Les champignons médicinaux sont-ils vraiment bons pour la santé ?

Qu’il s’agisse de substituts du café, de teintures ou de gommes à mâcher, les champignons médicinaux se montrent prometteurs selon les recherches existantes. Mais ces résultats cachent d’autres vérités.

De Leah Worthington
Publication 5 févr. 2024, 11:23 CET
L’hydne hérisson, aussi appelé crinière de lion, n’est que l’un des nombreux champignons dont la popularité ...

L’hydne hérisson, aussi appelé crinière de lion, n’est que l’un des nombreux champignons dont la popularité explose en raison de leurs supposés bienfaits sur la santé. Bien que certaines recherches suggèrent que l’hydne hérisson pourrait avoir des effets positifs sur les fonctions cognitives, les experts soulignent que ces résultats pourraient ne pas avoir d’utilité pratique chez l’Homme.

PHOTOGRAPHIE DE Phyllis Ma

Les champignons sont consommés et utilisés en médecine traditionnelle par des cultures du monde entier depuis des millénaires. Mais depuis quelques années, les produits à base de champignons semblent surgir de toutes parts. Ces produits, qui vont des teintures en bouteille aux barres chocolatées et aux substituts de café en poudre, font toutes sortes de promesses, allant d’une clarté mentale à des effets anti-âge, en passant par le soutien immunitaire et l’élimination des tumeurs. 

En effet, selon une analyse de l’industrie, les applications pharmaceutiques des champignons seront le segment du marché qui connaîtra la plus rapide croissance dans les prochaines années. Selon le rapport, le marché mondial des champignons dits « fonctionnels » ou « médicinaux », qui comprend des aliments, des boissons, des compléments alimentaires et des produits pharmaceutiques, était évalué à près de 26,7 milliards de dollars (24,7 milliards d’euros) en 2021 et devrait atteindre 65,8 milliards de dollars (60,9 milliards d’euros) d’ici à 2030. 

« Je n’ai jamais rien vu de tel. L’intérêt porté aux champignons depuis quelques années est sans précédent », soutient David Hibbett, professeur de biologie à l’université Clark, spécialisé dans la biologie évolutive des champignons. 

Alors que le « shroom boomp », à l’image du baby-boom, prend de l’ampleur, des doutes subsistent quant aux réels bienfaits de ces soi-disant superaliments sur la santé. Alors que certains herboristes et autres praticiens vantent les pouvoirs thérapeutiques de divers champignons, des mycologues restent sceptiques, voire s’inquiètent, face à ces affirmations largement répandues.

 

DES ÉTUDES PROMETTEUSES METTENT EN AVANT DE RÉELS BIENFAITS… 

Christopher Hobbs, herboriste, mycologue et auteur de Medicinal Mushrooms : The Essential Guide (lit. Champignons médicinaux : le guide essentiel) attribue cette récente explosion d’intérêt à la croissance « exponentielle » de la littérature scientifique sur les qualités curatives des champignons. 

Le reishi (Ganoderma lucidum), le « champignon de l’immortalité », est utilisé en Asie depuis plus de 2 000 ans du fait de ses bienfaits supposés sur la santé et la longévité. Plus récemment, il s’est immiscé dans des produits commerciaux tels que des gommes à mâcher et des compléments alimentaires qui se présentent comme des produits miracles, sources de « sommeil réparateur » ou encore de « bien-être général et de vitalité ». 

De nouvelles recherches se sont concentrées sur les bêta-glucanes dérivés du reishi, une fibre soluble dont il a été démontré qu’elle augmentait la réponse immunitaire et inhibait la croissance des tumeurs chez les souris. Une étude menée en 2023 a révélé que les populations de cellules immunitaires s’étaient développées de manière significative chez les 126 participants humains auxquels on avait administré de manière aléatoire des bêta-glucanes de reishi. 

Le champignon shiitaké (Lentinula edodes) contient également un bêta-glucane appelé lentinane, venté par certains pour ses effets antidiabétiques et immunothérapeutiques chez l’Homme. Il a été démontré que l’extrait supprimait le diabète de type 1 chez les souris et améliorait la réponse immunitaire chez les patients cancéreux qui suivaient une chimiothérapie.

Le chaga ou polypore incrusté (Inonotus obliquus), utilisé à des fins médicinales depuis le 12e siècle en Europe, est un autre acteur important du marché des champignons fonctionnels. Ce champignon est depuis longtemps prescrit pour soigner les troubles digestifs, réduire les inflammations et même traiter le cancer. Récemment, il a été démontré que la molécule Inonotus obliquus polysaccharide (IOP), un extrait bioactif de chaga, réduisait le taux de sucre dans le sang chez les souris et inhibait la croissance des cellules cancéreuses humaines in vitro. 

 

… MAIS LA RECHERCHE ACTUELLE NE DIT PAS TOUT

Certains experts soulignent néanmoins que les recherches existantes ne fournissent pas de preuves suffisantes quant aux effets bénéfiques de ces champignons sur la santé et qu’il serait nécessaire de mener des essais cliniques à plus long terme.

En Chine et dans d’autres pays asiatiques, le resihi, également appelé lingzhi, est consommé car il favoriserait la longévité.

PHOTOGRAPHIE DE Phyllis Ma

Selon Heather Hallen-Adams, professeure adjointe en sciences et technologies alimentaires à l’université du Nebraska à Lincoln, les études de laboratoire sont très contrôlées par rapport aux essais cliniques sur l’Homme et les résultats ne sont pas nécessairement applicables dans la pratique.

