En France, les personnes autistes restent exclues du marché du travail

Si la scolarisation des enfants et adolescents autistes est une gageure dans l'Hexagone, leur entrée dans l'âge adulte appuie leur marginalisation en les confrontant à un marché du travail quasi imprenable.

Publication 25 mai 2021, 10:27 CEST
Après avoir survolé une seule fois la ville de Mexico, l’artiste Stephen Wiltshire a dessiné le ...

Après avoir survolé une seule fois la ville de Mexico, l’artiste Stephen Wiltshire a dessiné le paysage urbain sur une toile de 4 mètres.

Photographie de Paolo Woods, National Geographic

En France, environ 700 000 personnes, soit près d'1% de la population, présentent des troubles du spectre de l'autisme. Parmi eux figurent 600 000 adultes, dont l'insertion dans la vie active relève du chemin de croix.

Josef Schovanec, écrivain, chercheur en philosophie et en sciences sociales et autiste, a consacré un rapport à leur devenir professionnel, présenté à la secrétaire d'État chargée des Personnes handicapées et de la Lutte contre l'exclusion en 2017. Il y dresse le constat accablant d'une situation « déplorable », où l'emploi des personnes autistes n'en est « qu'à ses premiers balbutiements ». Données statistiques quasi inexistantes, préjugés, legs d'années de déscolarisation et d'exclusion sociale, association de ce handicap à l'enfance laissant les adultes à leur sort... les entraves sont légion. Elles ne sont pourtant pas une fatalité, comme le montrent des pays plus volontaristes cités dans le rapport, tels le Canada et son système d'accompagnement des adultes par un médiateur, ou Israël, qui s'est emparé de la question de leur insertion professionnelle en misant sur les forces armées. État des lieux avec le philosophe.

 

Pourquoi la France accuse-t-elle un tel retard dans l'intégration des personnes autistes dans le monde du travail ? 

La lente, et extrêmement brouillonne, construction d’une prise en compte de l’autisme en France, passant par le prisme médical, a porté sur l’exact inverse de l’emploi des adultes, à savoir sur les enfants et la guérison. Malgré des bonnes volontés indéniables quoique ponctuelles, la lourde bureaucratie de l’autisme semble incapable de penser la question de l’emploi et des adultes. Il suffit de regarder les guides officiels, qui sont de simples transpositions de ceux que l’on utilise avec des enfants, faits par des professionnels qui sont bien plus familiers de Dolto que d’une entreprise.

Parallèlement à cela, quoi qu’on en dise, le monde de l’emploi reste dans son immense majorité étranger à la question du handicap. Le handicap, pour un employeur, c’est une taxe supplémentaire à payer et un quota à remplir par divers bricolages plus ou moins artistiques. Peut-être une soirée de gala par an en prime. Il y a peu de liens entre ces deux univers.

L’écrivain et chercheur en philosophie Josef Schovanec, lors d’une conférence TED à Paris

Photographie de Olivier Ezratty/Flickr

Autre point, qui ne nous aide guère : le chiasme absolu entre les discours officiels et la réalité. Face à une surenchère de vidéos de propagande où la ministre tient des propos paradisiaques, on ne peut que croire la question de l’emploi résolue depuis longtemps. Et donc ne rien faire.

 

Quels métiers devraient être privilégiés pour favoriser cet accès à l'emploi ?

Il n’y a pas, a priori, de métiers adaptés ou inadaptés pour les personnes handicapées. Mon exemple préféré pourrait être celui de la mode et du design : en apparence, ces secteurs sont l’inverse même du fonctionnement autistique, mais, de fait, un nombre conséquent de créateurs, y compris parmi les plus illustres, comme Philippe Starck, sont autistes.

Toutefois, on pourrait dégager des tendances : plus un métier fait appel au relationnel, moins il y aura d’autistes en mesure de s’y épanouir. Plus le métier fait appel à la régularité, tant des tâches que des horaires, plus il sera en phase avec la majorité des autistes. Plus curieux : les histoires réussies d’inclusion d’autistes ont souvent eu lieu sur des créneaux de niche, avec des procédures de recrutement atypiques, des métiers auxquels on ne pense jamais, ou alors là où il n’y a que très peu de personnes disposant potentiellement des compétences requises. Pour le dire avec un exemple : autant un futur chargé de communication dans une grande entreprise devra faire face à une forte concurrence et une procédure rigide, autant l’archiviste latinisant d’un diocèse sera recruté autrement.

 

Quels aménagements doivent être faits pour adapter le quotidien en entreprise aux spécificités des autistes ? 

La quête quasiment universelle des entreprises est de trouver des outils clefs en main pour réaliser l’inclusion sans trop de prises de tête. Un peu comme les rampes d’accès : pour embaucher des personnes en fauteuil, on investit dans des rampes et on croit la question résolue.

Ceci étant, cette croyance est des plus funestes. Les attentes, immenses, des entreprises et administrations, ont ouvert la porte à des vendeurs de camelote autistique, des bracelets magiques aux meubles « autistiques » vendus bien plus cher que la normale (ndlr : des bracelets électroniques qui mesurent entre autres le rythme cardiaque, et des bureaux cloisonnés pour limiter les stimuli visuels), une déferlante de guides, quand ce n’est pas de l’ésotérisme plus ou moins charlatanesque entre méditation de pleine conscience autistique et autres pratiques douteuses.

L'Atypik est un café-restaurant situé en plein centre de Grenoble. Le projet a été créé par l’association « Atypik et compagnie » afin que les personnes autistes puissent acquérir une première expérience dans le monde du travail.

Photographie de Muriel Sigaud

L’inclusion demande un investissement massif sur le plan humain et ce dans la durée. Le malheur étant que les accompagnateurs professionnels compétents et expérimentés dans l’autisme sont rares. Les entreprises qui en ont les gardent, telle la poule aux œufs d’or. Il serait urgent de créer des filières de formation pour ces métiers.

 

Les autistes dits Asperger sont devenus une figure de la culture populaire. Cette médiatisation va-t-elle favoriser l'emploi des autistes en général ou créer de nouvelles discriminations entre eux pour l'accès au marché du travail, déjà très problématique ? La plupart des personnes que l’on voit dans les médias sous le label « Asperger » n’ont rien d’autiste. Plutôt des pathologies de l’ego, doublées, bien plus souvent qu’on ne le croit, d’un passé tourmenté. Le véritable risque tient en ce que des entreprises refusent d’embaucher des autistes suite à une mauvaise expérience avec les personnes précitées.

Plusieurs responsables de l’inclusion des autistes m’ont ainsi confié vouloir se restreindre au seul emploi des autistes en mathématiques et informatique, puisque dans ces domaines on ne saurait tricher et mentir sur ses compétences. Recentrer le discours médiatique sur les autistes réels est une urgence.

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