Nouveau champ de bataille pour le coronavirus : les pays en développement

Les habitants de Mandalay, la deuxième ville du Myanmar, se préparent à faire face à une potentielle catastrophe sanitaire.

Wednesday, April 8, 2020,
De Paul Salopek
Photographie De Paul Salopek
Des agents d'entretien de la ville de Mandalay, deuxième ville du Myanmar, se préparent à pulvériser du ...

Des agents d'entretien de la ville de Mandalay, deuxième ville du Myanmar, se préparent à pulvériser du désinfectant dans les rues de la ville.

Photographie de Paul Salopek
Le projet Out of Eden Walk de l'écrivain et explorateur National Geographic Paul Salopek est un carnet de voyage dans lequel le journaliste retrace, à pied, le périple des ancêtres de l'Homme à travers le monde. Cet article est le dernier en date, publié depuis l'Inde.

 

MANDALAY, MYANMAR - « Comment distribuer de la nourriture ? »

Aung Ko Ko tentait d'apprendre - aussi vite que possible - comment fonctionnaient les secours en cas de catastrophe. Le jeune directeur d'un hôtel de Mandalay, la deuxième plus grande ville du Myanmar, cherche sur son smartphone les directives d'aide alimentaire pendant les famines, une issue pessimiste mais possible de la pandémie de COVID-19 dans les pays en développement. 

Il a envoyé des messages à des amis pour organiser le dénombrement des citoyens les plus vulnérables de sa ville, les sans-abri principalement, mais aussi les journaliers démunis qui ne peuvent pas se confiner sans mourir de faim. Et il a même sondé les derniers clients de son hôtel, presque vide et dont l'équilibre financier a été réduit à néant par la pire crise sanitaire mondiale depuis un siècle. 

« Nous ne savons pas vraiment ce que nous faisons », admet Ko Ko, enfilant des gants de cuisine pour se protéger avant de sortir pour livrer des sacs de biscuits dans un pousse-pousse motorisé. « Mais nous essayons d'aider. » 

Mandalay aura certainement besoin de toutes ces formes d'aide spontanées.

Aung Ko Ko, le directeur d'un hôtel de Mandalay, désormais vide, distribue de la nourriture aux sans-abri de sa ville.

Photographie de Paul Salopek

L'un des pays les plus pauvres du monde avec un revenu annuel par habitant équivalent à 1 100 euros, le Myanmar se prépare à l'attaque brutale du COVID-19, le nouveau coronavirus qui a fait son apparition en décembre dernier en Chine et a depuis submergé les économies et les hôpitaux de pays beaucoup plus riches. 

Au 4 avril, le gouvernement du Myanmar avait officiellement recensé 21 cas positifs de la maladie. Mais les médecins ici avertissent que ce nombre excessivement bas masque une réalité autrement plus alarmante : avec un minimum de tests disponibles et une population de 54 millions d'habitants, le taux d'infection réel du pays est probablement beaucoup plus élevé. Et une fois que l'infection atteindra un pic, elle pourrait facilement étouffer le fragile système de santé publique du pays. À Mandalay, une ville de 1,2 million d'habitants, seule une poignée de respirateurs, essentiels dans le cadre du traitement des insuffisances respiratoires, sont à la disposition des équipes médicales de l'unique service de réanimation.

« À quoi bon parler de respirateurs ? » soupire laconiquement Khun Kyaw Oo , un médecin faisant partie du comité de planification d'urgence sanitaire de la ville. « Nous n'avons même pas assez de masques chirurgicaux. »

Même les produits d'hygiène de base tels que les gels désinfectants manquent à Mandalay. Des étudiants en chimie d'une université locale ont été recrutés pour préparer des lots de solutions hydroalcooliques dans leurs laboratoires.

Depuis la première flambée épidémique de COVID-19 en Chine en décembre dernier, le virus a poursuivi sa course dévastatrice, ignorant les frontières et frappant d'abord les pays les plus riches reliés par des routes aériennes commerciales très fréquentées - l'Europe et les États-Unis.

Mais cela devrait changer, avertissent les experts en crises sanitaires, car ce virus hautement contagieux commence à se propager dans les pays les plus pauvres de la planète. Là, les services de santé délabrés, l'impossibilité d'une distanciation sociale dans des bidonvilles bondés et l'absence de filets de sécurité économiques sont autant de facteurs annonciateurs d'une tragédie humaine potentiellement cataclysmique.

« Actuellement, les pays riches sont l'épicentre de l'épidémie », écrit José María Vera, directeur exécutif par intérim d'Oxfam International, dans le cadre d'un appel à un programme d'aide internationale global pour limiter l'impact du virus dans les pays en développement. « Mais nous devons parler du monde dans sa globalité. Nous avons tous besoin d'aide en ce moment. Plus que jamais, aucun de nous ne sera en sécurité tant que nous ne serons pas tous en sécurité. »

L'Espagne, par exemple, a un médecin pour 250 citoyens, et pourtant ce pays a déjà dépassé la barre des 12 000 morts, le deuxième taux le plus élevé au monde après l'Italie. « Considérons maintenant un pays comme la Zambie qui a un médecin pour 10 000 habitants », prévient José María Vera.

