La peste reste endémique dans l'ouest des États-Unis

Avec l'arrivée de l'été, les scientifiques craignent une recrudescence des épidémies de peste dans les campagnes de l'ouest des États-Unis, au sein de la faune locale avec un risque de transmission à l'Homme.

De Amy McKeever
Publication 28 juin 2022, 16:23 CEST
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Un biologiste dirige un projet visant à lutter contre les puces chez les chiens de prairie à l'aide d'un médicament par voie orale. Les chiens de prairie et autres rongeurs ont permis à la peste de subsister en se transmettant la maladie avec leurs puces.

PHOTOGRAPHIE DE Amy Toensing, Nat Geo Image Collection

Oui, vous avez bien lu : la peste, la maladie qui a tué près de 200 millions de personnes de l'Asie Centrale à l'Italie en passant par la Mésopotamie et divisé par deux la population européenne au milieu du 14e siècle. La peste est plus qu'un pan lointain de notre histoire, elle existe encore et reste même plutôt répandue.

La peste n'a jamais été éradiquée et circule toujours chez certains mammifères comme les chiens de prairie, les lièvres, les coyotes, les putois à pieds noirs et même les animaux domestiques. La maladie est présente sur tous les continents à l'exception de l'Océanie et de l'Antarctique, mais elle est particulièrement répandue à Madagascar, au Pérou et en République démocratique du Congo.

Aux États-Unis, la plupart des cas surviennent entre la fin du printemps et le début de l'automne à l'Ouest, notamment dans les États du Nouveau-Mexique, du Colorado, de l'Arizona, de la Californie, de l'Oregon et du Nevada. En août 2021, les autorités californiennes ont été contraintes de fermer certaines parties du lac Tahoe après la découverte d'une carcasse de tamia positive à la peste bubonique. Quelques semaines plus tard, la peste était diagnostiquée chez un habitant du Nouveau-Mexique, probablement transmise par une puce rapportée par un animal domestique.

Les épidémies de l'une des maladies les plus mortelles de l'histoire peuvent paraître effrayantes, mais grâce aux antibiotiques, la peste n'est généralement plus létale si elle est traitée. De nos jours, les États-Unis enregistrent sept cas humains par an, pour la plupart des cas de peste bubonique, transmise par les morsures de puces et caractérisée par l'apparition de ganglions lymphatiques gonflés et douloureux appelés bubons.

La bactérie à l'origine de la peste, Yersinia pestis, assombrit l'intestin de cette puce de rat ; si la puce mord un autre animal, la peste infiltre la plaie et infecte le nouvel hôte.

PHOTOGRAPHIE DE CDC, Nat Geo Image Collection

« C'est une infection très rare, » déclare Dave Wagner, directeur du Biodefense and Disease Ecology Center rattaché au Pathogen & Microbiome Institute de l'université d'Arizona du Nord. « Comme je le dis toujours, regardez des deux côtés avant de traverser au lieu de vous inquiéter au sujet de la peste. »

Comment expliquer ces rares épidémies de peste ? Quel est le risque réel pour l'Homme de nos jours ? Voici les réponses à toutes vos questions.

 

QUELS ANIMAUX TRANSMETTENT LA PESTE ?

Causée par la bactérie Yersinia pestis, la peste est une zoonose, une maladie transmise de l'animal à l'Homme. Outre la peste bubonique, il existe d'autres formes, comme la peste septicémique, qui circule dans le système sanguin, et la peste pneumonique, qui se développe dans les poumons et constitue la seule forme transmissible entre humains.

Les pandémies de peste les plus horribles sont souvent attribuées au rat noir. Cependant, comme l'affirme Wagner, cet animal qui peuple nos villes et nos campagnes est loin d'être l'unique coupable. « La maladie touche essentiellement les rongeurs et leurs puces, » indique-t-il.

Les puces vivent du sang des mammifères et elles apprécient particulièrement les rongeurs, pas uniquement les rats noirs. Lorsqu'un rongeur est contaminé par Y. pestis, il transmet rapidement l'agent pathogène à ses puces. À la mort du rongeur, les puces infectent un nouvel hôte, parfois un humain. Une étude menée en 2018 a montré que la transmission de la peste en Europe n'était pas tant due aux rats, mais plutôt aux puces et aux poux vivant sur les humains.

