Les morsures de serpents tuent des dizaines de milliers d'Africains chaque année

Les morsures de serpents tuent une dizaine de milliers de personnes chaque année en Afrique. Accéder à un traitement peut être difficile, et les antivenins restent rares.

Publication 30 déc. 2020, 09:00 CET
Dardant sa langue, une vipère Atheris renifle son environnement. L’Afrique subsaharienne enregistre 30 000 décès par ...

Dardant sa langue, une vipère Atheris renifle son environnement. L’Afrique subsaharienne enregistre 30 000 décès par morsure de serpent chaque année, mais le chiffre réel pourrait être deux fois plus élevé 

Photographie de Thomas Nicolon

Simon Isolomo s'est réveillé vers 5 heures du matin, a dit au revoir à sa femme et à ses sept enfants, et est monté dans sa pirogue. C’était un mardi de décembre 2018, dans la province de l’Équateur, en République démocratique du Congo. Isolomo, un professeur de français de 52 ans, pagayait sur la rivière Ikelemba vers son camp de pêche, en compagnie de deux amis.

Ils sont arrivés à destination trois heures plus tard, et Isolomo a commencé à relever les lignes installées la veille. Comme l’une d’elles résistait, il a enfoncé sa main dans l’eau trouble. Une vive douleur l’a fait chanceler. Du sang suintait de deux blessures par perforation à sa main. Sous la surface, un serpent jaunâtre aux anneaux noirs (sans doute un cobra d’eau) a glissé hors de vue.

Les compagnons d’Isolomo l’ont aidé à monter dans la pirogue et ont pagayé le plus vite possible. Quand ils ont atteint leur village, Isolomo avait été mordu depuis environ trois heures et perdait sporadiquement conscience. « Ses yeux avaient changé de couleur et il vomissait », se souvient sa femme, Marie, en se mettant à pleurer.

Un guérisseur traditionnel a posé un garrot. Puis Isolomo a été emmené en pirogue en direction de l’hôpital de Mbandaka, la capitale provinciale, à une centaine de kilomètres. Mais il a cessé de respirer avant de l’atteindre.

Un cobra noir et blanc se dresse dans une attitude défensive. En Afrique, les cobras s’adaptent bien aux habitats humains, dont les plantations fruitières et les quartiers de banlieue.

Photographie de Thomas Nicolon

L’histoire d’Isolomo est emblématique du drame mondial des morsures de serpents : mordu dans une région isolée, à des heures de l’hôpital le plus proche, il n’avait aucune chance. Pas moins de 138 000 personnes par an décèdent d’une morsure de serpent sur la planète, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), et environ 95 % de ces décès surviennent dans des communautés rurales pauvres de pays en développement.400 000 autres personnes s’en tirent avec une amputation ou des séquelles à vie.

L’Afrique subsaharienne est l’une des régions les plus touchées, avec près de 30 000 décès par an, estime-t-on. Mais, selon un certain nombre de médecins et d’experts des morsures de serpents, le bilan réel pourrait être le double.

L’un des problèmes principaux est la grave pénurie du seul remède pouvant neutraliser les toxines des serpents dangereux : l’antivenin. De plus, nombre de victimes ne vont pas à l’hôpital – par manque d’argent ou de moyens de transport, ou par méfiance à l’égard de la médecine occidentale – ou n’y arrivent pas à temps.

Le personnel de nombreux centres de santé n’est pas assez formé pour traiter les morsures de serpents. Et, même  quand le médicament est disponible, il est trop cher pour quantité de patients. De plus, la plupart des antivenins africains les plus fiables doivent être conservés au réfrigérateur pour rester stables et efficaces. Avec de fréquentes coupures d’électricité, les garder au froid peut être quasi impossible.

Sur la main de Baldé, les marques montrent la progression du gonflement dans les trente minutes après la morsure par une vipère heurtante. Baldé a reçu une injection de six flacons d’antivenin Inoserp Pan-Africa.

Photographie de Thomas Nicolon

En 2017, l’OMS a ajouté l’envenimation par morsure de serpent à sa liste des maladies tropicales négligées. Elle souhaite ainsi attirer l’attention sur ce drame et recueillir des fonds pour la recherche et les traitements. En 2019, l’OMS a annoncé se fixer comme objectif de diviser par deux d’ici à 2030 le nombre annuel de décès et d’incapacités dus aux envenimations – ce qui pourrait coûter près de 120 millions d’euros.

Élever les morsures de serpents à ce niveau de préoccupation doit servir d’alerte chez les ministres africains de la Santé, affirme Mamadou Cellou Baldé, un biologiste guinéen de 66 ans. Directeur de recherche à l’Institut de recherche en biologie appliquée (Irbag), à Kindia, il dirige  aussi une clinique spécialisée dans les morsures de serpents. Avec d’autres experts, il essaie depuis longtemps d’alerter les autorités sur la gravité de ce drame et sur le besoin urgent de recherche et de développement d’antivenins.

