Élisabeth Báthory : la légende sanglante d’une comtesse tueuse en série

Tristement célèbre dans toute l’Europe centrale pour avoir torturé et assassiné des centaines de jeunes filles, l’aristocrate du 16e siècle était-elle aussi diabolique que l’histoire le raconte ?

De Ronan O’Connell
Publication 27 oct. 2022, 16:46 CEST
Au centre de mythes et de spéculations, Élisabeth Báthory, connue comme la « comtesse sanglante », serait la plus ...

Au centre de mythes et de spéculations, Élisabeth Báthory, connue comme la « comtesse sanglante », serait la plus grande tueuse en série de l’histoire. Elle aurait torturé et assassiné des centaines de jeunes femmes aux 16e et 17e siècles.

PHOTOGRAPHIE DE Keith Corrigan, Alamy Stock Photo

L’histoire de la comtesse hongroise Élisabeth Báthory (1560-1614) est tachée de sang, hantée par la torture, dramatisée par le sexe et de plus en plus remise en cause par les historiens. Alors que certains la considèrent comme folle meurtrière, d’autres la voient comme un pion incriminé par sa famille et ses proches dans le but de mettre la main sur ses possessions.

Souvent citée comme la plus grande tueuse en série de tous les temps, Élisabeth Báthory a été accusée d’avoir assassiné plus de 600 jeunes femmes au sein de ses somptueux châteaux. D’après la légende, elle prenait des bains dans le sang de ses victimes vierges, pensant ainsi obtenir la jeunesse éternelle. Cela lui valut plutôt de vivre dans l’infamie. De nombreux films, pièces de théâtre, opéras, séries télévisées et même jeux vidéo ont puisé leur inspiration dans le soi-disant sadisme de l’aristocrate.

Les ruines du château de Čachtice se dressent au-dessus de la ville de Čachtice, dans l’ouest de la Slovaquie, à 80 km au nord-est de Bratislava, la capitale du pays.

PHOTOGRAPHIE DE Ľuboš Balažovič, Getty Images

Des chercheurs remettent aujourd’hui en question cette vieille histoire, estimant que les crimes commis par Élisabeth Báthory ont sans doute été exagérés dans le cadre d’un complot dirigé contre l’aristocrate. Malgré tout, les touristes intrigués par la légende sanglante qui l’entoure se rendent dans des châteaux, des cryptes et des musées de Hongrie, de Slovaquie et d’Autriche pour en savoir plus sur la prétendue meurtrière.

 

UNE FEMME SANGUINAIRE

Les visiteurs qui s’arrêtent dans la ville hongroise de Nyírbátor, à environ 270 km à l’est de Budapest, peuvent regarder la comtesse droit dans les yeux au château et musée de cire de Báthory, où sont exposées les statues de cire d’Élisabeth Báthory et de sa famille. Le musée se trouve au sein du château rénové où est née la comtesse en 1560. Cette dernière était issue d’une dynastie fortunée qui contrôlait la Transylvanie, une région de la Roumanie actuelle.

Bien que née dans un milieu privilégié, la comtesse a connu une enfance marquée par la violence et les problèmes de santé. Selon Aleksandra Bartosiewicz, chercheuse à l’université de Łódź en Pologne qui a publié une étude sur Élisabeth Báthory en 2018, cette dernière « souffrait déjà, à l’âge de quatre ou cinq ans, de crises d’épilepsie, de violentes sautes d’humeur ainsi que de douloureuses céphalées ».

La jeune fille avait également été exposée à des actes de brutalité. À l’époque, il n’était pas rare que les servants soient battus, et elle avait aussi assisté à l’âge de six ans à une exécution publique. À 13 ans, Élisabeth s’est fiancée au comte Ferenc Nádasdy, âgé de 18 ans et issu d’une autre grande famille hongroise. Le couple se marie deux ans plus tard et a quatre enfants.

