Amazonie : le coronavirus fait ses premières victimes dans les communautés indigènes

« Le COVID-19 a un terrain fertile pour se propager rapidement parmi les populations qui vivent en Amazonie », comme toutes maladies transmissibles contre lesquelles elles ont peu voire pas de défense immunologique.

Tuesday, April 14, 2020,
De Scott Wallace
Serpentant à travers la région amazonienne de l'extrême ouest du Brésil, la rivière Itaquaí se fraie ...

Serpentant à travers la région amazonienne de l'extrême ouest du Brésil, la rivière Itaquaí se fraie un chemin dans le territoire indigène de la vallée de Javari - une réserve tentaculaire qui abrite les tribus indigènes les plus isolées du monde. Les autorités sanitaires et les défenseurs des droits s'inquiètent du fait que des groupes autochtones entiers pourraient être exterminés s'ils étaient exposés au coronavirus. Ils demandent au gouvernement de prendre des mesures urgentes pour sécuriser les frontières des territoires où les tribus très vulnérables vivent isolées du monde extérieur.

Photographie de Nicolas Reynard, Nat Geo Image Collection

Les autorités brésiliennes et des militants des droits de l'Homme préviennent qu'une catastrophe de santé publique pourrait être imminente parmi les populations autochtones très vulnérables de la région amazonienne, alors que des rapports font état des premiers décès liés au coronavirus.

Des agents de santé de l'État de Roraima, situé dans le nord du pays, ont rapporté le 9 avril qu'un adolescent yanomami était décédé des suites du COVID-19, laissant imaginer qu'il avait pu transmettre le virus à ses proches et amis depuis le développement des premiers symptômes trois semaines auparavant. Le jeune homme avait fait des allers-retours dans une région prisée par les chercheurs d'or, et on ne sait ni où il a contracté la maladie, ni à qui il a pu la transmettre.

Il s'agit du deuxième décès d'un autochtone des suites du COVID-19 au Brésil. Le nombre total d'infections confirmées parmi les tribus du pays s'élève désormais à sept, réparties dans trois États amazoniens. Parmi eux, quatre membres de l'ethnie kokama ont contracté le virus par le biais d'un médecin du service de santé indigène qui était récemment revenu d'une conférence dans le sud du Brésil et n'avait pas observé les protocoles de quarantaine.

Les habitants autochtones de Moxihatetema, au cœur du territoire indigène des Yanomamis, dans l'État de Roraima, ont assidûment évité les contacts avec des étrangers, même avec d'autres groupes de Yanomamis. Mais des opérations d'extraction d'or illégales ont été détectées à deux jours de marche du village. Les dirigeants autochtones blâment la présence de mineurs illégaux pour le décès d'un jeune Yanomami des suites du COVID-19 et craignent que des villages tels que Moxihtatetema ne soient anéantis si ces activités illégales n'étaient pas mises à l'arrêt.

Photographie de Guilherme Gnipper Trevisan/Hutukara

Dans l'État de Pará, dans le centre-nord de l'Amazonie, des tests post-mortem ont confirmé qu'une femme Borari de 87 ans était décédée des suites du COVID-19. Ses proches se sont rendus nombreux à ses funérailles fin mars, ignorant qu'elle était porteuse du virus et pouvait encore transmettre cette maladie si contagieuse. La présence de centaines de personnes à la cérémonie a fait craindre que de nombreux autres cas n'apparaissent dans les jours suivants, ce qui aurait eu pour conséquence de mettre sous tension les systèmes de santé déjà fragiles de la région.

« En raison du degré élevé de circulation des personnes d'un État à un autre en Amazonie, et en l'absence de politiques publiques… Le COVID-19 a un terrain fertile pour se répandre rapidement parmi les populations qui vivent en Amazonie, ce qui pourrait conduire à une catastrophe sanitaire à court et à moyen terme », a déclaré Roque Paloschi, archevêque de Porto Velho et président du « consulat missionnaire » des indigènes.