En Afrique, les morsures de serpents touchent le plus souvent des agriculteurs qui travaillent pieds nus ou en sandales dans des champs isolés. Le venin des élapidés (famille de serpents comprenant les mambas et les cobras) peut tuer en quelques heures. Leurs neurotoxines paralysent rapidement les muscles respiratoires. Le venin des vipères affecte la coagulation et cause une inflammation, des saignements et la mort des tissus. Il peut mettre plusieurs jours à tuer.

Une fois la victime arrivée dans un centre de traitement, la survie dépend de deux facteurs cruciaux : un antivenin fiable est-il disponible ? Si oui, le personnel médical sait-il l’administrer ? En Afrique subsaharienne, la réponse à ces deux questions est bien souvent négative. Certaines personnes ne sont même pas emmenées vers un  hôpital. À la place, les familles sollicitent l’aide d’un guérisseur traditionnel, qui applique des feuilles ou des cendres d’ossements calcinés d’animaux. Des traitements végétaux sont susceptibles de soulager la douleur et de réduire le gonflement, admet Mamadou Cellou Baldé, mais ils ne peuvent pas sauver une victime.

Abdourahmane Diallo, 12 ans, et son père (à droite) attendent au centre de traitement de Baldé, l’un des rares établissements africains spécialisés dans les morsures de serpents. Mordu à une cheville alors qu’il gardait des chèvres, le garçon a été traité avec succès.

Photographie de Thomas Nicolon

Il arrive néanmoins que des rescapés d’une morsure de serpent attribuent aux guérisseurs traditionnels le mérite de leur avoir sauvé la vie. Près de la moitié des morsures de serpents venimeux sont sèches (sans venin injecté), explique Eugene Erulu, médecin à l’hôpital de Watamu, dans le sud du Kenya : « Par conséquent, ces patients se rétablissent, et le guérisseur traditionnel croit les avoir guéris. »

Il y a environ vingt-cinq ans, Mamadou Cellou Baldé faisait une pause sous un manguier, à l’Irbag de Kindia. Un homme portant une jeune fille inconsciente s’est précipité vers lui, et lui a dit qu’un serpent avait mordu l’enfant.

Baldé était alors entomologiste et étudiait les maladies à transmission vectorielle. Il a emmené la jeune fille de 12 ans à la clinique. Au début des années 1900, l’Institut avait été un centre de traitement des morsures de serpents, mais son objectif avait changé au milieu du siècle. Personne ne savait comment aider la jeune fille. Baldé s’est juré que cette enfant serait la dernière victime. Il a commencé à apprendre tout ce qu’il pouvait sur le sujet.

L’erpétologiste Mamadou Cellou Baldé se tient au milieu de la collection réunie par la clinique de traitement des morsures de serpents de l’Institut de recherche en biologie appliquée de Guinée, à Kindia.

Photographie de Thomas Nicolon

Baldé est aujourd’hui un erpétologiste de renommée mondiale. Tout au long de ses années de recherche des traitements, il a procédé à des expériences avec des produits disponibles sur place : des pilules venues de Chine et des injections bon marché d’antivenins fabriqués en Inde. Le meilleur qu’il a trouvé, explique-t-il, était Fav-Afrique, un antivenin développé par Sanofi. Le produit était efficace contre le venin des dix serpents parmi les plus dangereux d’Afrique. Mais la société pharmaceutique française en a arrêté la production en 2014 car il n’était pas rentable.

La production d’antivenin nécessite du vrai venin. Elle est le fait de laboratoires pouvant garder des milliers de serpents en captivité. Leur venin est extrait environ une fois par mois. Selon les espèces, ce venin peut coûter à une entreprise pharmaceutique jusqu’à plusieurs milliers d’euros par gramme.

Puis le venin est injecté à des chevaux ou à d’autres grands mammifères, dont le sang développe des anticorps. Leur sang est prélevé, et les techniciens de laboratoire séparent les anticorps et les purifient pour fabriquer des antivenins.

L’efficacité d’un antivenin, y compris de haute qualité, peut cependant se révéler aléatoire. La composition chimique du venin et ses effets peuvent varier d’un serpent à l’autre, même au sein d’une espèce. « Il y a un manque énorme de données et de recherches publiées », déplore Jordan Benjamin, créateur de la fondation américaine Asclepius Snakebite, qui offre matériel et formation à des hôpitaux en Afrique.

La vipère rhinocéros, reptile nocturne qui se déplace lentement, est difficile à repérer parmi les feuilles mortes.

Photographie de Thomas Nicolon

« Parfois, les antivenins censés traiter les morsures de certaines espèces ne marchent même pas dans telle ou telle région, précise le toxicologue Nick Brandehoff, directeur médical de la fondation. C’est extrêmement compliqué. »

L’entreprise mexicaine Inosan Biopharma a commercialisé en 2013 un nouvel antivenin, capable de neutraliser les toxines d’au moins dix-huit espèces de serpents – plus que la plupart des antivenins disponibles en Afrique. « Vous pouvez utiliser ce traitement même si vous ignorez quel serpent a causé la morsure », explique Jordan Benjamin. De plus, il a un taux extrêmement faible d’effets secondaires graves – un problème courant des autres antivenins.

