Forêts sacrées, récifs et mosquées : l'autre visage du Kenya

Des forêts sacrées au plus ancien des peuplements swahilis de la région, partez à la découverte de la vie spirituelle du Kenya.

De Emma Gregg
Publication 10 sept. 2026, 18:16 CEST
La côte Swahilie abrite trois sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, parmi lesquels la vieille ...

La côte Swahilie abrite trois sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, parmi lesquels la vieille ville de Lamu.

PHOTOGRAPHIE DE Niels van Gijn, AWL

La côte Swahilie abrite trois sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO, parmi lesquels la vieille ville de Lamu.

PHOTOGRAPHIE DE Niels van Gijn, AWL

« Le règne de Dieu », « Restez humble » ou encore « Trouvez le divin », voilà quelques-uns des messages qui défilent en anglais sur le pare-brise des tuk-tuks à travers les rues de Diani. La route est bordée de petites épiceries et l'air iodé qui nous rappelle que l'océan n'est plus très loin. Pour le moment, il se refuse encore à notre vue, mais les tuk-tuks chargés de vacanciers trahissent eux aussi sa proximité.

Je longe la côte kenyane sur l'océan Indien en suivant la bande d'asphalte qui relie Diani à Watamu pour ensuite rejoindre l'archipel de Lamu et ses îles reculées. Diani est la portion de côte indo-océanique la plus célèbre du Kenya, où les voyageurs se pressent pour admirer les plages bordées de palmiers, leurs fabuleuses marées et leurs eaux turquoises, que ce soit pour conclure un séjour en safari dans le parc national de Tsavo ou la réserve du Masai Mara, ou simplement pour quelques jours de bon temps en bord de mer. Pourtant, derrière les plages, à quelques kilomètres dans les terres, un autre côté de Diani attend les visiteurs avisés.

Au cœur de ces basses terres tropicales se cachent les forêts de kayas : un ensemble sacré de sites forestiers, précieusement conservé par le peuple Mijikenda, qui a fait de ses grands arbres des lieux de prière et de réflexion. Là, à l'ombre des figuiers étrangleurs et des arbres du genre Afzelia ou Combretum, se dressent les vestiges de villages fortifiés construits au 16e siècle et abandonnés il y a bien longtemps. La plupart sont fermés aux visiteurs, mais un projet d'écotourisme lancé par la communauté Digo locale a ouvert Kaya Kinondo aux voyageurs qui souhaitent en faire l'expérience, respectueusement.

Pendant des siècles, Lamu fut un grand centre de commerce grâce à ses eaux profondes et ...

Pendant des siècles, Lamu fut un grand centre de commerce grâce à ses eaux profondes et abritées.

PHOTOGRAPHIE DE Konstantin Kalishko, Alamy

Pendant des siècles, Lamu fut un grand centre de commerce grâce à ses eaux profondes et abritées.

PHOTOGRAPHIE DE Konstantin Kalishko, Alamy

Avant d'entrer dans le village, mon guide, Mohammed Danda, me tend un sarong bleu nuit à nouer autour de ma taille et m'explique les règles : ne pas déranger la faune ni la flore et parler à voix basse. Il s'agit d'un lieu profondément spirituel, m'informe-t-il. « C'est la maison de mes ancêtres, il faut à tout prix préserver leur tranquillité. »

Pieds nus, Mohammed m'entraîne sur un chemin recouvert de feuilles, par-dessus les racines sinueuses et quelques fragments de pierres coralliennes, comme autant d'allusions à l'origine du sol sous les arbres. La canopée ne laisse passer qu'un mince filet de lumière et l'air se remplit du parfum de la terre et de l'écorce. Alors que nous approchons, le cri de contestation d'un babouin se fait entendre au plus profond de la forêt.

Pour le peuple Mijikenda, indique Mohammed, la forêt est aussi fournie qu'une pharmacie : ici, les plantes sont utilisées pour soigner tous les maux, de la simple toux aux problèmes d'érection. « Comme nous, chaque arbre possède un esprit, et lorsque l'un d'entre eux meurt, c'est un signe », dit-il, en s'arrêtant auprès d'un arbre tombé. « Nous l'honorons par un rituel, puis nous le laissons se décomposer pour redonner vie à son voisinage. »

 

UN AUTRE TYPE DE SANCTUAIRE

En longeant la côte vers le nord, je constate que cette révérence à l'égard de la nature existe sous une autre forme. À mon arrivée à Watamu, un village de pêcheurs, je découvre au large des récifs coralliens grouillants de vie, qui ont eux aussi un sens spirituel aux yeux de Guido Paap, moniteur de plongée pour l'agence Reefo Divers.

Le Kenya fut le premier pays africain à établir une aire marine protégée et cette bande côtière comprend de nos jours les parcs nationaux marins de Kisite-Mpunguti, Mombasa, Watamu et Malindi, ainsi que six réserves marines supplémentaires. Les années passées à plonger dans ces eaux sublimes ont offert à Guido un respect profond envers la fragilité du récif.

