homme reste à préciser, mais lors d'un contrôle du marché de Wuhan, le coronavirus a été détecté dans l'aile réservée aux animaux sauvages vivants.

 

UN AIR DE DÉJÀ-VU

Parmi les écologistes que j'ai contactés, ils sont plusieurs à croire en l'efficacité de la suspension du commerce d'espèces sauvages imposée par le gouvernement chinois qui vise l'ensemble des marchés, des épiceries, des ventes en ligne et inclut même la mise en quarantaine de toutes les infrastructures d'élevage. L'État a même ouvert une hotline pour que les citoyens puissent signaler toute violation de l'interdiction. « Nous sommes dans une situation d'urgence, » déclare Peter Li. « Tout le monde surveille. Tous les vendeurs en infraction seront dénoncés. » De plus, la crainte du coronavirus va probablement réduire la demande : même si des vendeurs se lancent dans la vente illégale d'animaux vivants, ils pourraient ne pas trouver d'acheteurs.

Cette civette en cage était à vendre dans un marché de Chine méridionale en 2003, alors que l'épidémie de SRAS atteignait des sommets. La civette palmiste masquée serait l'animal qui a transmis le virus SRAS à l'Homme. Encore aujourd'hui, la soupe de civette est considérée comme un mets raffiné par certains consommateurs en Chine.
Photographie de AFP, Getty

La Chine n'en est pas à sa première interdiction. En 2003, au climax de l'épidémie de SRAS, un virus qui proviendrait de la civette palmiste masquée, le gouvernement avait interdit temporairement la vente d'animaux sauvages. Six mois plus tard, il avait levé l'interdiction et permis aux éleveurs de reprendre leur activité. D'après Li, il est difficile de savoir si le commerce d'espèces sauvages a augmenté au cours des vingt dernières années, mais il pense qu'une plus grande partie des transactions se fait désormais de manière clandestine pour échapper aux autorités.

Comme le fait remarquer Sorrell, le risque de revivre ce scénario est très présent aujourd'hui. « 15 ou 16 ans nous séparent de l'épidémie de SRAS, mais qui sait s'il faudra encore 16 ans pour voir émerger d'un marché d'animaux vivants la prochaine maladie ? »

Afin de rendre permanente cette interdiction temporaire, il faudrait clarifier la liste des activités qu'elle concerne. Certaines de ses conditions restent vagues, ouvertes à l'interprétation des autorités locales. Par exemple, les parties séchées d'animaux comme les os ou les écailles sont-elles visées par l'interdiction ? Elles devraient l'être, me disent plusieurs experts, mais sur le papier, ce n'est pas très clair.

D'après Li, la mise en place d'une interdiction permanente se heurterait à la ferme opposition des intérêts financiers. L'administration d'État des forêts et des prairies, l'organisme qui délivre les licences aux éleveurs d'animaux sauvages, « s'est depuis longtemps faite le porte-parole des intérêts de la faune, » explique-t-il. Au moment de publier cet article, l'administration d'État des forêts et des prairies n'avait pas répondu à nos sollicitations.

Comme le souligne Sorrell, la mise en place d'une interdiction permanente doit se faire avec prudence.

« J'aimerais beaucoup voir disparaître les animaux sauvages des étals des marchés, point final, » confie-t-elle. Cependant, si la procédure menant à cette interdiction est précipitée, sans examen consciencieux, l'ensemble du commerce d'espèces sauvages pourrait passer dans la clandestinité, ce qui « rendrait la consommation d'un produit encore plus dangereuse, car le lieu où il serait consommé et sa provenance nous seraient alors inconnus. »

« Pour qu'une interdiction soit efficace, il faudra bénéficier du soutien des citoyens, » ajoute Caroline Dingle, biologiste de l'évolution au laboratoire médico-légal de conservation de l'université de Hong-kong qui étudie la criminalité liée aux espèces sauvages. « Le public doit être convaincu que la consommation d'animaux sauvages est néfaste pour lui-même si l'on veut que l'interdiction fonctionne sur le long terme. »

Dans le cas d'une adoption permanente de l'interdiction, reprend Li, il sera crucial pour le gouvernement de proposer un rachat ou une compensation aux éleveurs afin qu'ils puissent subvenir à leurs besoins d'une autre façon.

En attendant, pour ce qui est du sort des bruants auréoles, au bord de l'extinction en raison d'une augmentation rapide de leur consommation, des mesures supplémentaires sont nécessaires. Il est déjà illégal de les attraper, mais visiblement cela n'a eu aucun impact sur le commerce de ces oiseaux.

Pour Cordelia, l'étudiante de l'université de Guangzhou, la vie est comme suspendue. L'université est fermée et elle ne peut pas rendre visite à sa famille. Face à cette crise biologique due à une pratique culturelle à laquelle elle est étrangère, elle déclare : « Je pense que la nature nous rend la monnaie de notre pièce. »

Elle attire cependant mon attention sur l'unité qu'elle voit émerger dans le sillage de cette crise et sur l'appel collectif lancé depuis Weibo ou les journaux chinois. « Je pense, m'écrit-elle sur Instagram, qu'un changement révolutionnaire est très probable. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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