Ce médicament, l’Inoserp Pan-Africa, a un  autre avantage : il est lyophilisé. Ne pas avoir besoin de réfrigération « change la donne », souligne Baldé, l’un des premiers opérateurs de santé à l’avoir testé sur le terrain.

L’Inoserp est efficace, mais produit en quantité insuffisante. Plus généralement, il existe une grave pénurie de sérums antivenimeux. Il faudrait 1 à 2 millions de flacons par an en Afrique subsaharienne ; moins de 5 % sont disponibles.

Même s’il y avait assez d’Inoserp, les Africains des zones rurales ne pourraient pas se le payer. Les hôpitaux et les pharmacies peuvent facturer 70 à 100 euros par flacon, voire plus, et la plupart  des victimes de morsures ont besoin de plusieurs flacons. Quant aux antivenins moins chers disponibles, ils sont souvent peu fiables.

Précieuses gouttes : Rémi Ksas, assisté d’Antoine Planelles, extrait le venin d’une vipère du Gabon de l’Ouest pour le compte de Latoxan. Ce laboratoire français fournit des fabricants d’antivenins dans le monde entier. Le venin peut se vendre des milliers d’euros le gramme.

Photographie de Thomas Nicolon

« Dans plusieurs pays africains, nous sommes tombés sur un antivenin conçu pour traiter les morsures de serpents indiens, dit Jean-Philippe Chippaux, expert en maladies tropicales à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Les gouvernements devraient rendre les sérums antivenins moins chers pour que l’on puisse traiter les gens. Le coût est un problème majeur. »

Pour accélérer la production de l’Inoserp, Inosan Biopharma investit des millions d’euros, dans l’espoir que les gouvernements africains s’engagent par la suite à acheter des quantités suffisantes. « Jusqu’à présent, nous ne réalisons aucun profit avec l’Inoserp, assure Juan Silanes, le P-DG. Il fallait que quelqu’un commence à investir, nous nous sommes lancés, et en sommes fiers, car c’est une cause importante. »

« Dans plusieurs pays africains, nous sommes tombés sur un antivenin conçu pour traiter les morsures de serpents indiens, dit Jean-Philippe Chippaux, expert en maladies tropicales à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Les gouvernements devraient rendre les sérums antivenins moins chers pour que l’on puisse traiter les gens. Le coût est un problème majeur. »

Pour accélérer la production de l’Inoserp, Inosan Biopharma investit des millions d’euros, dans l’espoir que les gouvernements africains s’engagent par la suite à acheter des quantités suffisantes. « Jusqu’à présent, nous ne réalisons aucun profit avec l’Inoserp, assure Juan Silanes, le P-DG. Il fallait que quelqu’un commence à investir, nous nous sommes lancés, et en sommes fiers, car c’est une cause importante. »

Une vipère heurtante, l’un des serpents les plus dangereux d’Afrique, se prélasse sur une roche chaude, en Guinée. En 2017, l’Organisation mondiale de la santé a placé les morsures de serpents sur la liste des maladies tropicales négligées. But : recueillir des fonds pour les traitements et la recherche.

Photographie de Thomas Nicolon

D’autres entreprises dans le monde cherchent de nouveaux traitements. Mais, pour l’heure, remarque Jordan Benjamin, rien n’est aussi avancé ni aussi prometteur que l’Inoserp.

Des organisations caritatives interviennent là où le soutien gouvernemental est à la traîne. Par exemple, la fondation Asclepius Snakebite offre une formation médicale et de l’Inoserp à des établissements de soins en Guinée, au Kenya et en Sierra Leone. Le James Ashe Antivenom Trust achète des antivenins pour les hôpitaux du comté de Kilifi, au Kenya, afin que les patients bénéficient d’un traitement gratuit.

Mais, rappelle Mamadou Cellou Baldé, mieux vaut prévenir les morsures que devoir les traiter. Les campagnes de sensibilisation du public, en Guinée et ailleurs, font écho aux conseils qu’il donne à ses patients : portez des chaussures pour marcher là où des serpents peuvent se trouve et, la nuit, utilisez une lampe de poche.

« Les morsures de serpents sont une maladie de pauvres, donc les responsables politiques ne s’en soucient pas », déplore Eugene Erulu, de l’hôpital de Watamu, au Kenya. Cependant, il espère que le nouvel investissement mondial de l’OMS dans la prévention de cette tragédie sera efficace : « Les gouvernements vont être obligés de considérer cela comme un problème grave. C’est une étape très, très importante. »

Le mamba vert est l’une des quatre espèces de mambas d’Afrique. Sa morsure peut libérer un venin neurotoxique à action rapide, qui paralyse les muscles respiratoires et cause la mort par asphyxie.

Photographie de Thomas Nicolon

Article publié dans le numéro 255 du magazine National Geographic

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