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Des flamants roses se nourrissent dans les eaux peu profondes du parc national marin de Watamu.

Des flamants roses se nourrissent dans les eaux peu profondes du parc national marin de Watamu.

PHOTOGRAPHIE DE Marius Dobilas, Shutterstock
Les tuk-tuks sont l'un des moyens de transport les plus populaires de la région.

Les tuk-tuks sont l'un des moyens de transport les plus populaires de la région. 

PHOTOGRAPHIE DE imageBROKER.com, Alamy
Gauche: Supérieur:

Des flamants roses se nourrissent dans les eaux peu profondes du parc national marin de Watamu.

PHOTOGRAPHIE DE Marius Dobilas, Shutterstock
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Les tuk-tuks sont l'un des moyens de transport les plus populaires de la région. 

PHOTOGRAPHIE DE imageBROKER.com, Alamy

Face aux conséquences du blanchissement des coraux alimenté par le climat, des efforts de restauration ont vu le jour. « Ici, les voyageurs peuvent être bien plus que de simples plongeurs », déclare Guido. « Nous avons créé un stage PADI de restauration des récifs coralliens en plongée pour que les visiteurs puissent apprendre à récolter les coraux brisés et à planter les fragments sur des récifs artificiels faisant office de pouponnières. Ensemble, ils donneront à ce récif une seconde vie. »

Les mêmes eaux qui abritent les jardins de coraux de Watamu offrent également un refuge aux tortues vertes, olivâtres et imbriquées. D'avril à septembre, les femelles s'aventurent sur les plages peu inclinées pour déposer leurs œufs, qui éclosent autour de la Nouvelle Année.

Ce soir-là, je rejoins une patrouille qui arpente le rivage. La plage n'est illuminée que par un fin croissant de Lune et les lampes à filtre rouge des bénévoles. La lumière blanche désoriente les tortues, m'apprend-on, c'est pourquoi nous avançons dans la quasi-obscurité, nos voix réduites à des murmures.

Un peu plus loin, une tortue verte femelle creuse déjà son nid, ses nageoires faisant valser de petites mottes de sable à mesure qu'elle progresse. Nous gardons nos distances et attendons patiemment.

« C'est une sensation divine de les regarder comme ça », me souffle Teresiah Njeri, bénévole pour l'organisation à but non lucratif Local Ocean, qui a patrouillé cette plage plus de nuits qu'elle ne peut compter. « À la saison de nidification des tortues, nous sommes ici chaque nuit, pour veiller à ce que chacune de ces mères ait la tranquillité qu'elle mérite et dont elle a besoin. » Il y a quelque chose d'incroyable à observer une créature qui procède si précisément à un rituel ancestral, sans être dérangée.

 

BALADE SPIRITUELLE

Ma dernière escale se situe un peu plus au nord, dans l'archipel de Lamu. Ici, ce n'est pas la canopée d'une forêt ou la plage au clair de Lune qui incarne cette révérence, mais l'appel à la prière qui résonne à travers la ville cinq fois par jour.

Les ruines de Gedi comptent parmi les cités médiévales swahilies les mieux préservées d'Afrique de l'Est.

Les ruines de Gedi comptent parmi les cités médiévales swahilies les mieux préservées d'Afrique de l'Est.

PHOTOGRAPHIE DE Marius Dobilas, Shutterstock

Les ruines de Gedi comptent parmi les cités médiévales swahilies les mieux préservées d'Afrique de l'Est.

PHOTOGRAPHIE DE Marius Dobilas, Shutterstock

Dans la vieille ville de Lamu, les habitants attendent avec un enthousiasme discret la fin du ramadan. De jour, les allées sont paisibles, car les commerçants ménagent leur énergie pour affronter les longues heures de jeûne. Vers la fin d'après-midi, la voix des muezzins s'élève d'une dizaine de minarets à la fois, en douceur et de concert. La ville tout entière semble alors reprendre vie. En anticipation du festin prévu pour l'iftar du soir, les haut-parleurs installés sur la place de la ville diffusent une musique islamique enjouée, alors que les étals du marché se remplissent de diverses friandises, comme les kaimati et les visheti, de petits beignets aux arômes de beurre et de cardamome enrobés d'un nappage sucré et croustillant.

Je me trouve dans le plus ancien et le mieux préservé des lieux de peuplement swahili en Afrique de l'Est, comme me l'explique mon guide, Mahmoud Mahmoud, en ajoutant que « swahili » signifie « rivage » en arabe. C'est ici que les Africains de l'Est, les Arabes, les Perses et les Asiatiques se sont rencontrés pour la première fois, en donnant naissance à une nouvelle langue et à une culture à part entière. Grâce à ses eaux profondes et protégées des caprices de la mer, Lamu était un centre de commerce majeur du 14e au 19e siècle, où se succédaient les voiliers chargés d'or et d'épices, mais également acteurs de la traite abjecte de l'ivoire et des esclaves. De nos jours, la vieille ville figure sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO pour son labyrinthe de maisons construites en roches coralliennes et bois de palétuvier qui se dressent les unes à côté des autres en créant des allées ombragées.