Le ministère public fédéral brésilien a par ailleurs alerté l'opinion publique le 8 avril du « risque de génocide », alimentant des allégations selon lesquelles la FUNAI, la Fondation nationale de l'Indien, l'organisme gouvernemental brésilien qui élabore et applique les politiques relatives aux peuples indigènes, aurait peu fait pour protéger les communautés autochtones de la propagation du coronavirus. Le ministère public fédéral a également réitéré son appel à la destitution immédiate de Ricardo Lopes Dias, missionnaire évangélique nommé en février par la FUNAI pour diriger le département des Indiens isolés et récemment contactés.

Ricardo Lopes Dias est un pasteur chevronné de la mission fondamentaliste New Tribes, fondée à Los Angeles en 1942 dans le but d'évangéliser les tribus isolées d'Amérique du Sud. Sa nomination à ce poste sensible a suscité des craintes qu'il détourne le département de son rôle stratégique de protéger les tribus isolées des menaces du monde extérieur.

Au cours de décennies de travail minutieux, les agents de terrain de la FUNAI ont confirmé l'existence de 28 communautés vivant dans un isolement extrême en Amazonie brésilienne, et l'on pourrait en réalité en recenser jusqu'à 80 autres. Depuis 1987, la politique fédérale interdit aux étrangers d'entrer sur les territoires où des groupes isolés sont connus, principalement pour protéger les tribus contre les maladies transmissibles contre lesquelles elles ont peu voire pas de défense immunologique.

Ses opposants craignent que Dias ne ferme les yeux sur l'entrée illégale de missionnaires et de groupes à but lucratif sur les territoires où habitent ces groupes, les exposant de fait à divers maux et les dépossédant de leurs terres et de leurs traditions.

Dias a rejeté en bloc ces allégations, insistant sur le fait que son département continue d'exploiter 21 avant-postes qui contrôlent l'accès aux terres où des groupes isolés sont présents.

« L'engagement de la FUNAI en faveur de la protection des peuples autochtones isolés et récemment contactés reste ferme », a-t-il écrit dans un email adressé à National Geographic. « Nous suivons les directives des autorités sanitaires compétentes, nous prenons des mesures pour gérer la crise sanitaire mondiale de la meilleure façon possible. »

Les Kayapós, dans le bassin du fleuve Xingu dans la région centrale de l'Amazonie, peinent à préserver leurs traditions culturelles face aux influences du monde moderne. Ces derniers jours, les dirigeants de Kayapós ont négocié le retrait des mineurs d'or de leur territoire pour le temps de la pandémie. Ailleurs, les patrouilles de vigilance de Kayapós ont abattu des arbres pour bloquer les routes menant à leur réserve.

Photographie de Felipe Fittipaldi

Le cas de l'adolescent yanomami a touché une corde particulièrement sensible parmi les chefs tribaux et les militants. Environ 22 000 Yanomamis vivent dans des communautés reculées dans la jungle des hautes terres accidentées, à cheval sur la frontière vénézuélienne. Beaucoup de leurs villages ont peu ou pas de contact avec l'extérieur, mais leur réserve tentaculaire a été illégalement infiltrée par des milliers de chercheurs d'or, ce qui représente une grave menace pour la tribu. Les dirigeants yanomamis implorent les autorités depuis des semaines d'expulser les chercheurs d'or. Le jeune homme récemment décédé des suites du COVID-19 venait d'une communauté riveraine envahie par une série de campements miniers.

« Vous devriez faire votre travail pour éviter la pénétration de l'épidémie dans nos maisons le long des voies ouvertes par les envahisseurs non indigènes », a fait savoir l'Association Hutukara Yanomami le 19 mars dernier dans une lettre ouverte aux responsables fédéraux de la santé et des affaires autochtones.