Élisabeth Báthory épouse en 1575 le comte Ferenc Nádasdy, un illustre soldat réputé impitoyable (ici représenté sur ce tableau datant du 17e siècle).

PHOTOGRAPHIE DE Hulton Fine Art Collection, Getty Images

Les jeunes mariés s’installent à Sárvár, dans l’ouest de la Hongrie, où le comte initie son épouse à la torture. Le château de Nádasdy devient alors le théâtre de nombreuses atrocités, explique  Aleksandra Bartosiewicz. Pour faire plaisir à la comtesse, Ferenc Nádasdy fait séquestrer et enduire de miel une jeune fille avant de la livrer aux insectes. Il lui offre également des gants cloutés, qu’elle utilise pour punir les servants de leurs erreurs. Clara, la tante d’Élisabeth, l’expose aussi à davantage de dépravation, en la faisant participer à des orgies et en lui présentant des personnes peu recommandables considérées comme des sorciers et sorcières, ainsi que des alchimistes.

Après son mariage, Élisabeth Báthory part vivre dans la demeure de son époux, le château de Nádasdy, situé à Sárvár, en Hongrie. Selon la légende, c’est là que le comte initie et encourage la jeune femme à torturer ses servantes.

PHOTOGRAPHIE DE ZG Photography, Alamy Stock Photo

Les fresques qui décorent cette pièce du château de Nádasdy représentent les batailles où a combattu Ferenc Nádasdy II entre 1591 et 1602.

PHOTOGRAPHIE DE DPA Picture Alliance, Alamy Stock Photo

Mais c’est dans une autre forteresse majestueuse que la violence de la comtesse atteint des sommets : le château de Čachtice. Surplombant la ville de Čachtice, située dans l’ouest de la Slovaquie à 80 km au nord-est de Bratislava, la capitale du pays, les ruines de ce dernier attirent aujourd’hui de nombreux touristes. C’est ici qu’ont commencé à s’ébruiter de curieuses rumeurs au début des années 1600.

Élisabeth Báthory s’installe à Čachtice en 1604 après la mort de son époux. Selon Tony Thorne, linguiste au King’s College London et auteur du livre Countess Dracula: The Life and Times of Elizabeth Bathory (La comtesse Dracula : vie et époques d’Élisabeth Báthory) paru en 1998, la méchanceté de la comtesse envers son personnel était connue de tous, si bien que les familles du coin cachaient leurs filles pour éviter qu’elles ne travaillent à son service.

Mais c’est en s’attaquant à des victimes de plus haut rang que la veuve finit par causer sa propre perte. Comme l’explique Rachel Bledsaw, professeure adjointe au département d’histoire du Highline College de l’État de Washington qui a rédigé une thèse sur Élisabeth Báthory, « tuer des serfs et des servantes, qui disposaient en effet de moins de droits, était gauche, mais pas vraiment illégal pour un noble. Tuer des membres de la noblesse, même ceux de rang inférieur, était un problème bien plus grave, que personne ne pouvait ignorer ».

En 1610, le roi de Hongrie Matthias II lance une enquête après la mort et la disparition de dizaines de personnes à Čachtice. Les témoignages de plusieurs personnes conduisent à l’arrestation d’Élisabeth Báthory et à son emprisonnement au château de Čachtice pour le meurtre de 80 jeunes femmes, raconte Rachel Bledsaw. Selon certains témoins, le nombre de victimes s’élèverait à plus de 600. La comtesse n’a cependant jamais été reconnue coupable, tandis que son mari, décédé, n’a jamais pu être poursuivi pour ses actes. À la place, quatre des servants d’Élisabeth Báthory furent condamnés pour des actes de violence perpétués à l’égard de jeunes femmes dans les châteaux de la comtesse. Cette dernière est restée emprisonnée dans sa grande cellule jusqu’à sa mort en 1614, à l’âge de 54 ans.

