Les bébés s'entraîneraient à crier des mois avant leur naissance

Une nouvelle étude menée sur des femelles ouistitis enceintes suggère que le développement du langage humain pourrait commencer des mois avant la naissance, soit bien plus tôt que ce que l'on pensait.

De Jason Bittel
Publication 26 août 2022, 18:06 CEST
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Les ouistitis communs (ci-dessus, individus captifs à l'Université du Nebraska à Omaha) sont connus pour être très expressifs vocalement.

PHOTOGRAPHIE DE Joël Sartore, National Geographic Photo Ark

Lorsqu’un bébé humain naît, son premier cri est un signe normal de bonne santé. N’ayant jamais respiré auparavant, le bébé signale sa première inspiration et sa première expiration sous la forme d’un cri.

Comment les bébés savent-ils qu’ils doivent produire un son qu’ils n’ont jamais émis auparavant ? Leur premier cri marque-t-il vraiment le début du développement de la parole ?

En réalité, les bébés humains pourraient s’entraîner à pousser leur cri bien avant d’émettre le moindre son ; en tout cas, s'ils ressemblent aux ouistitis, les cousins primates de l’Homme.

Dans une étude récente publiée dans la revue Neuroscience, des scientifiques ont utilisé des dizaines d’échographies successives de ouistitis communs en gestation afin de montrer que leurs fœtus commençaient à faire des expressions faciales similaires à celle qu’ils font lorsqu’ils pleurent, et ce près de deux mois avant la naissance.

En outre, les chercheurs sont parvenus à distinguer ces expressions des autres mouvements de la bouche que les bébés effectuent in utero, et les ont fait correspondre aux formes du visage qui surviennent après la naissance, lorsque les nourrissons commencent à appeler leurs parents en criant. Des expressions faciales sont apparues dans des schémas et durées si systématiques qu’elles ont convaincu les chercheurs qu’il s’agissait de cris d’entraînement, même si les ouistitis à naître n’étaient pas encore capables d’émettre de vrais sons.

Les ouistitis (famille des Callitrichidae) comptent parmi les plus petits singes du monde, les adultes ne pesant qu’entre 220 et 260 grammes. Plus de vingt espèces de ouistitis existent, et toutes sont originaires d’Amérique du Sud. Bien que physiquement différents des humains, ce sont des primates, ce qui signifie qu’ils sont beaucoup plus proches de l’Homo sapiens et donc plus pertinents pour comprendre le développement et le comportement humains que des sujets de recherche plus courants comme les souris de laboratoire.

Dans les années 1970 et 1980, certaines études par ultrasons menées sur des femmes enceintes semblaient montrer que les bébés faisaient des grimaces correspondant à des pleurs lorsqu’ils étaient encore dans l’utérus, rappelle Daniel Takahashi, co-auteur de l’étude et spécialiste du comportement animal à l’Institut du cerveau de l’Université fédérale de Rio Grande do Norte, au Brésil. Il était toutefois difficile de suivre ces résultats dans le temps, en raison des inconvénients liés à la réalisation d’échographies fréquentes et répétées chez les femmes enceintes.

« Mais les ouistitis sont des singes qui, nous le savons, s’expriment beaucoup vocalement, et qui partagent de nombreuses caractéristiques avec les humains », explique Takahashi, qui a travaillé avec l’Institut des neurosciences de Princeton lors de ses recherches.

Par exemple, les parents, mâles et femelles, élèvent leur petit ensemble et, contrairement aux autres primates, les bébés ouistitis sont relativement sans défense à la naissance, tout comme les bébés humains.

Pour ce qui est de transposer ces résultats à l’être humain, Takahashi affirme que la découverte principale aidera à déterminer à quel moment commence le développement de la parole, et que le fait d’étudier la période précédant la naissance, plutôt que le moment de la naissance, pourrait aider à identifier plus tôt les problèmes liés au développement de la parole ou de la motricité.

« Beaucoup de ce qu’il se passe dans l’utérus pourrait s’avérer pertinent pour ce qu’il se passe par la suite. »

(À lire : Notre voix serait déterminée avant même de commencer à parler.)