Elle ajoute que, bien qu’un nombre croissant de recherches mettent en avant les potentielles propriétés antitumorales des composés du shiitaké, de la queue de dinde et d’autres champignons, ces recherches se limitent largement à des études en laboratoires menées sur des cellules cancéreuses dans une boîte de Pétri ou sur des rongeurs génétiquement consanguins. Les résultats observés chez des personnes atteintes de différents types de cancer et au patrimoine génétique complexe seraient probablement très différents, et restent jusqu’à présent « largement anecdotiques ». 

L’hydne hérisson ou crinière de lion (Hericium erinaceus) par exemple, produit des composés biologiquement actifs qui semblent affecter la croissance des cellules nerveuses. Des études préliminaires ont également évoqué de possibles effets positifs sur les fonctions cognitives. « Mais cette observation ne signifie pas en soi que si nous mangeons de la crinière de lion, nous pourrons éviter la maladie d’Alzheimer », déclare Nicholas Money, mycologue et professeur de biologie à l’université de Miami, dans l’Ohio.

La queue de dinde ou tramète versicolor (Trametes versicolor), qui est peut-être le champignon médicinal le plus étudié selon John Michelotti, mycologue et fondateur de Catskill Fungi, présente également depuis longtemps un grand intérêt pour son rôle avéré dans le traitement du cancer. Dans un article de référence publié en 1994, des chercheurs japonais ont découvert que l’administration du polysaccharide K (PSK), un composé actif de la queue de dinde, en complément d’un traitement chimiothérapeutique standard « offre des avantages de survie significatifs par rapport à la chimiothérapie seule pour les patients ayant subi une résection à visée curative d’un cancer gastrique ».

En tant que directeur médical de la médecine intégrative au Memorial Sloan Kettering Cancer Center, Gary Deng se tourne souvent vers des remèdes naturels comme les champignons, les plantes et l’acupuncture, issus d’autres traditions médicales, comme traitement complémentaire. Il recommande parfois l’extrait de polysaccharide de queue de dinde comme complément pour certains patients. Toutefois, il déconseille vivement de pratiquer l’automédication.

« Chaque patient a une situation clinique unique », précise-t-il. 

Aussi convaincantes que soient les recherches existantes, elles présentent des limites évidentes. « La grande majorité des études ne sont pas des essais cliniques en double aveugle avec placebo », ce qui est la norme dans les processus d’approbation des médicaments, explique Hibbett. « C’est une approche risquée… Tant que l’on ne dispose pas d’études cliniques portant sur de vrais patients, on ne peut dire qu’un produit a de réels effets bénéfiques sur la santé. »

Par ailleurs, ajoute-t-il, si plusieurs études montrent des effets positifs sur l’Homme, d’autres font état de résultats mitigés, voire nuls.

Au Japon et en Chine, certains composés issus de champignons, comme le lentinane et le PSK, sont autorisés comme traitement annexe à la chimiothérapie pour traiter les patients atteints de cancer. Pour autant, nous sommes loin de les voir pénétrer l’industrie pharmaceutique américaine. Bien qu’une poignée d’études cliniques soient actuellement en cours, aucun extrait de champignon n’a encore été approuvé par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA).

 

LE « FAR WEST » DES COMPLÉMENTS ALIMENTAIRES À BASE DE CHAMPIGNONS

Le débat permanent sur les propriétés médicinales des champignons n’a guère ralenti l’industrie. Les champignons comestibles font désormais partie intégrante du rayon des compléments alimentaires sous forme de mélanges en poudre, de teintures concentrées et d’autres produits qui se targuent d’une multitude de bienfaits pour la santé.

Avec sa société Fungi Perfecti, le mycologue Paul Stamets vend divers compléments alimentaires à base de champignons, qui auraient pour effet de stimuler la mémoire, de réguler le stress et d’aider le système immunitaire. D’autres produits, comme le Chagaccino (un « mélange de champignons adaptogènes ») et le MUD\WTR (un mélange en poudre de masala chai, de cacao et de champignons), se décrivent comme des alternatives au café ayant pour effet de soulager le stress, de lutter contre le vieillissement et d’améliorer les fonctions cognitives. 

Mais certains experts s’inquiètent de la quasi-absence de réglementation en ce qui concerne la distribution des compléments alimentaires à base de champignons. Car si la production, le dosage et les effets des médicaments approuvés par la FDA sont strictement réglementés, ce n’est pas le cas des compléments. En outre, des études ont démontré que les champignons prétendument contenus dans certains produits étaient mal étiquetés, voire purement absents desdits produits.

« C’est le Far West à l’heure actuelle », déclare Hibbett. « Les preuves sont encore très, très limitées et, à mon avis, ne justifient pas l’importante commercialisation de ces produits en tant que suppléments nutritionnels. »

Si les compléments alimentaires à base de champignons semblent dans le pire des cas inoffensifs, certaines études ont démontré qu’ils pouvaient être à l’origine de poussées auto-immunes et s’avérer toxiques. Toutefois, tant que les consommateurs ne les utiliseront pas pour remplacer des traitements médicaux éprouvés, la plupart des experts affirment rester sereins. Surtout qu’il est difficile d’ignorer le pouvoir de persuasion (ou l’effet placebo) associé à la prise de ces produits.

« Les consommateurs se sentent plus puissants, ce qui explique en grande partie pourquoi ils ressentent un effet thérapeutique », soutient Hobbs. « Qu’y a-t-il de mal à cela ? »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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