Alors que 1,2 million de personnes ont déjà officiellement été infectées par le coronavirus dans le monde, les Nations Unies ont lancé un fonds médical d'urgence de 2 milliards de dollars (environ 1,840 million d'euros) pour venir en aide aux pays pauvres qui vont avoir à faire face à la pandémie. Mais cette somme provisoire - moins d'un millième du total que les États-Unis ont prévu de dépenser pour le moment pour faire eux-mêmes face à la pandémie - ne pourra même pas atténuer les ondes de choc du virus dans les régions vulnérables, où le poids de la pauvreté, de la guerre et du changement climatique est déjà si lourd.

Ko Win Aung, instituteur, gère une association citoyenne de Mandalay qui lutte contre le virus. "Certaines personnes disent que notre peuple est immunisé parce que notre système de santé est très limité", ironise Win Aung. "Nous nous sommes adaptés. Nos anticorps ne craignent aucun virus."

Photographie de Paul Salopek

Selon l'ONU, les pertes économiques causées par la pandémie pourraient dépasser 220 milliards de dollars dans les pays en développement, « affectant l'éducation, les droits de l'homme et, dans les cas les plus graves, la sécurité alimentaire ». Selon une étude, plus de huit millions de personnes dans le monde arabe pourraient basculer dans l'extrême pauvreté. Et en Inde, un confinement strict et général de 21 jours menace désormais la récolte de blé du deuxième producteur mondial de céréales vivrières. 

Le Myanmar attend la tempête sanitaire qui se profile.

Très tôt, son gouvernement a été critiqué pour avoir été trop lent à réagir à la pandémie. Le mois dernier, un porte-parole officiel a affirmé que le « mode de vie et l'alimentation » du Myanmar offraient à ses citoyens une bonne défense contre le COVID-19. Mais les autorités se sont depuis mobilisées, fermant les restaurants et les frontières nationales, demandant aux gens de rester chez eux et exhortant les milliers de travailleurs émigrés de rentrer dans leurs pays d'origine pour se mettre en quarantaine.

Dans les pays riches, de telles mesures semblent évidentes.

Mais dans des pays où des millions de personnes vivent au jour le jour - ou dans des cas extrêmes, repas après repas - de telles politiques publiques sont autant de choix difficiles à faire.

La célèbre rivière Irrawaddy passe devant Mandalay. Les journaliers qui déchargent les navires sont pour la plupart sans travail à cause du virus, ce qui rend ces travailleurs fluviaux très vulnérables. L'une des conséquences les plus inquiétantes de la pandémie dans les pays les plus pauvres pourrait être la famine.

Photographie de Paul Salopek

« Mon entreprise est morte », regrette Yin Yan Mar, dont l'étal de nouilles à Mandalay a été fermé pour cause de quarantaine. « Pour l'instant, j'ai assez de nourriture pour deux semaines. Après cela, je n'ai pas de plan B. Cinq personnes dépendent de moi. »

Vibrant d'ordinaire au rythme des camions, des scooters et des pousse-pousse, les rues de Mandalay sont aujourd'hui silencieuses.

Face à la catastrophe imminente du COVID-19, de nombreux citoyens se regroupent spontanément, dans l'espoir de de prévenir l'effondrement.

Un fabricant de feuilles d'or abrite gratuitement 15 travailleurs dont l'activité s'est arrêtée à cause du virus. « Nous allons aussi les nourrir gratuitement, tant que nous aurons assez d'argent pour nous procurer de quoi manger », explique Sithu Naing, directeur des ventes.

Un peu plus loin, un propriétaire, terrifié par la propagation du virus, a expulsé plusieurs médecins et infirmières de leurs appartements. Des maisons d'hôtes, depuis longtemps abandonnées par les touristes, leur ont immédiatement offert des chambres à titre gracieux.

Et l'hôtelier Aung Ko Ko parcourt les quartiers les plus pauvres de Mandalay pour nourrir les affamés. Les pauvres les plus exposés à la pandémie, a-t-il appris, n'ont aucun moyen de cuisiner du riz. Il distribue donc des fruits et des conserves.

 

Cet article a initialement paru sur le site Web National Geographic consacré au projet Out of Eden Walk. Suivez le journaliste Paul Salopek à travers son incroyable voyage à cette adresse

Paul Salopek a remporté deux prix Pulitzer pour son travail en tant que correspondant à l'étranger pour le Chicago Tribune. Retrouvez-le sur Twitter @paulsalopek.
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