Les scientifiques ne sont pas certains de ce qui fait des rongeurs de si bons hôtes pour Y. pestis. Wagner évoque un lien avec leur tendance à vivre dans des terriers où les puces sont nombreuses. Les rongeurs présentent également une forte concentration de la bactérie dans leur sang, du moins par rapport aux autres animaux. Comme il nous l'explique, les puces ne peuvent boire qu'une petite quantité de sang, il doit donc y avoir beaucoup de bactéries dans cette gorgée pour infecter la puce.

L'espèce porteuse de la peste varie selon la région. À Madgascar, par exemple, le rat noir reste l'hôte le plus répandu. Par contre, en Amérique du Nord, la peste est davantage présente chez les chiens de prairies, ainsi que d'autres rongeurs endémiques comme le rat des bois et l'écureuil.

Les scientifiques ont également décelé les traces de la peste chez des animaux sauvages autres que les rongeurs, notamment les lapins, les cerfs, les putois à pieds noirs, les pumas, les coyotes et même chez certains chats ou chiens domestiques. Ces animaux peuvent contracter la maladie après avoir mangé un animal infecté, ou simplement se trouver au mauvais au mauvais moment lorsqu'une puce infectée est à la recherche d'un nouvel hôte.

« Imaginez la réaction d'un chien si tous les chiens de praire meurent [de la peste] dans leurs terriers et une odeur délicieuse s'en dégage, » illustre Wagner. « Ils vont aller creuser le terrier. »

D'après les scientifiques, il est difficile de déterminer si ces animaux ont simplement contracté la peste à cause des rongeurs ou s'ils sont eux aussi responsables de la subsistance de la maladie. Peut-être que les chiens de prairie portent le chapeau, car les effets de la peste sont particulièrement visibles sur leurs colonies habituellement denses et actives.

« Si les chiens de prairie disparaissent, le premier suspect sera la peste, » indique Wagner.

 

DANS QUELLES RÉGIONS DES ÉTATS-UNIS SURVIENNENT LES FLAMBÉES ?

Les rats noirs ont probablement introduit la peste en Amérique du Nord au début du 20e siècle, époque à laquelle le premier cas du continent était enregistré à San Francisco. D'après les registres historiques et les études génétiques menées sur cette souche spécifique de la bactérie Y. pestis, les rats clandestins auraient débarqué d'un bateau à vapeur en provenance de Hong Kong avant d'envahir la ville en se mêlant aux rongeurs locaux.

La bactérie s'est propagée à travers l'ouest des États-Unis, où elle a commencé à circuler au sein des populations natives de petits rongeurs, sans jamais aller plus loin. De nos jours, les cas surviennent généralement à l'ouest du 100e méridien, la ligne longitudinale reliant le Dakota du Nord au Texas en longeant les Grandes Plaines.

Personne ne sait réellement pourquoi. Le chef du service des maladies bactériennes de la Division of Vector-Borne Diseases des CDC, Paul Mead, indique que certaines villes portuaires de l'est des États-Unis ont été touchées par des épidémies. La Floride et d'autres régions du sud des États-Unis ont également connu des flambées épidémiques, mais la peste n'a jamais réussi à s'installer durablement à ces endroits. D'après les scientifiques, cela pourrait être lié aux caractéristiques des sols de l'Ouest associées au mode de vie fouisseur des rongeurs locaux.

« Selon l'hypothèse actuelle, ces facteurs fourniraient une niche écologique permettant à la peste de persister et d'exister, » indique Mead. Il est possible que le sol aride de l'ouest des États-Unis soit une meilleure terre d'accueil pour la peste et les organismes qui l'aident à se répliquer et à survivre. Néanmoins, Mead et d'autres experts s'accordent à dire que la restriction géographique des cas de peste à l'ouest des États-Unis reste essentiellement un mystère.