Les plus grandes demeures disposent de barazzas, des bancs en pierre installés devant l'entrée, où les invités discutent avec leurs hôtes. Un autre élément leur vole toutefois la vedette : les élégantes portes en bois sculpté et les linteaux qui les surplombent, décorés de motifs botaniques et de versets du Coran. De nombreuses portes originales ont été vendues à l'exportation au fil des années, mais elles ont été remplacées par de somptueuses répliques, qui contribuent à entretenir l'art local de la sculpture sur bois.

À Lamu, les femmes sont nombreuses à porter des buibuis et des hijabs aux couleurs rayonnantes.

À Lamu, les femmes sont nombreuses à porter des buibuis et des hijabs aux couleurs rayonnantes.

PHOTOGRAPHIE DE Eric Lafforgue, Alamy
Le marché de Lamu propose une multitude d'épices qui confèrent toute sa saveur à la cuisine ...

Le marché de Lamu propose une multitude d'épices qui confèrent toute sa saveur à la cuisine swahilie.

PHOTOGRAPHIE DE Heath Holden 2019, Getty Images
Gauche: Supérieur:

À Lamu, les femmes sont nombreuses à porter des buibuis et des hijabs aux couleurs rayonnantes.

PHOTOGRAPHIE DE Eric Lafforgue, Alamy
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Le marché de Lamu propose une multitude d'épices qui confèrent toute sa saveur à la cuisine swahilie.

PHOTOGRAPHIE DE Heath Holden 2019, Getty Images

Au gré de notre promenade, nous croisons plusieurs ateliers qui dégagent une odeur de bois fraîchement coupé et un bourdonnement d'activité. Nous passons sous l'ylang-ylang qui embaume la cour du musée de la Maison swahilie, avant de pénétrer dans la maison elle-même. Nous découvrons alors un espace modeste, dont la simplicité est contrebalancée par un mur blanchi à la chaux, creusé de niches décoratives où sont exposées des poteries. « Nos maisons restent froides, car nous utilisons des matériaux naturels comme le bois, le corail et le calcaire », m'explique Mahmoud. « C'est une bonne chose, car au 18e siècle, à l'époque de la construction de cette maison, les femmes du foyer passaient l'essentiel de leur temps à l'intérieur. Bien entendu, ce n'est plus le cas aujourd'hui. »

Mahmoud m'emmène vers le sud, au-delà du fort, là où la mosquée Riyadha domine une vaste place recouverte de sable. C'est ici, me dit-il, sous le toit couronné de merlons aux couleurs du Soleil et le simple dôme vert qui reflète les derniers rayons de la journée, que se concentre la vie spirituelle de Lamu.

Bâtie en 1892 par l'érudit comorien Habib Swaleh, la mosquée est devenue un centre d'apprentissage comme il n'en existe aucun autre sur la côte. À une époque où l'éducation religieuse était souvent dépendante du statut social et de la lignée, Habib Swaleh avait scandalisé l'élite conservatrice de la ville en dispensant le savoir islamique aux descendants d'esclaves et aux familles les plus pauvres de l'île, avec la conviction que la dévotion était l'affaire de tous, pas uniquement des bien nés. Ses réformes façonnent encore la ville à ce jour. Pendant Maulidi, la célébration annuelle de la naissance du prophète Mahomet, plusieurs milliers de pèlerins affluent de toute l'Afrique de l'Est et d'ailleurs. Ils se retrouvent alors par centaines à dormir dans la mosquée et les allées environnantes.

Habib Swaleh est enterré juste à l'extérieur, dans une tombe modeste que les pèlerins visitent tout au long de l'année. Mahmoud baisse la voix en passant devant la tombe, plus par habitude que pour m'inviter à en faire de même. « Des gens viennent de partout juste pour s'asseoir ici », raconte-t-il. « Pas seulement pour prier, mais pour être à côté de lui. »

Assise sur un muret de l'autre côté de la place, je regarde le jour s'en aller. Quelques minutes plus tard, l'appel à la prière commence, d'abord lancé par la mosquée Riyadha, puis par les autres minarets, il déferle sur les toits à la manière d'une vague et bientôt, c'est toute la ville qui entre en résonance. Mahmoud ferme les yeux, il tend l'oreille, et je réalise que j'ai consacré ce voyage à la quête du sacré. Ici, inutile de le chercher : il est porté par la brise du soir, toujours à l'heure. 

Cet article a été créé en partenariat avec l'office de tourisme du Kenya.

Cet article a initialement paru dans l'Indian Ocean Collection 2026 du magazine National Geographic Traveller (Royaume-Uni), en langue anglaise.

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