Les militants sont particulièrement préoccupés par le sort de la colonie de Moxihatetema, dont plusieurs dizaines d'habitants ont assidûment évité les contacts avec des étrangers, même avec d'autres communautés yanomamis. Des mineurs ont trouvé de l'or il y a quelques années à seulement 29 kilomètres du village, et même avant la menace que représente le COVID-19, les dirigeants yanomamis craignaient que la communauté ne soit anéantie par la contagion introduite par les mineurs.

L'imagerie satellite révèle que l'épidémie de coronavirus semble avoir peu contribué à freiner les opérations minières dans le territoire des Yanomamis. Dias déclare que son département ouvrira bientôt deux autres avant-postes pour contrôler l'afflux de mineurs. Malgré cela, le gouvernement du président Jair Bolsonaro fait pression pour légaliser l'exploitation minière à l'intérieur des terres indigènes de l'Amazonie.

 

« LE SEUL PLAN D'URGENCE »

Les experts estiment, maintenant plus que jamais, que garder les communautés autochtones à distance des étrangers est le meilleur moyen de les protéger. « À mon avis, le seul plan d'urgence qui garantirait la survie de ces groupes est l'expulsion des envahisseurs et la protection de toutes les terres où il y a des indications de la présence d'isolados », déclare Douglas Rodrigues, spécialiste de soins de santé autochtones de l'Universidade Federal de São Paulo. Douglas Rodrigues travaille dans les communautés amazoniennes indigènes depuis 40 ans. « C'est le devoir du gouvernement brésilien », estime-t-il.

Rodrigues a noté qu'il était presque impossible de contenir la propagation d'un virus une fois celui-ci entré dans un village indigène traditionnel. « Les familles élargies vivent ensemble dans une même habitation et il y a un large partage d'objets et de nourriture ».

En l'absence d'une action gouvernementale forte, certaines tribus se sont organisées pour endiguer la propagation de la pandémie. Le long de la rivière Xingu dans le centre de l'Amazonie, les Kayapós ont conclu un accord avec les mineurs pour qu'ils cessent leurs activités et se retirent de leur territoire. Le long de la rivière Tapajós, dans l'État de Pará, les Mudurukus ont affiché des pancartes interdisant l'entrée aux visiteurs non autorisés. Les patrouilles de vigilance ont redoublé d'efforts pour protéger le territoire indigène de Raposa do Sol à Roraima, même si les membres de la patrouille pratiquent eux-mêmes des mesures de distanciation sociale.

Mais d'autres rapports suggèrent que des mineurs illégaux, des bûcherons et des personnes s'accaparant illégalement des terres pourraient utiliser la crise sanitaire comme couverture pour intensifier les incursions dans les territoires autochtones. Ces derniers jours, le grondement des scies et le rugissement des machines ont retenti à travers les forêts de la tribu Karipuna dans l'État de Rondônia. L'Association indigène du peuple Karipuna a déclaré que les membres de la tribu avaient assisté, impuissants, à la destruction des terres sur leur territoire par des étrangers entrés illégalement.

Le 31 mars, Zezico Rodrigues, chef du peuple Guajajara, a été retrouvé mort à l'extérieur de son village dans le territoire indigène d'Arariboia à Maranhão. Les enquêteurs n'ont pas encore trouvé de suspect, mais la guerre farouche qui oppose les Guajajaras et des bûcherons entrés illégalement sur les terres indigènes a déjà fait cinq morts parmi les autochtones depuis novembre dernier.

Les partisans de Bolsonaro pourraient-ils voir dans la crise sanitaire une occasion inattendue de repousser les tribus isolées et de s'emparer de leurs ressources ?

« Je pense que c'est une possibilité à envisager, compte tenu de l'échec du gouvernement à mettre en œuvre les mesures de protection des populations autochtones dans un temps raisonnable », estime Sydney Possuelo, vétéran de la FUNAI aujourd'hui à la retraite et architecte principal de la politique de longue date du Brésil visant à maintenir les étrangers à distance des tribus brésiliennes non contactées - une politique qui existe toujours, malgré l'intention déclarée de Bolsanaro d'intégrer les groupes dans la société nationale et d'exploiter les richesses de leurs terres.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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