Élisabeth Báthory a vécu au château de Čachtice après la mort de son mari. C’est ici qu’elle a été emprisonnée pour ses crimes.

PHOTOGRAPHIE DE Daniel Prudek, Getty Images

Après quoi, le château a continué d’être habité par la noblesse pendant près d’un siècle. Les touristes peuvent aujourd’hui le découvrir au cours d’une visite guidée et se perdent dans l’exposition « Elizabeth Báthory - Cruelty Hidden in Lace » (Élisabeth Báthory : la cruauté dissimulée dans la dentelle) organisée à l’intérieur de la maison de Drakovich à Čachtice, où une statue en bois de la comtesse domine la place de la ville.

Bien que l’histoire d’Élisabeth Báthory a hanté Čachtice pendant plusieurs générations après sa mort, elle ne touche un auditoire bien plus vaste qu’en 1744, lorsque László Túróczi, un prêtre jésuite la raconte de manière crue dans un livre sur l’histoire de la Hongrie, précise Tony Thorne. La légende persistante de la comtesse est en grande partie inspirée de ce récit sensationnel.

 

UNE LÉGENDE À RECONSIDÉRER

C’est dans les années 1980 que cette narrative commence à être remise en cause, poursuit Tony Thorne. Dans un livre paru en 1982, l’archiviste slovaque Josef Kocis aborde en détail de nouveaux aspects de la vie de la comtesse, que plusieurs chercheurs ont depuis utilisés comme preuves d’un éventuel complot à son encontre. Certains d’entre eux sont même allés jusqu’à qualifier Élisabeth Báthory de « veuve sans défense ». C’est ainsi que l’illustre réalisateur slovaque Juraj Jakubisko dit l’avoir représentée dans son film de 2008 intitulé « Báthory », qui est « diamétralement opposé à la légende ».

D’autres chercheurs, comme Aleksandra Bartosiewicz et Tony Thorne, font preuve de davantage de retenue. Selon eux, les crimes d’Élisabeth Báthory ont sans doute été exagérés pour la discréditer, un complot ourdi par des proches ainsi que la dynastie des Habsbourg, laquelle régnait à l’époque sur une partie de l’Europe, et notamment l’Autriche et l’ouest de la Hongrie.

Selon Aleksandra Bartosiewicz, le roi Matthias II, qui appartenait à la dynastie des Habsbourg, avait une dette importante envers Élisabeth Báthory. La chute de cette dernière arrangeait donc bien ses affaires. Aux yeux du roi, la veuve constituait également une menace politique, puisqu’elle aurait pu se rallier à la cause de son cousin Gabriel Báthory, qui essayait de prendre le contrôle de territoires situés dans l’ouest de la Hongrie sur lesquels régnait Matthias II.

Comme l’explique Tony Thorne, l’emprisonnement de la comtesse n’a pas uniquement profité à ses rivaux : ses proches s’en sont également réjouis. Après qu’Élisabeth Báthory a été placée derrière les barreaux, l’une de ses filles s’est accaparée des objets de valeurs de sa propriété, tandis que ses beaux-fils étaient impatients de mettre la main sur l’héritage sans devoir attendre sa mort.

En revanche, Rachel Bledsaw ne croit pas que la comtesse ait été victime d’un complot. Selon elle, à la mort du comte, c’est son fils qui a hérité du domaine et de leurs dettes.

Malgré les doutes grandissants quant à sa véracité, la macabre légende de la comtesse tueuse en série devrait perdurer, avance Tony Thorne.

« Nous avons besoin de symboles, d’icônes et de personnifications des forces dramatiques qui façonnent nos vies. Et nous nous enthousiasmons volontiers des excès de ceux qui sont allés trop loin », poursuit le linguiste. « Les représentations masculines d’une malveillance spectaculaire sont nombreuses, alors que les femmes malveillantes sont très peu connues. Élisabeth Báthory comble cet écart dans l’iconographie de l’horreur ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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