Les flambées actuelles surviennent pour la plupart dans les zones rurales, où les colonies de rongeurs ont tendance à être plus grandes. L'amélioration des installations sanitaires et les codes du bâtiment dans les villes ont contribué à réduire le nombre de cas urbains, même s'il arrive encore que des épidémies surviennent, comme en 2007 au sein de la population d'écureuils du parc municipal de Denver.

Chaque année, une douzaine de cas de peste sont signalés chez les animaux, généralement durant l'été, selon Mead. Toutefois, nous ne savons pas encore exactement ce qui provoque cette vague d'infections. Il semble y avoir un « déclic environnemental, un moment auquel les conditions sont réunies pour que la maladie émerge du réservoir, quel qu'il soit, vers ces espèces plus visibles, » indique Wagner.

 

QUELS RISQUES POUR L'HOMME ?

Il est peu probable que des humains contractent la peste, mais le cas échéant, la maladie n'est plus une sanction mortelle pour ceux qui ont accès à la vaste gamme d'antibiotiques conçus pour son traitement. Même si certains s'inquiètent de l'émergence potentielle de souches résistantes aux antibiotiques qui affecterait les calculs, les scientifiques indiquent que le risque actuel reste faible.

Par ailleurs, la peste représente un risque faible pour les citoyens des pays occidentaux comme les États-Unis, car ils passent généralement peu de temps dans les zones infestées par les puces. La plupart des puces choisissent leur espèce de prédilection pour se nourrir. Une fois installée sur un hôte de cette espèce, il est peu probable que la puce saute sur un autre animal avant la mort de cet hôte.

Vous courrez donc un risque d'être mordu par une puce infectée s'il vous arrive de traverser une colonie de chiens de prairie avec des individus récemment morts de la peste. Cependant, « à moins de vivre à côté d'une colonie de chiens de prairie dans l'Ouest des États-Unis, je pense que ce risque est proche de zéro, » indique Wagner.

Dans certaines circonstances rares, l'humain peut être infecté par un animal intermédiaire. Ainsi, il arrive que des chiens rentrent à la maison avec des puces infectées. Les chats domestiques, peu vulnérables aux formes respiratoires de la peste, peuvent infecter les personnes qui les entourent par un éternuement et d'autres gouttelettes respiratoires, tout comme se propagent les rhumes, la grippe et la COVID-19.

Afin d'éviter l'infection, Mead indique qu'il est important pour les habitants ou les visiteurs des zones rurales des États de l'Ouest de prêter attention à leur environnement, en signalant par exemple les éventuels décès multiples de chiens de prairie aux autorités de santé publique locales. Il convient également de traiter les animaux domestiques contre les puces et de leur interdire les zones peuplées par des colonies de chiens de prairie.

 

POURQUOI NE PAS ESSAYER DE L'ÉRADIQUER ?

Bien que le risque pour l'Homme soit faible, la maladie représente un danger plus important pour certaines espèces vulnérables, notamment le putois à pieds noir, une espèce en danger d'extinction. La peste est l'une des principales menaces pesant sur la survie de l'espèce. Ces dernières années, les biologistes ont lancé des initiatives pionnières pour sauver les putois en les vaccinant contre la peste.

Néanmoins, selon Mead, il est peu probable que les États-Unis généralisent les efforts de vaccination pour tenter d'éradiquer la peste. Qui plus est, ces efforts pourraient se révéler inutiles, poursuit-il, car l'éradication d'une maladie exige de comprendre son mode de transmission. Pour le moment, la peste est endémique de l'ouest des États-Unis et les scientifiques ne savent toujours pas comment la maladie persiste en dehors des flambées épidémiques. La peste pourrait survivre dans le sol ou être transmise au sein de populations animales chez lesquelles il est plus difficile de détecter les épidémies. Le risque serait d'éradiquer la peste dans une zone grâce à la vaccination pour finalement la voir émerger ailleurs.

« C'est un peu comme les feux de prairie, » indique Mead. « Retenons simplement que dans l'ouest des États-Unis, la peste restera dans les parages encore un moment avec un faible risque d'infection. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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