 

UNE MÉTHODE GOURMANDE

Avant de soumettre les ouistitis à la sonde d’échographie, les chercheurs ont dû leur apprendre à rester immobiles. Bien que cette tâche puisse sembler presque impossible pour un petit animal qui passe ses journées à se balancer dans la canopée de la forêt tropicale, les scientifiques avaient une astuce pour les amadouer.

« Les ouistitis aiment les friandises à forte teneur énergétique », raconte Takahashi. « Et ce qu’ils aiment vraiment, ce sont les marshmallows. »

Les friandises en main, chacune des quatre ouistitis femelles enceintes a été scannée deux à trois fois par semaine, pendant des séances de 45 minutes. Les échographies ont commencé au 95e jour de la grossesse, lorsque les visages des petits commençaient à se distinguer, et se sont poursuivies jusqu’à la naissance, au 146e jour.

En général, les ouistitis ont des jumeaux, et portent même fréquemment des triplés et des quadruplés. Les scientifiques n’avaient toutefois aucun moyen de distinguer les petits lorsqu’ils étaient encore dans l’utérus de leur mère.

Ainsi, dans trois des quatre grossesses étudiées, qui impliquaient des jumeaux et des quadruplés, les scientifiques ont dû fusionner les résultats de tous les visages qu’ils pouvaient scanner.

 

DES SUJETS PARTICULIÈREMENT PERTINENTS

Selon Takahashi, l’un des aspects les plus remarquables de l’étude est l’augmentation progressive du nombre de mouvements pouvant être considérés comme des cris ou pleurs d’entraînement.

Et les cris d’entraînement eux-mêmes évoluaient aussi.

Par exemple, lors des premières échographies, les fœtus ne faisaient l’expression du cri d’entraînement que lorsqu’ils bougeaient la tête. Au fur et à mesure, toutefois, les deux mouvements se sont lentement séparés, jusqu’au point où les futurs petits pouvaient ouvrir la bouche pour simuler un cri sans bouger la tête, décrit Takahashi.

Cela démontre que, même si les ouistitis n’atteignent jamais le niveau de langage de l’être humain, leur communication évolue et s’améliore avec le temps.

« Bien sûr, nous ne pouvons pas étudier toute la complexité du langage chez d’autres espèces, car chaque espèce possède son propre système de communication », explique Andrea Ravignani, spécialiste en bioacoustique comparative et chef de groupe de recherche à l’Institut Max Planck de psycholinguistique. « Mais nous pouvons rechercher certains composants de base du langage parlé, et c’est ce que je pense que ces auteurs ont fait pour cet article. »

Ravignani, qui n’était pas impliqué dans l’étude, avait découvert des rythmes cachés dans les expressions vocales des lémuriens. Selon lui, l’idée de rechercher des preuves de la production de sons avant même que ceux-ci ne soient possibles est « extrêmement convaincante ».

Le scientifique affirme que l’on pourrait même comparer ce phénomène à la manière dont les bébés humains commencent à marcher à quatre pattes avant de passer à la marche verticale.

« J’étudie le développement des sons des mammifères chez d’autres espèces, principalement chez les phoques », explique Ravignani. « Et c’est ce que nous faisons. Nous essayons de trouver ce qu’il se passe avant. »

Selon lui, la pertinence du développement et du comportement des ouistitis comme aide à la compréhension des humains ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique. Cependant, il estime que les caractéristiques vocales examinées dans cette étude sont, quant à elles, excellentes.

« À mon humble avis, ils pourraient nous offrir encore plus d’informations que les chimpanzés », espère-t-il.

En effet, les chimpanzés étant plus proches des humains que les ouistitis, cette affirmation peut sembler paradoxale. Cependant, des recherches récentes ont démontré que les ouistitis sont capables d’apprendre de nouveaux cris et même des dialectes au fil du temps. Ces découvertes suggèrent donc que ce sont de meilleurs sujets pour l’exploration du développement et de la plasticité de l’expression vocale.

Mais pour s’en assurer, il ne faudra pas être à court de marshmallows.

Comprendre : La grossesse

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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